
Sorj Chalandon
Martyrisé par un père violent et raciste sous l’œil impuissant d’une mère soumise, Georges quitta le domicile familial une nuit de mars 1970. Dans son sac à dos, quelques affaires, un duvet, La Nausée de Sartre et une carte postale de son ami Jacques représentant la photo du Livre de Kells, un évangéliaire riche d’enluminures, chef-d’œuvre de l’art celtique du IXe siècle.
Depuis ses précédentes fugues interrompues par les gendarmes, son père, l’Autre comme il l’appelait, l’avait émancipé. Majeur à 17 ans au lieu de 21.
Arrivé à la gare de Perrache, sa mère l’attendait et lui donna 100 francs. Elle savait qu’il prendrait le train.
Il rêvait d’Ibiza et de Katmandou. Il connut Paris, la marge sous un faux nom. Georges devint Kells, la ville irlandaise où fut écrit le livre représenté sur sa carte postale. L’errance avec une bande de vagabonds le conduisit à une soirée dans une chambre d’hôtel pour écouter avec d’autres jeunes le dernier enregistrement des Pink Floyd. Là, une inconnue lui donna un petit buvard de LSD. Lorsque la police fit irruption, il parvint à quitter discrètement l’hôtel.
Les rêves de liberté au sein d’une communauté fraternelle avaient laissé la place à la réalité violente, la solitude, la rue, l’hiver : trouver chaque soir un endroit où dormir, un paillasson, une cave, un wagon de train, ne jamais baisser la garde, se méfier des gendarmes, des gens établis, des autres vagabonds.
Le soir du 20 octobre 1970, au Quartier latin, Kells assista par hasard à un affrontement, dont il ignorait l’enjeu, entre les jeunes de la GP, la Gauche prolétarienne, et les CRS. Il lança quelques projectiles, par sympathie pour ceux qui criaient résistance et Liberté. Il n’apprendrait que le lendemain, dans un journal trouvé, que les maoïstes exigeaient la libération de leur chef, Alain Geismar, dont le procès allait commencer.
Dans le sous-sol d’un immeuble en construction où il s’était réfugié pour la nuit, Kells franchit le pas et avala le buvard de LSD qu’il avait conservé. Mais pendant son voyage, des ouvriers venus reprendre le travail lui volèrent des affaires. Retrouvant la rue, Kells déambula hagard près de Notre-Dame. Alors que son esprit divaguait, il feuilleta un magasine récupéré consacré à Angela Davis, son modèle, incarnation de la résistance face à l’oppression. Sur l’une des photos, il reconnut sa mère et tout s’éclaira : elle vivait sous couverture pour militer avec l’héroïne des droits civiques. Quelle fierté !
Pendant son errance, Kells connut des fortunes diverses dans ses rencontres : un patron qui le tabassa après qu’il eut volé des carottes dans les cageots qu’il déchargeait, un autre qui ne le paya pas après la distribution de tracts, une vieille dame militante de l’indépendance algérienne qui l’hébergea un soir glacial, un vagabond qui lui appris que pour conserver sa dignité, il fallait gueuler que la bouffe était dégueulasse aux bénévoles qui la distribuaient. Mais pour Kells, la dignité c’était de toujours conserver un franc, mendié, pour aller une fois par semaine aux bains-douches de Paris, laver son corps, ses cheveux, ses vêtements.
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Un jeudi matin de janvier 1971, à la gare Saint-Lazare où il avait dormi, Kells reconnut des émeutiers du quartier Latin qui vendaient leur journal, La Cause du peuple. Chaque jeudi, même endroit, mêmes militants, même journal. Sensible à leur slogan Non au racisme anti-jeunes, Kells fit la connaissance de deux activistes maoïstes, Norman, petites lunettes et cheveux gris, Marc, blouson noir, favorites, allure de voyou. Le jeudi 27 janvier, ses nouveaux amis, armés de barres de fer, lui demandèrent de se mettre à l’abri car Action française allait les attaquer. Mais Kells désobéit et cogna à mains nues sur les voyous bien coiffés qui prirent la fuite. Après cette victoire Norman lui donna rendez-vous le lendemain, à la faculté de Jussieu.
