Le tentation du christianisme – Luc Ferry et Lucien Jerphagnon – Résumé

Lucien Gerphagnon et Luc Ferry nous présentent leur vision des circonstances et des enjeux de l’arrivée du christianisme dans le monde romain, puis dans le monde grec.

Pourquoi le christianisme ? Du point de vue des Romains (Lucien Jerphagnon) – Pour comprendre comment le christianisme s’est imposé dans l’empire de Rome il faut décrire l’état d’esprit du paganisme des premiers siècles de notre ère. 

À Rome, la liste des dieux s’allonge à mesure que l’Empire s’étend et aucun dogme ne définit ce à quoi il faut croire, sous réserve de rester dans le religieusement correct. La pratique religieuse individuelle consiste à appliquer des rites pour s’attirer les faveurs de certains dieux sans en blesser aucun et éviter tout sacrilège. Dans une relation de donnant-donnant, chacun présente régulièrement ses requêtes aux dieux et, lorsque l’une d’elles est satisfaite, remercie par des ex-voto la divinité concernée. Les prêtres quant à eux respectent scrupuleusement des rites sans toujours comprendre à quoi ils correspondent. Seule la forme importe pour avoir les dieux de son côté.

Trois théologies peuvent être distinguées dans la Rome antique : 

  • la théologie poétique qui s’intéresse aux dieux de Homère et au sens allégorique de leurs aventures,
  • la théologie civile relative aux divinités tutélaires à qui l’élite dirigeante attribue la prospérité de l’Empire, 
  • la théologie philosophique qui porte sur la nature des dieux.

Quand le christianisme apparait à Rome, personne ne reproche à ses fidèles d’adorer Christus. Ce qui est impardonnable, c’est d’affirmer qu’il est le seul dieu, de nier l’existence des divinités protectrices de Rome, de refuser de les honorer et de vouer en conséquence l’Empire à la destruction. Ainsi les chrétiens des trois premiers siècles sont persécutés comme des déserteurs.

Mais qu’a de si tentant le christianisme, cette religion qui exige un engagement du corps et de l’esprit ? La liturgie romaine, administrative, formelle, inscrite dans un cadre politique et dans un rapport de client à fournisseur avec les dieux laisse un vide spirituel et affectif.

Le christianisme comble ce manque en proposant une relation d’amour avec un dieu auteur de miracles qui promet la vie éternelle, un dieu apparu parmi des hommes pour partager leurs souffrances et pour qui chaque vie compte. Les fidèles qui en témoignent constituent une communauté fraternelle fondée non sur des rites formels mais sur l’amour et sur un investissement total.

A la fin du IIIe siècle, l’Empire est menacé à ses frontières et connait des défaites militaires. Les Romains commencent à douter de l’efficacité des dieux tutélaires et certains se tournent vers le christianisme. Au début du IVe siècle, l’empereur Dioclétien engage une terrible persécution des fidèles de la nouvelle religion.

Alors que les chrétiens représentent environ 10 % de la population de l’Empire, la conversion de Constantin va tout changer. Homme de foi et homme politique, il rassemble l’Empire sur la base de la transcendance de Dieu. Les fêtes romaines deviennent des fêtes chrétiennes, les conversions de circonstance se multiplient et des opportunistes se mélangent aux fidèles héroïques. Les cieux ont simplement changé de propriétaires

Pourquoi la victoire du christianisme sur la philosophie grecque ? (Luc Ferry) – Pour comprendre la rupture que constitue le christianisme dans le monde grec, examinons les fondements de sa pensée et plus précisément deux épisodes majeurs de la mythologie qui furent sécularisés dans la philosophie stoïcienne : 

  • la théogonie d’Hésiode décrit comment le monde devint un ordre, un cosmos harmonieux, juste, beau et bon. Chaos, la première entité divine, fut rejoint par Gaïa, la terre, et Ouranos, le ciel. Collés l’un à l’autre en permanence, Gaïa et Ouranos enfantèrent les Titans, des dieux chaotiques et violents retenus prisonniers par leur père dans le ventre de Gaïa. L’un d’eux, Cronos, coupa le sexe de son père qui se décolla de Gaïa, créant l’espace, entre le ciel et la terre, et le temps par la libération de ses frères et soeurs qui, en se reproduisant, amorceraient la succession des générations. Enfin, Zeus, le plus jeune fils de Cronos, enferma les Titans dans les entrailles de la terre puis partagea le monde entre ses frères et soeurs, les Olympiens, avec sagesse et justice, qualités reçues de ses premières épouses Metis et Thémis. Pour que ce cosmos reste harmonieux, chacun doit rester à sa place. On comprend alors que le pêché capital est l’hybris  qui consiste à se prendre pour qui on n’est pas ou à défier les dieux.
  • l’Odyssée d’Homère narre le retour d’Ulysse à Ithaque après la Guerre de Troye. Pendant le voyage, il rencontre Calypso, une divinité sublime qui lui propose l’immortalité et la jeunesse éternelle s’il reste avec elle sur son île paradisiaque. Ulysse refuse, jugeant que sa place est à Ithaque, qu’une vie de mortel réussie vaut mieux qu’une vie d’immortel ratée et que la vie doit viser l’accord avec l’ordre cosmique, non l’immortalité.

