Nous – Tristan Garcia

Tristan Garcia – Nous

Tristan Garcia présente dans cet ouvrage une recherche de ce qui constitue le nous. Sur quelle base celui qui dit nous s’appuie-t-il ? Quel sont les contours de cette deuxième personne du pluriel ?

 

Nous – Tristan Garcia

LIVRE I – Calques.

La première personne du plurielNous est un sujet plastique. Il délimite un groupe d’individus avec qui je partage des caractéristiques ou des buts que je souhaite souligner en estompant les caractéristiques et les buts qui pourraient me rapprocher d’autres individus. Le nous marque un dedans et un dehors et induit un eux.

La société est constituée d’une multitude de nous qui sont autant de cercles qui se juxtaposent, se superposent et s’enchevêtrent. Le nous les Blancs et le nous les Noirs se tiennent côte à côte, reléguant en arrière-plan les autres nous, de classe, de genre ou de religion, dont les frontières diffèrent. De même, le nous les prolétaires fait disparaitre le nous de toutes les races. Une position politique consiste presque exclusivement à mettre en exergue un nous et à estomper les autres. Tout est une question de priorité. Les dirigeants politiques l’ont compris. Ils manient le nous pour mettre leur population sur le chemin de la guerre et des sacrifices rajoutant, au besoin, le mot frères qui en décuple la force.

L’histoire récente donne des exemples de nous de toute nature :

  • des nous religieux, susceptibles de se déchirer ou, au contraire, de fédérer des nous éparpillés. Ainsi le nous sioniste, apparu au sein du nous juif à partir de la déclaration de Théodore Herzl au premier Congrès sioniste de 1897 à Bâle, ou le nous des Frères musulmans d’Hassan al-Banna de 1936, visant à affirmer la dimension politique de l’Islam qu’il voulait unir dans une seule Oumma avec une Charia uniforme,
  • des nous politiques avec le nous antisémite puis le nous fasciste et identitaire rejetant la démocratie parlementaire,
  • des nous générationnels, nous la jeunesse s’exprimant au travers de la contre-culture, du rock ou désireuse de jouer un rôle dans les problèmes internationaux par des actions de charité à grande échelle,
  • des nous des avant-gardes esthétiques aux accents aristocratiques, Dada ou surréaliste,
  • le nous du Comité Invisible comme convergence d’idées et non pas d’intérêts, transcendant des moi vides de sens, ne se définissant pas par une frontière mais par les liens entre tous ceux qui disent nous,
  • des nous résistants, celui des parias des régimes barbares, désignant un petit groupe au service d’une cause universelle, l’humanité,
  • des nous s’étendant aux animaux, aux être vivants, à la communauté biotique et, parfois, à toute la terre.

Tout – nous – je – La borne inférieure du nous est le je, dont la science du XXe siècle a montré qu’il était multiple, constituant à lui seul un nous. En deçà de cette limite, il perd son sens. La borne supérieure du nous peut inclure, selon les points de vue, l’humanité, l’humanité augmentée des hybrides hommes-machines et même tout le cosmos dont nous sommes issus. Mais cette dilution le vide également de son sens.

Trois objections – les principales objections à l’assimilation à un nous sont les suivantes :

