Les chiens de garde – Paul Nizan

AVT_Paul-Nizan_2929Paul Nizan (1905 – 1940)

Les chiens de garde est un texte de combat de 1932 dans lequel Paul Nizan, ami de Sartre et membre du parti communiste depuis 1927, dénonce la servilité des penseurs de son temps envers le pouvoir de la bourgeoisie. Sa pensée n’aura pas, comme celle d’Arthur Koestler, l’occasion d’évoluer en découvrant les ravages du communisme en Union Soviétique et dans le bloc de l’Est. Il meurt sous les drapeaux en 1940, après avoir quitté, l’année précédente, le Parti communiste français, lui reprochant d’approuver le Pacte Germano-Soviétique, contraire aux intérêt de la France.

Les noms des philosophes qu’il accuse d’avoir partie liée avec la bourgeoisie, Bergson et Brunschvicg notamment, ne sont plus sur le devant de la scène intellectuelle et politique mais le discours reste très actuel puisque d’autres les ont remplacés.

I- Destination des idées – Les nouveaux venus en philosophie sont convaincus que, guidés par leur bonnes intentions, ils vont réfléchir à l’amélioration de la condition de leurs contemporains dont ils méritent la gratitude. Il n’en est rien. La philosophie n’a aucune prédestination. Elle est un exercice technique d’ordonnancement dont l’intelligence est l’outil. Or, celle-ci peut se mettre au service de toutes les causes : la guerre, la paix, la haine ou l’amour. Aujourd’hui, les philosophies universitaires s’intéressent à des concepts froids et abstraits. Pour elles, l’homme est avant tout une notion. Il existe pourtant des philosophies qui intéressent les hommes du peuple, susceptibles de changer leur quotidien. Ainsi, se pose la question du rôle de la philosophie.

II- Les philosophes contre l’histoire – Les historiens de la philosophie, qui constituent l’essentiel des philosophes d’aujourd’hui, conçoivent leur discipline comme détachée du tumulte terrestre. Les penseurs sont, à leurs yeux, des têtes sans corps qui manipulent des idées indépendantes de leur vécu, sans lien avec la réalité concrète. Ils se donnent pour mission d’interpréter le monde et méprisent ceux qui, comme Marx, veulent le changer. Ils s’éloignent ainsi de leurs prédécesseurs grecs pour qui la pensée devait conduire à des applications immédiates et concrètes. Ni Bergson, ni Brunschvicg ne veulent répondre à la question primordiale « comment rendre compte de la qualité d’un homme ? » Les philosophes de profession préfèrent rester entre initiés et s’interpeller poliment sur des questions techniques internes à leur philosophie, sans rendre aucun compte à l’homme du commun. Mais les choses vont changer. On réalisera bientôt que la pensée d’un philosophe est déterminée par le monde dans lequel il vit, par les connaissances scientifiques ainsi que par les activités techniques politiques et sociales du moment. Elle n’est pas le résultat de la poursuite de réflexions antérieures, d’une continuité de raisonnement rendue impossible par le contenu des concepts figés par les siècles.

Ce lien entre la vie et la pensée est visible chez Kant qui prétend pourtant viser l’universalité : en cautionnant l’idée de citoyens passifs et actifs qui fonde le système du suffrage censitaire, il montre à quel point la philosophie bourgeoise est incapable de penser la question ouvrière. En fait, malgré leurs déclarations, les philosophes actuels ne visent que leurs propres intérêts et leur confort.

III- Démission des philosophes – Une certaine philosophie s’intéresse à l’esprit ainsi qu’à l’organisation et à l’interprétation des découvertes scientifiques. Ses adeptes se détournent des hommes concrets qu’ils ne connaissent pas. Ils avouent volontiers des positions politiques conventionnelles réservant le non-conformisme, innovant et fécond, à des situations exceptionnelles. La Grande Guerre n’a semble-t-il pas été un événement suffisamment singulier pour les détourner de la position belliciste officielle. Une autre philosophie se préoccupe au contraire de la vie, du quotidien et de la souffrance des hommes réels.

IV- Situation des philosophes – Oppresseurs et opprimés disposent chacun de leur philosophie. Les philosophes ne sont pas les défenseurs d’une vérité univoque, éternelle et connaissable. Une telle philosophie n’existe pas. Ils pratiquent le prosélytisme et sont de parti pris. Ceux qui nient cette évidence défendent en fait le monde tel qu’il va, préférant se préoccuper de l’esprit plutôt que des hommes. Sans le dire, et parfois sans même le savoir, ils sont les défenseurs du monde bourgeois dont ils affermissent la domination temporelle en lui apportant des justifications spirituelles.