Kells ne connaissait pas grand-chose à la politique : les idées de l’Autre, le souvenir d’une conversation avec un vendeur du Petit Livre rouge en mai 68, et le refus du racisme anti-jeunes. La lecture de la Cause du peuple lui fit découvrir les combats de la GP : l’opposition au patronat, la punition des chefs qui humiliaient leurs subordonnés, la guerre du Vietnam, l’Irlande du Nord, la Palestine.
À Jussieu, dans une salle tapissée d’affiches militantes, Kells fit la connaissance de deux étudiants, Yves et Daniel, et apprit que Marc et Norman étaient ouvrier chez Renault et professeur de lettres classiques. Furieux d’avoir été fouillé pour vérifier qu’il n’était pas de la police, Kells allait partir lorsque Norman le retint. Il ne devait pas se tromper d’ennemi, ils allaient l’aider. Daniel l’hébergerait. Pendant une semaine, Daniel partagea avec lui sa vie d’étudiant dans son appartement confortable à la Bastille. Lors d’une soirée chez des amis de Daniel dans un bel appartement parisien, Kells ne toucha à rien. En sortant, il avoua à Daniel qu’il pensait que la nourriture était payante. Il devait tout apprendre.
Kells déménagea dans l’appartement que partageaient Marc et Yves à Montreuil où Norman lui rendit visite pour une mise au point : la Gauche prolétarienne et son journal, la Cause du peuple, étaient interdits. Leurs dirigeants, soutenus par Sartre et Beauvoir, étaient incarcérés, comme des centaines d’autres maos. Leurs crimes : en réaction à la justice de classe, avoir corrigé de petits tyrans qui abusaient de leur pouvoir. Cela plut à Kells. Chez les maos, pas de camarades, pas de compagnons, mais des copains. Norman fixa rendez-vous à Kells : faculté de Vincennes le lendemain, 9 février 1971. Un certain Yann lui proposerait un logement.
Kells arriva à la faculté de Vincennes dans le joyeux brouhaha. Chaque mouvement révolutionnaire cherchait à vendre ses publications. Yann, professeur d’histoire médiévale, proposa à Kells, boulevard Beaumarchais, la chambre de bonne de son fils parti enseigner au Cambodge. Deux mois gratuits puis un loyer modeste de cent francs par mois. L’affaire fut entendue.
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Le début de la vie militante de Kells fut marquée par drame. Un soir de manifestation et alors que la dispersion se passait dans le calme, la police chargea. Richard Deshayes du mouvement Vive la Révolution, fut défiguré. Marc et plusieurs autres copains voulurent en découdre mais Norman les persuada que la vengeance viendrait plus tard.
Kells et Yann firent vraiment connaissance autour d’un café, boulevard Beaumarchais. Yann parla des copains et de leur engagement maoïste. Ils se foutaient de ce qui se passait à Pékin ce qui leur valait d’être appelés mao-spontex par les orthodoxes. Ils ne s’intéressaient qu’à la France, à l’affrontement avec la bourgeoisie que prédisaient Geismar et Serge dans Vers la guerre civile. Kells raconta sa jeunesse, sa fuite, ses études arrêtées en terminale. Yann décida alors de l’aider à passer le bac en candidat libre.
Un meeting du mouvement d’extrême droite Ordre Nouveau était annoncé pour le 9 mars 1971 au Palais des Sports de Paris. François Brigneau collaborateur, ancien milicien que l’Autre tenait en haute estime, devait y prendre la parole devant dix mille personnes. Toute l’extrême gauche s’était unie contre la tenue de l’événement. Le baptême du feu pour Kells : fabrication de cocktails Molotov, arrachage de pieds de tables pour en faire des armes. L’occasion aussi de rencontrer de nouveaux copains, Éric, un garçon violent, ancien d’Ordre Nouveau converti à la GP, et Denis, un chilien expert en maniement du nunchaku. Les quatre mille militants d’extrême gauche parvinrent à tenir en échec Ordre Nouveau : malgré un service d’ordre appuyé par les CRS, le nombre de participants n’atteignit pas l’objectif.
Kells, qui ne ménageait pas ses efforts au cours des échauffourées contre les groupuscules d’extrême droite, apprit avec colère que les militants de terrain comme lui étaient appelés militaro-débiles par les têtes pensantes de la GP. Lors d’une réunion des chefs du mouvement, Kells, Marc, Denis, Daniel et Éric, provocateurs, interrompirent l’orateur et déposèrent sur l’estrade les trophées de leur dernier coup de poing : un drapeau fasciste italien et des croix celtiques arrachées à des boutonnières, un brassard noir. De sales gosses coupant la parole aux adultes. Des militaro-débiles.
