Justice – Michael J. Sandel

Michael J. Sandel – Justice

Dans son ouvrage Justice, Michael J. Sandel aborde plusieurs grandes questions de société : la récompense du mérite, les services susceptibles de faire l’objet de transactions commerciales, la discrimination positive, les moyens de définir des règles justes pour organiser une société… en se référant à différents philosophes et courants de pensées qui ont tenté de les résoudre.

Ces questions comme les solutions proposées sont d’une brûlante actualité et permettent de mieux comprendre les débats d’aujourd’hui.

 Justice – Michael J. Sandel

1. Bien juger pour bien agir

De nombreuses questions de justice, souvent ont agité le débat public américain de ces dernières années. En voici quelques unes :

  • l’ouragan Charley qui dévasta la Floride en 2004 fut suivi d’une hausse vertigineuse des prix des chambres d’hôtel, de l’eau minérale, des réparations de toitures… Faut-il y voir des abus et légiférer pour y mettre fin ou l’effet bénéfique de la liberté du marché qui, en attirant les biens et la main d’œuvre par l’augmentation des profits, permet d’accélérer la réparation des dégâts ?
  • de nombreux anciens combattants de la Guerre du Golf souffrent de blessures psychologiques. Doivent-ils être décorés de la médaille du Purple Heart qui récompense depuis 1932 les soldats tués ou blessés et permettet aux invalides de bénéficier d’avantages médicaux ou voir dans de telles séquelles une faiblesse ne méritant aucune récompense ? Autrement dit quelle vertu la société doit-elle récompenser ?
  • des dirigeants de sociétés renflouées avec de l’argent public après la crise de 2008 s’accordèrent des bonus de plusieurs millions de dollars. Cette récompense de l’échec suscita l’indignation de millions d’Américains. Les dirigeants mis en cause répondirent qu’ils n’étaient pas responsables de la crise et que les bonus étaient nécessaires pour attirer des collaborateurs compétents ? Mais s’ils n’étaient pas responsables des pertes, comment pouvaient-ils s’attribuer le mérite des gains passés ? De plus, comment justifier des salaires supérieurs d’un facteur deux à ceux de leurs homologues européens et d’un facteur huit à ceux des dirigeants japonais ?

Ces exemples illustrent que la justice s’articule autour de trois valeurs : le bien être, la liberté et la vertu. La suite de l’ouvrage est consacrée à présenter les principales façon d’envisager la justice.


Justice – Michael J. Sandel

2. Le principe du plus grand bonheur. L’utilitarisme

Jeremy Bentham expose la pensée utilitariste en 1789 dans son ouvrage Introduction aux principes de la morale et de la législation. Constatant que chacun cherche à augmenter son bonheur et à diminuer sa souffrance, il y prône une morale visant à maximiser l’utilité, c’est-à-dire toute chose produisant du bonheur ou évitant de la souffrance du corps fictif que constitue la société. Une action doit donc être évaluée à l’aune du bilan de la somme des bonheurs qu’elle procure à la société diminuée de la somme des souffrances qu’elle lui cause.

L’utilitarisme fait l’objet de deux objections majeures :

  • il nie tout droit individuel et légitime par exemple la torture d’un prisonnier ou les jeux du cirque, pourvu que les aveux évitent une souffrance à la communauté supérieure à celle éprouvée par le détenu ou que la foule dans l’arène éprouve un plaisir plus grand que la souffrance de quelques martyrs,
  • additionner et comparer des plaisirs et des souffrances de natures différentes quantifiés sur une même échelle, souvent financière, parait discutable. Une telle logique a conduit, dans les années 1970, des constructeurs automobiles à renoncer à des modifications de fabrication permettant d’améliorer la sécurité de leurs véhicules après avoir comparé les coûts de production avec les gains attendus en termes de vies, de blessures et de dégâts matériels.

John Stuart Mill, fils d’un ami de Bentham, fit évoluer la pensée utilitariste pour répondre à ces deux objections dans De la liberté, en 1859, puis dans Utilitarisme, essai sur Bentham en 1861. Il défend la liberté individuelle, affirmant qu’elle maximise l’utilité sur le long terme dans la mesure où les individus qui réfléchissent sans se contenter de suivre les coutumes, peuvent faire progresser leur société. Les droits et les libertés individuelles sont ainsi considérés pour le bonheur qu’elles apportent à la communauté. Il reconnait en outre que les plaisirs ne peuvent pas être évalués sur une même échelle et admet que ceux sollicitant nos facultés spécifiquement humaines sont supérieurs à ceux émanant de satisfactions de désirs bestiaux. Bien qu’il s’en soit toujours défendu, Mill s’est écarté de l’utilitarisme de Bentham.