  • je suis moi : l’identité est irréductible à des catégories définies par un nous. Toutefois, le discours des tenants de cette objection s’appuie toujours sur, un nous, celui de la communauté des solitaires, des individualistes ou celui de la communauté humaine tout entière à laquelle ils considèrent appartenir,
  • le seul nous légitime est celui de l’humanité entière. Le marxisme et le christianisme souhaitent ainsi une union dans le Christ ou dans la société sans classe. Mais une telle union qui invite à étendre cette réconciliation à tout ce qui vit et même à tout l’univers conduit finalement à la dissolution du nous,
  • il faut différentier le nous d’intérêt et le nous d’idée, séparer les caractéristiques héritées échappant au contrôle de l’individu : sexe, âge, couleur de peau…, et les caractéristiques choisies : religion, engagement politique ou philosophique, mode de vie. Cette différence s’avère toutefois confuse. Dans les sociétés autoritaires, l’effet de coutume se traduit par l’imposition en héritage de valeurs qui sont soumises au choix individuel dans les sociétés libérales : la religion, l’engagement politique, le mode de vie. Dans les sociétés libérales, en revanche, si l’effet de critique permet un choix très large, historicisant les valeurs et transformant les intérêts en idées, le fait de pouvoir choisir ses valeurs constitue aussi une identité héritée donc un nous d’intérêt. Nous d’intérêt et nous d’idée ne sont dont pas dissociables.

L’étude des nous et de leur structure est donc légitime. Elle nécessite maintenant de les aborder de l’intérieur.

Tout nous est un système de découpe – Dire nous induit de détourer le groupe dans lequel nous nous reconnaissons mais aussi de découper ce qui en est exclu : le nous homme blanc induit une découpe du reste de l’humanité par couleur, le nous français, par nationalité. Ces découpes impliquent des choix de priorités, d’intérêts et définissent un système de justice : lors de l’Union sacrée en 1914, le nous français a recouvert le nous de classe qui liait ouvriers français et allemands.

Conflits de découpage – Les multiples nous résultant de découpages suivant différents plans conduisent à des contradictions : les humanistes deviennent des barbares pour les antispécistes, les féministes occidentaux deviennent des ennemis de la liberté aux yeux de certaines musulmanes à qui ils refusent le droit de traduire dans le vêtement leur différence sexuelle. La période contemporaine se caractérise par la généralisation de conflits intérieurs liés à l’adhésion, des individus, à plusieurs nous contradictoires ou incompatibles.

Le modèle de l’intersection – Le concept d’intersectionalité, développé par la sociologie moderne vise à traduire ces conflits : une femme, noire et homosexuelle est susceptible d’être discriminée pour chacun de ces trois nous à l’intersection desquels elle se situe. Mais cette approche qui place au centre les identités complexes suppose implicitement, en périphérie, des identités simples, non-intersectionnelles telles que l’homme blanc de la classe supérieure. Or l’identité d’un tel homme, comme celle de chaque individu, est également à l’intersection de nous, même s’ils ne sont pas stigmatisés. Le modèle de l’intersection ne permet pas de représenter ces nous.

Le modèle des calques – La solution la plus adaptée consiste à représenter sur un calque le résultat de chaque logique de découpe. La superposition de ces calques constitue ainsi un outil pour penser le nous disposant de ses propres règles :

  • Le contour doit, en s’appuyant sur des seuils, transformer une différence de degré d’appartenance à un nous en frontière absolue représentée par une ligne sur le calque.
  • Le chevauchement est la règle. Les différents systèmes de découpent ne coïncident jamais tout à fait :  les limites de sexe, de race, de classe sociale, de religion ou d’âge se chevauchent.
  • Transparence et opacité conditionnent la vision de la société. Le chaos apparent résulte de l’ordre des calques : le comportement d’un végétarien sera conditionné par la disposition du calque antispéciste sur le dessus, même s’il est, par ailleurs, sensible aux inégalités sociales. Celui qui donne la priorité aux problèmes sociaux, bien qu’ayant aussi des convictions antispécistes, mettra le calque social sur le haut de la pile, estompant celui de la cause animale. L’ordre des calques conduit, pour des convictions identiques, à des comportements différents. Quand un découpage distingue des identités, il en occulte d’autres. Tout est question d’ordre d’empilage des calques.
  • Le recouvrement est l’enjeu du débat politique qui consiste à vouloir recouvrir les autres calques par celui correspondant à ses propres priorités.

