La politique de l’oxymore – Bertrand Méheust – Résumé –

Avant-propos – La pression qu’exerce notre société sur l’environnement laisse entrevoir deux issues : soit les technologies d’ajustement permettront à l’humanité de poursuivre sur sa lancée moyennant une certaine modération, soit elle connaitra une catastrophe dont l’ampleur et la durée défient l’imagination. Dans certains domaines comme le sauvetage de certaines espèces animales, le point de non retour est vraisemblablement dépassé, ailleurs la situation pourrait encore être infléchie. 

Première partie : Toute société cherche à persévérer dans son être – Il ne faut pas se méprendre sur la nature du récent intérêt pour les questions d’environnement que manifestent les acteurs de la société capitaliste. Ni la taxe carbone ni le Grenelle de l’environnement ne les résoudront. Il s’agit là d’une absorption de ce sujet par le capitalisme pour faire admettre que la croissance est compatible avec l’écologie et commercialiser de nouvelles marchandises : techniques d’isolation, agro-carburants… Ce phénomène illustre le principe dont l’histoire a démontré la véracité selon lequel un univers mental cherche toujours à persévérer dans son être et ne renonce jamais de lui-même à lui-même si des forces extérieures considérables ne l’y contraignent pas. A ceux qui objectent, malgré les leçons du passé, que cette affirmation est un axiome, on peut répondre que prétendre que la technologie va résoudre les problèmes environnementaux en est un autre qui conduit à un pari qui a pour enjeu les conditions de survie de l’humanité.

Le concept de saturation, inventé par Gilbert Simondon, apporte un éclairage intéressant sur notre société : il affirme que lorsqu’un système physique, biologique, sociale ou autre arrive au bout de ses possibilités, il est dit saturé et se restructure à un niveau supérieur. La mondialisation qui consiste a fabriquer moins cher dans les pays émergents peut être vue comme une réaction à la saturation de la société libérale occidentale. Mais lorsque notre monde fini connaitra la saturation après avoir épuisé toutes les solutions pour la retarder, il n’y aura pas de nouveau « contenant » permettant un autre bond.

Notre société libérale et démocratique possède une confiance aveugle dans sa capacité à s’auto-réguler et en l’occurrence à répondre aux défis écologiques grâce à ses capacités d’innovations technologiques. Cette foi en elle-même, relayée par les médias, s’accompagne de la certitude d’être sur la seule voie possible. Mais le doute est permis. On peut entrevoir certaines de ses faiblesses en imaginant les difficultés insurmontables auxquelles conduirait des catastrophes telles qu’une occupation militaire étrangère, une guerre civile ou un cataclysme naturel de grande envergure dans une région industrialisée. L’approvisionnement de la population serait alors quasi-impossible. Mais ces dangers considérés comme non imminents sont éludés et la pression de confort sur la biosphère est posée comme donnée non négociable.

L’avènement de la démocratie s’est accompagné, du fait des notions d’individualisme et d’égalité qu’elle renferme, d’une augmentation de la pression de confort qui rend tout retour en arrière inimaginable. Or, sans vouloir le réserver aux occidentaux, notre standard de vie ne pourra pas se généraliser à tous les habitants de la planète qui pourtant y aspire, au rythme de l’avancée de la démocratie. Il viendra un moment où il faudra choisir entre notre conception de la démocratie et la vie.

Il est fou de croire que nous pourrons, par la technologie, remodeler la nature puis corriger les effets néfastes de notre action par une technologie plus avancée encore et ainsi de suite à l’infini. Notre intelligence, produit de la nature et à ce titre moins complexe qu’elle, ne le permettra pas. La puissance technologique de notre société constitue en fait son principal handicap. Elle nous habitue au confort en échange d’un renoncement à toute quête de sens. Elle nous donne aussi confiance dans la capacité de notre système libéral à réagir. Or cette capacité ne s’applique qu’à son champ d’action, non à sa propre remise en cause. La puissance technologique est donc un atout handicapant qui retardera notre prise de conscience de la réalité du danger et qui impliquera une inertie dans la mise en œuvre des décisions.

En outre, nos choix en matière d’écologiques ne sont pas fondés sur le caractère bon ou mauvais des alternatives possibles mais sur des considérations économiques et sur l’équilibre atteint par les groupes de pression en présence : la teneur en OGM nécessitant un étiquetage ou les seuils de radioactivité admissible sont fixés sans lien avec les effets qu’ils peuvent causer. Ces pratiques pernicieuses conduisent, pour satisfaire des besoins immédiats, à utiliser de faibles doses de produits toxiques permettant de limiter leur impact à court terme mais rendant incontrôlables les effets de leur accumulation à long terme. Si la préoccupation environnementale l’avait emporté sur les considérations économiques, notre société aurait su limiter drastiquement les besoins en pétrole. Or, de toute évidence, seule la baisse des réserves nous conduira sur cette voie.

L’économie et la bourse qui en est le centre névralgique sont en train de s’approprier le futur. Sur le plan économique, le crédit endette les générations futures et les rendent prisonnières du système actuel. La crise des subprimes montre qu’elle peut également générer d’autres formes de pollution : l’émission de titres frelatés incorporés dans des placements financiers à l’insu de leurs détenteurs. 