Justice – Michael J. Sandel

3. Sommes-nous propriétaire de nous-mêmes ? Le Libertarisme

La doctrine libertarienne est fondée sur l’opposition à toute redistribution contrainte des richesses, au nom de la liberté individuelle. Les libertariens prônent un Etat minimal dont le rôle se limite à la sécurité publique, à la paix et au respect des contrats. Le reste, comme la protection sociale, la législation du travail, les mœurs ou l’enseignement, est l’affaire de chacun. Par exemple, l’autorisation d’exercer la médecine ne doit pas relever de l’Etat. Des systèmes privés peuvent très bien communiquer sur la compétence des différents praticiens afin que chaque individu puisse librement consulter le médecin de son choix au prix qu’il juge juste.

Pour les libertariens, l’impôt sur le revenu équivaut à l’appropriation par l’Etat du travail d’un individu pendant une certaine durée. Il s’agit donc de travail forcé. Or, et c’est un principe intangible, chacun est propriétaire de son propre corps. L’impôt, s’il est destiné à autre chose qu’à un Etat minimal, est à ce titre illégitime. Le principe de la propriété de son corps conduit les libertariens à défendre, sur la seule base d’un consentement des parties prenantes et sans aucune considération morale, la vente d’organes par des personnes vivantes ou le suicide assisté pour quelque motif que ce soit.


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4. Quel travail mérite salaire ? Marché et Moralité

Réfléchir sur la justice conduit à s’interroger sur la nature des biens et des services qui peuvent être mis sur le marché. Qu’en est-il par exemple de la guerre et de la procréation ? La liberté et le bien être justifient-ils toujours la loi de l’offre et de la demande ?

Les Etats Unis on adopté au cours de l’histoire trois logiques pour constituer une armée : la conscription, la conscription avec possibilité d’embaucher un remplaçant et la constitution d’une armée de métier recrutant sur le marché du travail. Dans les logiques libertarienne et utilitariste, la dernière option est la meilleure puisque, d’une part, elle laisse à chacun la liberté de disposer de lui-même et, d’autre part, elle maximise le bonheur. La seconde et de la première options suivent, dans l’ordre, sur la base des mêmes critères. Ces logiques se heurtent toutefois à deux principales objections. Tout d’abord, les engagés ont généralement des niveaux d’études et des revenus très bas. Leur choix n’est donc pas libre mais dicté par la nécessité. Ensuite, servir dans l’armée est un devoir civique qui, par nature, ne doit pas relever du marché au risque de constituer une armée de mercenaires ou des armées privées qui vendent leurs services au plus offrant.

La gestation pour autrui est un autre sujet de débat sur le rôle du marché. Lorsqu’une mère porteuse ayant fourni son ovule et son ventre refuse de donner l’enfant au couple qui l’attend, la justice doit répondre à plusieurs questions délicates : un contrat librement passé doit-il toujours être respecté ? La mère biologique pouvait-elle être pleinement éclairée de ses futurs sentiments pour l’enfant avant même sa conception ? La garde de l’enfant par sa mère biologique ne prive-t-elle pas le père biologique de ses droits ? Comme précédemment, il apparait que les femmes proposant une gestation pour autrui occupent le bas de l’échelle sociale et que leur choix est lié à la précarité de leur situation. En outre, la contrepartie financière fait de l’enfant une marchandise d’autant plus que désormais, l’ovule pouvant être fourni par une personne tierce dont les caractéristiques peuvent être choisies avec soin, des grossesses low cost sont proposées par des mères du tiers monde pour des couples occidentaux.


Justice – Michael J. Sandel

5. C’est l’intention qui compte. Emmanuel Kant

La pensée de Kant fonde la conception actuelle de droits humains. Face aux utilitaristes qui veulent maximiser le bonheur collectif, fût-ce au détriment de celui de certains individus, et aux libertariens qui prônent une liberté totale au prix d’atteintes à la dignité humaine, la vision kantienne, également basée sur la liberté, s’articule autour de trois oppositions :