Le fond – Le nous est ainsi cet empilement ordonné de calques qui induit des intérêts, des honneurs et des valeurs. Mais ce modèle laisse en suspens nombre de questions. Existe-t-il un fond naturel que les calques reproduisent puis que nous superposons en différentes couches ? Dans ce cas, quelle place a notre choix dans leur ordonnancement, dans l’ordre de priorité ? Alors qu’en théorie toutes les combinaisons d’empilement sont possibles, seules certaines s’actualisent. Quelles contraintes sont alors à l’œuvre ?


Nous – Tristan Garcia

LIVRE II – Contraintes

Chapitre 1 – Le fond de nous – Retraçons le récit approximatif des différentes catégories ayant permis de fonder le sentiment de nous.

Espèce – Longtemps, nous avons été convaincus, sans toutefois aucune confirmation extérieure, que notre espèce disposait de droits liés à ses qualités exclusives : la parole, la pensée, l’organisation sociale… La théorie de l’Evolution a anéanti ces certitudes : l’humanité n’est qu’une espèce parmi d’autres, un moment dans le processus historique de l’évolution. Les différentes espèces sont reliées entre elles par un ancêtre commun. L’approche intensive sensible aux variations individuelles a remplacée la vision extensive fixant des catégories étanches. Nous savons désormais qu’aucune différence autre que de degré n’est inscrite dans la nature. Le succès de l’antispécisme traduit la réintégration de l’humanité dans le règne animal. Demain, le transhumanisme élargira le débat aux êtres hybrides. Une conclusion s’impose : le calque du nous humains n’est pas inscrit dans la nature des choses.

Genre – La projection de la reproduction sexuée sur le plan métaphysique, scientifique et politique, autrement dit le genre, est-il une ligne de fond infranchissable ou une représentation humaine ?

La science moderne a montré que le sexe génital était le produit de facteurs génétiques et d’actions hormonales contingentes, plus encore, que ’il n’existait pas de relation univoque entre le sexe génital et les combinaisons chromosomiques XX ou XY : certains mâles sont porteurs de chromosomes XX, certaines femelles de XY. Pour finir, le facteur déterminant le sexe, testis determining factor, n’est toujours ni identifié ni localisé. Parallèlement, sur le plan social, dans la seconde partie du XXe siècle, l’androgyne a suscité un intérêt majeur. Le nombre des changements de sexe a augmenté de façon exponentielle et les individus intersexes, autrefois tenu hors du champ d’observation, ont libéré leur parole et exprimé des revendications de façon de plus en plus audible. La démarcation laisse ainsi place au continu, l’extensif à l’intensif. Le nous hommes et le nous femmes se révèlent être des représentations culturelles, non des réalités de fond.

Race – Le découpage de l’humanité en races correspond à la même démarche que celle visant à séparer l’humanité du reste du monde animal. Les racialistes du XIXe siècle ont déployé des trésors d’imagination pour définir des races sur la base de la couleur de peau ou de la forme du crâne, afin de confirmer la conclusion établie a priori : l’homme blanc occupe le sommet de l’échelle des races. Mais déjà Gobineau affirmait que les catégories originelles s’étaient mélangées en un métissage irréversible. La science montrerait plus tard que, comme pour le genre, la réalité est continue, intensive, et que les catégories raciales sont sans fondement. En retour, dans la deuxième moitié du XXe siècle, de nombreux philosophes feront l’éloge de la limite, critiquant le risque d’uniformisation des sociétés. Lévi-Strauss plaidera, dans son essai Race et histoire, pour l’abandon du projet de hiérarchiser les races puis, dans son discours Race et Culture, regrettera la négation des différences culturelles conduisant vers une uniformité stérile. Ainsi, la race est sans fondement scientifique mais elle a acquis une réalité dans nos représentations et dans l’histoire.