Comme la plupart des philosophies, le stoïcisme se caractérise par ses réponses à trois questions :

  • à quoi ressemble le monde comme terrains de jeu de l’existence humaine ? La réponse s’appelle la theoria,
  • quelles sont les règles du jeu ? La réponse s’appelle l’éthique ou la morale,
  • quel est le but du jeu ? La réponse s’appelle la sotériologie, le salut au sens de ce qui nous sauve.

La sécularisation des récits mythologiques conduit les stoïciens à concevoir le monde comme : 

  • un ordre juste, beau et bon (cosmos), à l’image d’un gros animal où chaque organe est parfaitement disposé et adapté à sa fonction,
  • divin (theion), non créé par les humains et qui leur est très supérieur,
  • rationnel (logos) accessible à l’esprit humain qui cherche à l’appréhender par la theoria.

Après avoir contemplé l’ordre du monde, y avoir trouvé sa place et s’y être ajusté par l’éthique quel salut peut espérer le stoïcien ? Comment vaincre la peur de la mort ? Plutôt que de voir le salut dans sa progéniture ou en laissant le souvenir d’exploits guerriers, le sage stoïcien comprend qu’en s’étant ajusté au cosmos, tel Ulysse revenu à Ithaque, son lieu naturel, il est un fragment d’éternité et que la mort n’est rien pour lui. Il ajoute également à cette idée la volonté de vivre au présent, rejetant la nostalgie, les remords et les regrets du passé mais aussi les espoirs du futur qu’il est impuissant à faire advenir. André Comte-Sponville dira dans un esprit stoïcien : Espérer, c’est désirer sans jouir, sans savoir, sans pouvoir ou encore Le sage est celui qui parvient à regretter un peu moins, à espérer un peu moins et à aimer un peu plus.

Le christianisme va rompre avec cette sagesse grecque sur les trois plan, théorique, éthique et sotériologique.

La rupture théorique : elle comprend cinq principaux traits  :

  • pour les chrétiens, le logos s’est fait chair en la personne du Christ, alors qu’il est pour les Grecs l’harmonie du monde,
  • le logos des chrétiens n’est accessible que par la foi alors que celui des grecs l’est par la raison,
  • les chrétiens reprochent aux philosophes grecs l’arrogance qui consiste à croire qu’ils peuvent se sauver par eux même alors que la foi est le seul chemin vers le salut. Le Christ montre l’exemple de l’humilité en partageant les pires souffrances des hommes et en se laissant crucifier alors qu’il est puissant,
  • la philosophie devient la servante de la religion et ne sert plus qu’à interpréter les paraboles du Christ et à rechercher dans la nature des traces du Créateur,
  • la philosophie devient la scolastique, l’analyse de notions telles que la substance, l’accident, l’attribut, la vérité, la justice.

Selon les mots de Paul de Tarse, le christianisme est scandale pour les Juifs, folie pour les grecs, le scandale de la faiblesse de Dieu, la folie de l’incarnation du logos. 

La rupture éthique : Alors que le monde grec est aristocratique, privilégiant avant tout les bonnes dispositions accordées par la nature à un individu, le christianisme valorise ce que chacun fait des dispositions qui lui ont été données. 

La Parabole des talents, dans l’évangile de Matthieu, présente un maitre qui part en voyage et confie cinq talents à un serviteur, deux à un autre et un seul à un troisième. A son retour, les deux premiers serviteurs rendent à leur maître le double de la somme confiée et sont récompensés. Le troisième serviteur rend le talent que, par peur, il n’a pas fait fructifier. Il est puni. Ainsi, la vertu morale ne dépend pas de ce qui est accordé au départ mais de ce qu’on en fait par le travail, sans se laisser dominer par ses penchants naturels.

Le christianisme invente ainsi l’égalité moderne qui sera sécularisée sous la forme de la démocratie et de l’école républicaine qui valorise l’élève travailleur indépendamment de ses capacités naturelles.

La rupture sotériologique : Alors que la promesse stoïcienne était de devenir un fragment du cosmos, le christianisme, dans la mesure où le divin s’est fair chair en la personne du Christ, promet personnellement à chacun la résurrection des âmes et des corps. Il annonce que nous retrouverons ceux qui nous étaient chers dans leur corps glorieux, c’est à dire avec l’apparence que nous avons aimée.

Par ailleurs, contrairement au stoïcisme qui invite à se défaire de l’amour passion pour éviter les souffrances de l’inévitable séparation, le christianisme invite à l’amour en Dieu qui garantit son éternité. Contrairement aux malentendus il ne s’agit pas d’amour éthéré mais bien d’amour charnel.

Ainsi la promesse chrétienne est beaucoup plus désirable que la promesse de salut des stoïciens, ce qui explique en grande partie la victoire du christianisme sur la pensée grecque.

Laisser un commentaire