  • opposition 1, autour de la morale : devoir contre inclinaison : un acte n’a de valeur morale que dans la mesure où il est dicté par un devoir et qu’il ne vise pas l’assouvissement d’un désir ni une quelconque satisfaction, même celle d’avoir bien agi. Sa valeur morale dépend alors de l’intention qui en est l’origine, non de ses conséquences. Ainsi, l’honnêteté visant une bonne réputation est sans valeur morale.
  • opposition 2 autour de la liberté : autonomie contre hétéronomie : contrairement aux choses et aux animaux qui agissent en fonction de causes et de déterminismes qui leur sont extérieurs et sont à ce titre hétéronomes, l’homme est autonome c’est-à-dire capable de se fixer ses propres buts, sa propre loi, indépendamment de ses désirs et de ses passions. La liberté humaine ne s’exprime donc pas, comme on le croit souvent, dans la satisfaction sans entrave de désirs mais dans le choix de ses objectifs.
  • opposition 3 autour de la raison : impératifs catégoriques contre impératifs hypothétiques : l’homme est un être de raison. C’est à elle qu’il doit son autonomie et sa dignité. Alors que les empiristes voyaient dans la raison un instrument au service de l’assouvissement des passions, Kant la considère comme un législateur. Il définit deux types d’impératifs : les impératifs hypothétiques qui permettent d’arriver à un but et les impératifs catégoriques, c’est-à-dire inconditionnels, qui donne à un acte son caractère moral.

Kant formule l’impératif catégorique de deux façons qu’il juge équivalentes :

  • agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle,
  • l’être humain, et en général tout être raisonnable, existe comme fin en soi, et non pas simplement comme moyen pour l’usage que pourrait en faire, à son gré, telle ou telle volonté.

Ainsi, agir moralement consiste à agir par devoir, de façon autonome c’est-à-dire en obéissant à une loi établie librement par la raison, indépendamment des besoins ou des passions, conformément à l’impératif catégorique universel. La liberté de l’homme telle que la conçoit Kant relève du monde intelligible. Elle est non-démontrable par la science qui appartient au monde sensible.

Le meurtre, le suicide, l’adultère et le mensonge contreviennent ainsi à la pensée kantienne. En effet :

  • le meurtre comme le suicide consistent dans l’utilisation d’un être humain, la victime ou soi-même, comme un moyen de régler des problèmes et non comme une fin,
  • les relations sexuelles hors mariage reviennent à utiliser l’autre comme moyen d’assouvir un désir ; entre époux, il s’agit d’une union entre des êtres humains, le mariage dépassant le cadre sexuel,
  • personne ne peut vouloir universaliser le mensonge qui disqualifie la source du droit. On peut néanmoins énoncer la vérité de telle sorte qu’elle soit mal comprise, lorsque la situation l’exige.

Enfin, la théorie politique de Kant rejette l’utilitarisme, chaque homme ayant sa conception propre du bonheur. Elle suppose au contraire l’existence d’un contrat social tacite entre le peuple et ses dirigeants qui doivent agir comme s’il disposaient d’une procuration de chaque citoyen.


Justice – Michael J. Sandel

6. Une défense de l’égalité. John Rawls

Au XXe siècle, John Rawls réfléchit aux principes qui permettraient au contrat social évoqué par Kant d’être juste. D’une façon général, les contrats tirent leur force morale de deux idéaux : l’autonomie, ou la capacité à se donner sa propre loi, et la réciprocité. Contrairement à ce qui est généralement admis, la signature d’un contrat par toutes les parties ne garantit pas l’atteinte de ces idéaux. Des rapports de domination, un manque d’information ou une tromperie peuvent  en fausser la moralité. John Rawls propose de s’affranchir de ces biais dans l’élaboration du contrat social en plaçant les négociateurs dans une situation originelle d’égalité, ce qui signifie qu’ils auraient oublié, pour l’exercice, leurs convictions morales et religieuses ainsi que leur situation sociale. Le contenu du contrat établi sous ce voile d’ignorance serait ainsi profitable à chacun, quelle que soit sa situation.

Rawls affirme qu’un contrat social établi dans de telles conditions conduirait aux deux principes suivants :

  • égalité en termes de bénéfice des libertés fondamentales : libertés d’opinion, de culte, induisant également la protection de toutes les minorités,
  • égalité en termes de répartition des revenus et des richesses selon le principe de différence, c’est-à-dire l’acceptation des différences à la condition qu’elles profitent aux plus pauvres.

Ce qui motive la situation d’égalité originelle et le voile d’ignorance proposés par Rawls est l’idée qu’une  juste répartition des richesses ne doit pas dépendre de facteurs arbitraires d’un point de vue moral alors que de tels facteurs sont à l’œuvre dans les principales logiques de justice distributive :

  • le système féodal ou de castes attribue les richesses sur le seul critère de la naissance,
  • la conception libertarienne fondée sur le libre marché n’interdit à personne de réussir mais ferme les yeux sur les inégalités sociales initiales qui se traduisent en différences d’opportunités et d’accès à l’éducation,
  • la conception méritocratique, fondée également sur le marché, gomme les inégalités sociales mais s’appuie sur la distribution arbitraire des talents.