La bourgeoisie a eu parfois partie liée avec le prolétariat, comme pendant la Révolution Française, avant d’asseoir sa domination dans une société organisée par et pour elle. Les bourgeois ont alors conscience qu’ils ont charge d’âmes et traitent les gens du peuple comme leurs enfants : en échange de leur obéissance, ils fondent pour eux des dispensaires ou des crèches. Ils ne comprennent pas pourquoi le peuple répond parfois à ces bontés par la révolte.

Le penseur bourgeois donne une légitimité à ce monde. Il manie les concepts abstraits d’homme, de liberté, de progrès. Il prétend assumer la direction des affaires humaines mais refuse de s’abaisser à connaitre les hommes, leur vie, leur quotidien, leurs souffrances. Le système démocratique bourgeois est pour lui un horizon indépassable, un achèvement de l’histoire. Il ne comprend donc ni les émeutes et les révoltes, ni la pensée de Marx qui, pour lui, trahit la raison.

Cette incompréhension vient du fait que les philosophes, de par leur condition, ne connaissent pas la vie du peuple mais aussi et surtout qu’ils ne veulent pas la connaitre ni l’aborder, de crainte de saper les fondements de la société dans laquelle ils prospèrent. L’esclavage, la guerre, le colonialisme sont injustifiables. Alors mieux vaut décréter qu’il ne s’agit pas d’objets philosophiques et disserter sur des idées abstraites et éthérées en laissant le monde comme il est.

La bourgeoisie tient son pouvoir de sa capacité à convaincre qu’elle est indispensable à la société. Le bourgeois considère son statut comme une juste rétribution pour faire vivre des ouvriers en leur donnant du travail. Le philosophe bourgeois est son allié. Tantôt il détourne l’attention vers des problèmes abstraits, sans intérêt pour le quotidien des hommes, en les complexifiant pour rendre tout jugement impossible. Tantôt il traite de questions concrètes, transposées sur le plan des idées et vidées ainsi de leur réalité : l’idée de l’Etat, l’idée de la vérité ou de la réalité. L’horreur de la guerre au profit des fabricants d’armes devient une opposition entre le droit et la force, une bataille des esprits. Le colonialisme devient l’accomplissement d’un devoir des nations avancées. Les buts inavouables de la bourgeoisie sont ainsi dissimulés derrière un écran de fumée.

Les philosophes n’agissent pas par cynisme ni par intérêt conscient. Certains sont sincèrement convaincus d’aimer les hommes et de vouloir leur bien. Mais ils ne peuvent s’extraire du contexte dans laquelle ils évoluent et où ils puisent les matériaux de leurs réflexions. Pour donner à leur pensée un caractère rationnel et objectif, ils tentent de copier la démarche scientifique, notamment en faisant le parallèle à bon compte entre la théorie de la relativité d’Einstein et la nécessité d’adopter différents points de vue pour cerner la vérité. Leurs conclusions ne font que renforcer les valeurs bourgeoises revendiquant une société paisible où le commerce prospère et dans laquelle ces philosophes peuvent poursuivre paisiblement leurs travaux.

La vie du bourgeois se caractérise par son éloignement des événements. Il ne connait la réalité que par la description qu’en donnent les théories économiques, juridiques et morales et ne la perçoit, dans le confort de son bureau, que de façon amortie au travers de chiffres et d’informations. Les contacts directs avec la réalité, que ses pères ont connus pendant la Révolution, ont vite été remplacés dans son esprit par l’abstraction du triomphe de la vérité et du droit. Par ailleurs, Kant a rendu possible la croissance démesurée de son orgueil et de sa fierté par la substitution de la notion religieuse d’âme, qui impliquait l’humilité devant Dieu, par la raison séculière. Tout bourgeois se sent élu. Mais malgré cet orgueil, le bourgeois n’a pas renoncé à tout recours au divin si la raison ne suffit plus à justifier son statut. Il n’a pas coupé les ponts avec la religion.