Parallèlement à l’action militante, Kells avait trouvé un travail dans un atelier du Marais produisant de faux meubles chinois. Le patron le laissait organiser ses horaires à sa guise, pourvu que le travail fût fait. Blessé d’être un militaro-débile, il lisait désormais avec plus attention La Cause du peuple et découvrait Lénine, Marx, Sartre, Camus, Duras…le cinéma aussi. Yves et Daniel étaient ses guides.
Un soir, parcourant le Petit Livre rouge, Kells fut sensible à l’invitation de Mao à servir le peuple par la pratique sociale. Il irait donc chaque jeudi voir les enfants d’Aly, un collègue de Marc, pour leur apprendre à écrire, leur lire des histoires et de la poésie. La famille d’Aly, originaire d’Afrique, vivait dans une cabane du bidonville de Nanterre. Mounir, un autre ami de Marc, militant du Mouvement des Travailleurs Arabes, leur avait obtenu ce logement insalubre et c’était déjà beaucoup. Kells avait assisté avec Mounir à la projection du film de Gillo Pontecorvo La Bataille d’Alger, distingué par le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 1966. Sur la pellicule, lorsqu’un enfant, le petit Omar, lançait un appel à la résistance, la réaction de Mounir et de tous les algériens dans la salle l’avait bouleversé.
Lors de la commémoration des dix ans de la manifestation du métro Charonne du 8 février 1962, au cours de laquelle neuf syndicalistes algériens avaient été tués par la police, un bruit se répandit : un copain avait été tué à l’usine Renault, Pierre Overney, Pierrot. Ce 25 février 1972, un employé du service d’ordre de la Régie avait tiré sur un fils d’ouvrier agricole de vingt-trois ans qui brandissait un manche de pioche sans présenter aucune menace, plusieurs mètres séparant les deux hommes. Une photo en témoignait. À 17 heures, dans un amphi de Jussieu où de nombreux manifestants s’étaient réunis, l’ambiance était électrique. Coup de théâtre : les chefs de la GP ordonnèrent de désarmer. Le motif : si un flic était tué, Pierrot serait oublié. La GP devait être la victime du jour, la vengeance viendrait plus tard. Conformément aux ordres, la manifestation reprit. Des policiers frappèrent des militants désarmés, un massacre.
L’enterrement de Pierre Overney rassembla deux cent mille personnes. Maoïstes, trotskistes, anarchistes, mais aussi leurs ennemis de la CGT, du PCF et des autres partis de gauche, défilèrent devant des passants compatissants. En rentrant chez lui, Kells s’interrogea sur le but de tout cela ? Nausée.
Pour venger Pierrot, le 8 mars 1972, la branche armée de la GP, la Nouvelle Résistance populaire, la NRP, enleva un des patrons de Renault, Robert Nogrette, réclamant la réintégration d’ouvriers licenciés et la libération de copains arrêtés. Craignant une descente de police, Kells se réfugia chez Rose, une amie féministe qui ne confondait pas tendresse et agression, se contentant de quelques grèves du sexe par solidarité avec ses sœurs malmenées. Rose n’avait participé qu’à une action de la GP : alors que des militants étaient allés punir et menacer de mort un patron de papeterie coupable de viol sur une employée qui s’était suicidée, elle avait rendu visite à sa femme pour lui expliquer qui était son mari. Finalement, Nogrette fut libéré le 10 mars, sans qu’aucune revendication n’eut été satisfaite. Marc et beaucoup d’autres se sentirent trahis mais Norman, pédagogue, présenta cette décision comme la seule issue pour éviter le sang.
Dans le bidonville de Nanterre avec les enfants d’Aly, Kells entendit des youyous et des rires. À Munich, des athlètes israéliens avaient été pris en otage au village olympique par le commando Septembre noir. Confusion au sein de la GP. Les maoïstes défendaient les droits des Palestiniens à vivre libres et en sécurité mais était-il légitime de s’en prendre à des athlètes parce qu’ils étaient israéliens ? Daniel était de cet avis contre Kells, Denis et Yann. Norman vint calmer les esprits et prendre le pouls des militaro-débiles. Finalement, la NRP décida de soutenir septembre Noir. Une plaie s’ouvrait au sein de la GP qui rejetait tout antisémitisme et dont plusieurs des chefs étaient juifs.