La société moderne est fondée sur une combinaison des logiques libertarienne et méritocratique auxquelles s’ajoute un dernier facteur arbitraire : le choix des qualités qu’elle souhaite valoriser. Le salaire d’un instituteur est inférieur à celui d’une star de cinéma, indépendamment de leur mérite respectif, parce que la société valorise mieux la capacité à distraire que celle d’enseigner. Ainsi, dans la mesure où la naissance, la force physique, la capacité de raisonnement, le goût de l’effort et les talents valorisés par la société sont contingents, nous ne méritons pas, moralement, notre position dans la société.

Le principe de la différence propose une répartition des richesses ne faisant intervenir des facteurs arbitraires que s’ils profitent aux défavorisés. Ainsi, l’augmentation des honoraires des médecins n’est acceptable que si elle améliore l’offre de soins pour tous. Le niveau de salaire de dirigeants d’entreprises à l’origine d’une croissance qui améliore la situation des plus démunis pourra également se justifier. En revanche, des chirurgiens esthétiques pour milliardaires ou des sportifs ne pourront prétendre à une rémunération élevée.


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7. La discrimination positive en question

L’adoption de critères ethniques par les universités dans leur politique de recrutement est un autre débat important de la vie publique. Les objectifs affichés sont de :

  • corriger les résultats des tests d’admission auxquels les élèves de milieu social élevé sont mieux préparés,
  • réparer les injustices passées envers une minorité en favorisant les descendants des victimes,
  • promouvoir la diversité des origines afin de permettre un enrichissement culturel mutuel des individus et donner l’accès à des postes clés aux membres de toutes les communautés.

Aux détracteurs de ces pratiques qui soulignent l’injustice de voir un candidat éliminé d’un concours alors que d’autres, appartenant à des minorités ethniques, sont reçus avec un niveau inférieur, les défenseurs de la discrimination positive répondent que :

  • les universités sont légitimes à définir leurs missions et leurs critères d’admission qui peuvent faire intervenir, parallèlement aux compétences académiques, la promotion de la diversité ethnique. Dans tous les cas, les critères de jugement évaluent des caractéristiques dont ceux qui les possèdent ne sont pas responsables. La race n’en est qu’un de plus.
  • la ségrégation et la discrimination positive ne sont pas de même nature : la première est fondée sur une supposée hiérarchie des races, la seconde sur un projet sans aucun mépris pour quiconque.

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8. Qui mérite quoi ? Aristote

Aristote apporte un autre éclairage sur la justice en la concevant à la fois  comme téléologique et honorifique. En d’autre termes, la finalité d’une pratique sociale, son telos, détermine les droits et les honneurs attachés à cette pratique. Par exemple, les meilleurs instruments de musique doivent revenir à ceux qui en jouent le mieux car les bons instruments sont faits pour être bien joués. Suivant la même logique, le telos que l’on attribue à chaque université légitime ses critères d’admission, y compris l’usage éventuel de la discrimination positive.

Le telos de la politique est aujourd’hui de définir un cadre qui assure la sécurité des individus, organise équitablement les échanges commerciaux et laisse à chacun le choix de ses propres fins. Pour Aristote, il s’agit au contraire de former de bons citoyens, de cultiver leurs bonnes dispositions pour assurer une communauté de vie heureuse et autarcique. En conséquence, le pouvoir et les honneurs qui l’accompagnent doivent revenir à ceux, tels Périclès, qui manifestent les plus grandes vertus civiques, sans considérer leur noblesse, leur richesse ni l’avis de la majorité. Le système juste n’est ni une oligarchie, ni une démocratie.

Aristote considère par ailleurs que la vertu passe par la participation à la vie publique. La nature de l’homme se caractérise en effet par le langage. En prenant part à la vie politique, en discutant du bien et du mal, du juste et de l’injuste, l’homme réalise pleinement sa nature d’animal politique et fait preuve de vertu. A moins d’être un animal ou un dieu, il ne peut être étranger à sa communauté. Cette vie morale s’apprend par l’habitude acquise dans la participation à la vie publique. Cette habitude doit ensuite permettre de développer la sagacité c’est-à-dire la capacité d’agir de façon vertueuse en toute situation même inédite.