De plus, l’accès à la philosophie universitaire nécessite du temps et une initiation. Elle reste donc réservé aux bourgeois. Les déshérités sont quant à eux invités à croire sur parole les conclusions des philosophes, résumées dans des formules simples qui affirment la nature supérieure du bourgeois dépositaire de la science et de la philosophie. Face à ces tentatives de justifications du pouvoir bourgeois, qui promettent le bonheur au peuple comme conséquence de son obéissance, il convient d’affirmer, à titre de postulat, que l’homme n’est pas fait pour renoncer à sa liberté ni à ses désirs, et que sa revendication à vivre est légitime.

V- Position temporelle de la philosophie – Sous la monarchie, l’Eglise avait partie liée avec le roi. Elle exerçait un pouvoir de persuasion avant l’intervention de la force. La République a évincé Dieu et les philosophes ont remplacé le clergé. Toutefois, le vrai et l’absolu restent le but de leurs travaux.

Les philosophes de la république fabriquent des idées complexes qui sont ensuite diffusées à leurs disciples, travaillées et simplifiées par l’université, puis diffusées dans les écoles pour former la jeunesse. Les philosophes œuvrent ainsi pour la solidité du monde bourgeois au même titre que la police. Les Idées de Durkheim ont largement diffusé dans la morale de la IIIe République.

VI- Défense de l’homme – La bourgeoisie attribue à la crise actuelle [1932] des causes extérieures : l’Italie, l’Angleterre, l’Allemagne, mais surtout la Russie et son régime. Elle refuse de voir que le mal vient de l’intérieur. Elle refuse de comprendre que la guérison passe par sa propre disparition et d’envisager de suivre l’exemple russe de libération du prolétariat. Pendant que la situation empire, les philosophes, dont les anciennes promesses sont chaque jour démenties par les faits, gardent le silence, prouvant leur impuissance. Mais la philosophie née après Sedan, nourrie de l’Affaire Dreyfus et triomphante après Versailles, fondée sur Descartes et Kant, ne suffira bientôt plus à défendre un monde bourgeois menacé. Le masque de l’hypocrisie va bientôt tomber. La philosophie d’apparence humaniste et libérale va bientôt montrer le visage du fascisme pour soutenir et justifier le combat que la bourgeoisie va devoir livrer pour sa survie.

A l’approche de ces changements, l’heure est à l’écriture afin de faire comprendre aux hommes leur situation et leur donner les clés de leur libération. Elle est au ralliement à la philosophie de Marx et de Lénine. Le temps des armes viendra ensuite. Si les philosophes universitaires n’ont su rompre avec leur univers bourgeois, Marx, au contraire, s’est attaqué aux causes concrètes de l’oppression concrète : la servitude liée à la production des marchandises.

Après le sage de la philosophie antique et le citoyen de la philosophie bourgeoise, le philosophe des exploités propose comme modèle le révolutionnaire. Aujourd’hui, les philosophes doivent choisir entre, d’une part, le parti du maitre, la fidélité à l’esprit et la trahison des hommes et, d’autre part, le parti des serviteurs, les valeurs du prolétariat et la trahison de la bourgeoisie. Dans ce dernier cas, il doit s’agir d’un changement en profondeur qui le conduira à un travail patient et modeste d’élaboration des techniques de la libération du prolétariat. Dans tous les cas, un choix est obligatoire.

Citations :

Le bourgeois est un homme solitaire. Son univers est un monde abstrait de machineries, de rapports économiques, juridiques et moraux. Il n’a pas de contact avec les objets réels : pas de relations directes avec les hommes. Sa propriété est abstraite. Il est loin des événements. Il est dans son bureau, dans sa chambre, avec la petite troupe des objets de sa consommation : sa femme, son lit, sa table, ses papiers, ses livres. Tout ferme bien. Les événements lui parviennent de loin, déformés, rabotés, symbolisés. Il aperçoit seulement des ombres. Il n’est pas en situation de recevoir directement les chocs du monde. Toute sa civilisation est composée d’écrans, d’amortisseurs. D’un entrecroisement de schémas intellectuels. D’un échange de signes. Il vit au milieu des reflets. Toute son économie, toute sa politique aboutissent à l’isoler. […] La déclaration des Droits de l’homme est fondée sur cette solitude qu’elle sanctionne. 

Le matérialisme ne dit point que les pensées ne sont pas efficaces mais seulement que leurs causes ne sont pas des pensées. Que leurs effets ne sont pas des pensées. 

Au moment où seul le passé garantit l’avenir, il arrive que certaines têtes comprennent que cette garantie n’est pas absolument certaine.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s