Classe – Définissons la classe comme tout principe d’organisation historique d’une société qui prétend rendre compte de la différence de conditions entre les individus. Les classes définies par Marx ont été contredites par l’apparition de la classe moyenne ainsi que par la figure du self made man américain parcourant toute l’échelle sociale pour en atteindre le sommet. Comme pour les autres catégories, la vision intensive admettant une continuité entre les prolétaires et les capitalistes s’est imposée sur la vision extensive concevant une division franche. Les classes sociales, comme les autres catégories examinées correspondent à des représentations qui ne sont sous-tendues par aucune réalité.

Age – L’âge est également constitutif d’un nous. Dans les sociétés européennes, il correspond à une découpe, héritée des Grecs et des Romains, combinant des réalités biologiques : enfance, puberté, ménopause et vieillesse, avec des phases de la vie sociale : éducation, majorité, retraite. Mais La femme de trente ans décrite par Balzac, qui a gagné en noblesse ce qu’elle a perdu en beauté et dont le visage porte la trace des expériences de la vie, n’a plus rien à voir avec une jeune femme de trente ans d’aujourd’hui. De même, les limites biologiques telles que l’âge des premières menstruations, de la ménopause ou l’âge choisi pour procréer dépendent avant tout du mode de vie. Le découpage selon l’âge est donc essentiellement une construction culturelle. La transformation de l’adolescence, hier frontière entre enfance et âge adulte, en une période elle-même divisée en plusieurs phases montre que cette construction est dépourvue de fond naturel.

Le récit général du procès de décomposition – Scientifiques, philosophes et artistes ont examiné les limites qui découpaient le monde classique et y organisait la vie. Ce travail a mis à jour des espaces interstitiels et a fait vaciller la légitimité du découpage. A la fin du XIXe siècle s’est manifestée une volonté de montrer que les vieilles catégories n’avaient aucune réalité naturelle et qu’elles n’étaient que le fruit de nos habitudes et de nos intérêts. A la fin du XXe siècle, les catégories extensives d’hier ont disparu au profit d’un spectre continu d’identités individuelles. Ces catégories sont toutefois toujours utilisées pour interpréter la société et l’histoire alors même que nous les savons fausses.

Nous avons conscience à présent que les identités auxquelles nous sommes attachés n’ont pas de fond naturel. Quelle est donc la nature de ce lien qui nous permet d’être à la fois singuliers et inscrits dans une structure qui nous contraint sans faire de nous ses prisonniers ?

Chapitre 2 – Dynamique – Commençons la recherche en testant l’élasticité du lien qui nous unit.

La promesse idéaliste – L’idéalisme affirme le caractère indéfectible de notre lien à un objectif commun et la possibilité de surmonter tous les obstacles : le christianisme, promet que la séparation des individus liée à leur incarnation sera résolue par l’union dans le Christ, supprimant dès lors contradictions, conflits individuels et antagonismes. Le marxisme promet quant à lui l’unification de l’humanité grâce à l’abolition des classes qui sont responsables des divisions entre les hommes. Les tenants de la pensée évolutionnaire, enfin, sont convaincus d’une augmentation inéluctable de l’empathie entre les individus, en vertu du sens de l’Histoire. Pour les chrétiens, les communistes et les évolutionnistes l’extension nous est sans limite.

Le constat réaliste – La pensée réaliste réfute la possibilité d’une extension illimitée du nous. Elle invoque pour cela le morcellement systématiquement des empires, dont la vocation est de croître, prouvant l’existence d’une limite d’élasticité. Pour le réalisme politique, le nous se constitue par l’opposition, emprunte d’agressivité, à eux, aux autres. La cohésion du nous est fonction de cette force d’opposition et toute réconciliation entraine la disparition du nous. On comprend ainsi que plus le groupe est grand, moins forts sont ses ennemis, plus il s’affaiblit, ce qui provoque sa division et la formation de groupes plus petits. Le réaliste vise donc un nous fort et ramassé opposé au nous étendu et faible.