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9. Que nous devons-nous les uns aux autres – Les dilemmes de la loyauté

Durant la seconde partie du XXe siècle, plusieurs nations ont présenté leurs excuses pour le mal qu’elles avaient fait. Des individus doivent-ils s’excuser pour les crimes de leurs ancêtres au nom d’une responsabilité héritée ?

Les tenants de l’individualisme moral répondent clairement non. Ils défendent que chacun n’est responsable que de ses propres actes et n’est tenu que par ses propres engagements. Ces arguments s’appuyent sur la conception libérale moderne, héritée de Kant et de Rawls, des individus comme des êtres libres et autonomes. Pourtant, certains philosophes comme Alasdair MacIntyre affirment au contraire que l’homme est un être de récit, c’est-à-dire que son identité est façonnée par les histoires des communautés dont il est issus et que ses choix sont faits en cohérence avec ces récits.

Ce débat se traduit par la question suivante : existe-t-il un type d’obligations non-contratuelles consistant à faire preuve de solidarité envers ceux qui partagent la même histoire ? Il s’avère que maintes valeurs et pratiques traduisent ces obligations. Donner la priorité aux membres de sa famille, faire preuve de patriotisme, consommer de préférence des produits nationaux sont autant de preuves de l’existence d’une solidarité liée à une appartenance familiale, ethnique ou nationale. Nos responsabilités et nos obligations ne sont donc pas toutes consécutives à nos choix. Certaines d’entre elles peuvent être héritées.


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10. La justice et le bien commun

Dans le débat politique américain, la neutralité de l’Etat est une valeur fondamentale différemment interprétée. Les Républicains l’entendent dans le domaine économique mais pas dans celui de la morale et des mœurs. Les Démocrates, en revanche, défendent un état neutre sur plan du choix de vie mais actif pour résoudre les problèmes sociaux. Rawls conçoit cette neutralité comme une séparation entre, d’une part, les questions de droits et de justice, qui relèvent de l’Etat et, d’autre part, celles du choix de la vie bonne, dans lesquels il ne doit jouer aucun rôle.

La position des Démocrates sur la neutralité de l’Etat en matière de choix de vie se heurta, depuis Kennedy à des problèmes insolubles et Barrack Obama justifia finalement la réintroduction des valeurs religieuses dans le débat public. En effet, comment concevoir le débat sur l’avortement ou sur l’utilisation des cellules souches sans prendre parti sur la question morale du statut de l’embryon ? Personne n’admettrait que des parents puissent invoquer leur choix personnel pour tuer leur enfant déjà né. Etre en faveur du choix concernant l’avortement revient donc à décider que la vie ne commence pas au moment de la fécondation mais plus tard. Comment défendre le mariage des homosexuels et la liberté de choisir son partenaire sans souscrire à la position morale que l’objet du mariage n’est pas la procréation ? Par ailleurs, l’argument du choix individuel est insuffisant : la plupart des défenseurs du mariage des homosexuels sont opposés à la polygamie et plus généralement au mariage de plus de deux personnes, quel que soit le choix individuel des personnes concernées. Ces exemples illustrent que les réflexions sur la justice font toujours appel à des notions d’honneur et de vertu, de fierté et de reconnaissance. Elles sont à ce titre indissociables, contrairement à ce que pensait Rawls, des réflexions sur la vie bonne.

Puisqu’on ne peut éviter d’introduire des valeurs relatives à la vie bonne dans l’organisation de la société, on ne peut éviter une nouvelle réflexion sur une politique du bien commun. Voici quelques thèmes qui paraissent aujourd’hui utiles d’explorer :

  • cultiver chez tous les citoyens et notamment les jeunes un souci du collectif par un engagement pour leur pays permettant de mélanger les classes sociales et les ethnies,
  • définir par le débat les limites du marché : doit-il s’étendre à la procréation, à l’éducation, à l’acquisition de la citoyenneté ?
  • au delà des objectifs matériels de redistribution, réfléchir sur les inégalités qui ont pour effet le plus dangereux de faire vivre riches et pauvres dans des univers différents. Une meilleure répartition des revenus pourrait permettre de financer des écoles et des services publics de qualité qui sont les meilleurs garant d’une société unie,
  • introduire dans le débat public les discussions sur les valeurs morales, actuellement éludées sous prétexte de respect des autres. De tels échanges permettrait une confrontation des idées ouvrant sur une société plus juste.

Justice – Michael J. Sandel

Citations :

Celui qui n’est pas capable d’appartenir à une communauté ou qui n’en a pas besoin parce qu’il se suffit à lui-même n’est en rien une partie de la cité, si bien que c’est soit une bête soit un dieu. (Aristote – Les politiques).

 

 

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