Notre société est aujourd’hui en voie de saturation. Les interstices, les vides, les périodes de latence et de silence ont presque disparu laissant la place à une musique diffusée en continu sur les ondes, une réglementation toujours plus prescriptive et punitive, une urbanisation bannissant les espaces vierges, à des volumes de déchets croissants, qu’ils soient matériels ou psychiques, comme la publicité. La saturation concerne aussi les désirs. L’abondance de marchandises retire à l’homme le plaisir d’obtenir ce qu’il convoitait et plus généralement de vivre. La saturation entraine l’humanité vers une catastrophe psychique de dépression de la même façon qu’une terre surexploitée et surfertilisée devient stérile après avoir connu des rendements jamais atteints. De plus, le phénomène étant mondial, il n’existe pas de base saine d’où pourrait partir un mouvement inverse. Le processus de saturation semble donc bien irréversible et constituer la culture de la sortie de la culture : il s’impose partout dans le monde comme un phénomène naturel qui façonne les hommes. Face au désastre annoncé, le développement durable parait être la seule solution, bien que non satisfaisante. Il semble en effet impossible de renoncer à notre confort et d’opter pour la décroissance. Mais il est également illusoire de croire que nous seront en mesure de stabiliser pour des millénaires notre pression sur l’environnement grâce au remplacement de la consommation de biens matériels par des liens immatériels.

Seconde partie : La politique de l’oxymore – Les sociétés ont toujours connu des tensions entre plusieurs pôles : Apollon et Dionysos dans la Grèce antique, le Roi Soleil et la nuit mystique dans le France de l’Ancien Régime. Elles produisaient des oxymores à leur insu, afin d’assurer leur stabilité et leur cohérence. Aujourd’hui, les oxymores sont devenus des outils du pouvoir, créés au profit de l’idéologie et de l’ordre. L’exemple le plus frappant reste le nazisme dont le seul nom associe les concepts opposés de nationalisme identitaire et de socialisme internationaliste. 

Dans « le nouvel ordre écologique », Luc Ferry tente de rapprocher le nazisme et l’écologie fondamentale. Ils partageraient les mêmes conceptions obscurantistes sur la nature et la tradition. Mais c’est oublier que le nazisme était passionné de technique moderne. L’Allemagne nazie est à l’origine de l’invention des fusées, des autoroutes, de la voiture comme produit de masse, de la politique spectacle. Au début de la guerre, ses soldats étaient dotés des meilleurs équipements. La dimension archaïsante du régime n’était qu’un contrepoids à sa passion de la modernité. Contrairement à la thèse de Ferry, le nazisme est une théorie de l’arrachement et de la rupture. Après la tentative suicidaire de l’Allemagne nazie de s’approprier le monde et la nature humaine, le néolibéralisme emprunte la même voie mais de façon plus lente et sournoise.

Dans notre société traversée par de fortes tensions, les hommes de pouvoir sont passés maîtres dans l’utilisation des oxymores, étymologiquement folie aiguë. Pour mieux désorienter les esprits et faire admettre le système néolibéral, dirigé de façon impersonnel par les marchés incarnés dans la main invisible, ils font étalage de sollicitude pour les plus pauvres en leur faisant savoir qu’ils peuvent s’enrichir en travaillant quand l’essentiel de la richesse est hérité, pour les écologistes en utilisant à tout propos le mot durable, aux humanistes en prétendant remettre l’individu au centre, aux ennemis des sectes en faisant dénoncer leurs méfaits par les médias qui ont formaté les esprits. Une langue libérale nouvelle était déjà apparue pour masquer les réalités qui pourraient déranger : un noir est appelé un black, une apparence est devenue un look, la politique est maintenant la gouvernance, la rigueur s’est transformée en gestion rationnelle du budget de l’Etat. Comme la banquise porte la marque des variations climatiques, la langue porte la marque des affaissements de la civilisation.

La théorie de Simondon ne conçoit pas, lorsqu’un système sature, une évolution continue en direction du progrès mais le jaillissement de quelque chose de nouveau, bon ou mauvais, après une descente vers l’abîme. Impossible donc de prévoir le type d’humanité qui sortira de la crise devenue inévitable. L’idée d’un déménagement de l’humanité vers un autre monde, qui doit nécessairement inclure le déménagement de l’ensemble des espèces dont elle dépend, ne peut répondre à un problème dont la solution doit être trouvée dans les prochaines cinquante années. Le système libéral présenté par ses thuriféraires comme l’unique solution pour les hommes de vivre en harmonie va finalement conduire l’humanité à la ruine.

Il y aura, à n’en pas douter, des tentatives, techniques et politiques, pour changer de trajectoire. Mais la crise parait inévitable et il convient de réfléchir dès aujourd’hui à l’après et à la reconquête pour que les acquis de notre monde ne soient pas perdus. 

Enfin, à ceux qui présentent les tenants de la décroissance comme des ennemis de l’histoire et du progrès, il convient répondre qu’au contraire leur conception de l’histoire s’étend sur des millions d’années alors que les néo-libéraux vivent dans l’instant.

Laisser un commentaire