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Kells prit de la distance avec la cause palestinienne pour se recentrer sur la lutte contre la tyrannie et l’extrême droite. Les projets de la NRP étaient secrets, comme l’identité de ses membres. Alors pour prendre un peu d’avance, Marc et Kells décidèrent de rassembler des armes pour le jour où elles seraient utiles.
Mais les temps changeaient. Attablés à la terrasse d’un café de la Bastille, Yves apprit à Kells la naissance du journal, Libération, destiné à porter la parole d’un pays qui souffrait et à remplacer La Cause du peuple. Un journal sérieux plutôt qu’une feuille de chou interdite avec la faucille et le marteau en première page. Une façon de sortir par le haut pour Yves, une décision incompréhension de Kells. Yves apprit à Kells qu’à Bruay-en-Artois, l’enquête sur l’assassinat d’une fillette s’était conclue par les aveux opportuns d’un jeune de 17 ans. Le notaire et sa maîtresse initialement soupçonnés du crime avaient été relâchés. Malgré la mobilisation de la GP dans cette affaire, la justice de classe avait parlé. En partant, Yves confia Tu sais bien que c’est fini, Kells. Immense désillusion.
En juin 1973, une grève de travailleurs immigrés sans papiers déclencha une chasse aux Arabes dans le sud de la France. Le maire de Grasse, la police et une partie de la population y prirent part. Ordre Nouveau exploita ces violences et annonça un meeting à la Mutualité le 21 juin. La GP prépara une action, comme pour le Palais des sports deux ans plus tôt, mais Kells ne sentait plus la même l’excitation. Au milieu des affrontements, Kells et ses copains firent sortir des policiers prisonniers de leur fourgon en feu. Il n’était pas un assassin, il ne réclamait la mort de personne, seulement le droit de vivre pour tous.
Alors que les exactions contre les travailleurs immigrés se multipliaient, les actions de la GP devenaient de plus en plus discrètes. La rue était abandonnée à l’extrême droite.
Peu après, Norman parla à Kells d’auto-dissolution de la GP, de l’erreur de vouloir continuer le combat violent, de Libération, suite logique de La Cause du peuple. Il lui parla aussi de Lip, cette fabrique de montres en grève depuis juin, depuis que des ouvriers avaient découvert que la direction voulait dégager, mot utilisé dans le document consulté, quatre cent quatre-vingts de ses mille trois cents salariés. Dans cette affaire, les chefs de la GP voulaient fédérer les luttes sociales et mettre fin à l’action directe. Kells ne savait que répondre à Norman. Désormais orphelin d’idéologie, il pensait à la fin de cette fraternité qui l’avait sauvé de la rue, à Pierrot, à tous ceux qui depuis Mai 68 avaient quitté leurs études, leur famille, leur confort, renoncé à leur avenir pour la clandestinité dans l’attente d’une révolution qui ne viendrait finalement pas.
Le 11 septembre 1973, Kells venait d’emménager avec Rose lorsqu’il apprit qu’un coup d’État avait renversé le président chilien Allende. D’un simple dessin, il décrivit le rôle de la CIA dans ce drame. Il plut à Rose qui l’envoya à Libération. Le lendemain, il était publié.
Kells apprit que la GP avait voté son auto-dissolution le 1er novembre 1973 lors de l’assemblée générale des chrysanthèmes à Versailles. Il n’avait pas jugé utile d’y aller. Des débats houleux pour une décision prévisible. Kells ruminait : La mort de Pierrot nous a abîmés, Bruay nous a ridiculisés, Munich nous a divisés et Lip a donné à nos chefs le prétexte d’en finir avec l’action directe.
La vie d’ouvrier de Marc n’avait plus de sens sans la GP. Il fut battu par la patronne d’un café. Denis se tira une balle dans la bouche. Yves et Daniel se pendirent. Éric réintégra la police dont il était un espion infiltré. Yann épousa la cause de l’Irlande du Nord. Kells obtint son bac et devint dessinateur à Libération.