La dynamique de l’extension et de l’intensité – Alors que l’idéaliste juge l’identité à l’aune de son extension, le critère du réaliste est l’intensité, c’est-à-dire la cohésion issue des différences entre l’intérieur et l’extérieur du nous. Pour rester nous, il faut que les différences avec l’extérieur soient plus importantes que les différences internes au groupe. Plus il s’étend et moins cette condition est remplie. Ces deux positions, également correctes conduisent à la dynamique selon laquelle : plus un nous s’étend, moins il est intense ; mais plus il s’intensifie, moins il est étendu.

Nous ne coïncidons jamais avec nous-mêmes – Compte tenu de cette dynamique, nous sommes condamnés à un mouvement de balancier entre idéalisme et réalisme : nous diffusons notre identité affaiblissant les frontières extérieures du nous qui se fissure pour donner des nous plus intenses mais moins étendus et moins singuliers qui s’étendrons à leur tour. Aucune coïncidence n’est possible entre les deux formes de nous. A une extrémité se trouve le couple, ramassé, intense, mais non singulier, à l’autre, le nous cosmique, le Grand Tout, on ne peu plus étendu, on ne peut plus singulier mais on ne peut plus faible.

Chapitre 3 – Domination – Pour décrire l’articulation entre les différents nous, il convient d’ajouter à l’extension et à l’intensité les rapports de domination : domination des hommes sur les femmes, des Blancs sur les Noirs… Tout d’abord, pour que la domination d’un nous sur un eux soit possible, il doit exister une similitude entre les deux groupes. Tout discours de domination s’inscrit sur fond d’égalité. Par exemple, les plus aptes sont assignés à commander, les plus forts physiquement à exécuter. Dans ce cas, chacun est traité également en fonction de la distribution inégale des qualités.

Tout système de domination, tel que l’esclavage, se glisse entre le nous étendu idéaliste et le nous réduit réaliste : parmi ceux qui constituent le nous humain, seuls certains appartiennent au nous hommes libres. Et puisque le nous idéaliste et le nous réaliste ne peuvent coïncider, un rapport de domination pourra toujours se glisser dans l’espace qui les sépare, résultat paradoxal d’un désir généreux d’inclure dans le nous ceux qui sont encore les autres.

Mais la domination porte en elle l’idée d’émancipation : la séparation entre nous et eux au sein d’un nous idéaliste nécessite une énergie si importante qu’elle est vouée à s’estomper pour laisser place à un mélange de domination et de sentiment de domination.

Ainsi, les succès relatifs des mouvements d’émancipation, tels que ceux des femmes, des homosexuels ou des noirs, ont fait naître chez les dominants historiques le sentiment d’être les nouveaux dominés. Peu importe la situation réelle, seuls comptent les sentiments.

L’affrontement entre le sentiment des dominés d’hier de n’être pas encore émancipés et de celui des dominants historiques d’être les nouveaux dominés bloque toute évolution. Il est devenu stratégique pour défendre son point de vue de se présenter comme dominé. La dissymétrie constituée par les rapports de domination apparus dans l’histoire ne peut être abolie.

Les querelles suivantes concernant l’histoire de l’esclavage illustrent cet affrontement :

  • faut-il comparer les chiffres de l’esclavage européen avec ceux du monde arabo-musulman et ceux de l’esclavage interne à l’Afrique, ce qui conduit à relativiser la responsabilité de l’Occident, ou considérer que différentes formes d’esclavage dans différents espaces-temps ne peuvent faire l’objet de comparaisons quantitatives ?
  • est-il légitime d’employer le mot esclavage pour désigner des rapports asymétriques tels que le salariat ?
  • pour écrire l’histoire, faut-il utiliser les matériaux bruts laissés par les vainqueurs où ils apparaissent à leur avantage ou tenter de rétablir la justice en introduisant des compensations. Les différents nous plongent en effet dans le passé et incluent aussi des morts auxquels les vivants veulent rendre justice.

Ces éléments permettent de mieux comprendre la construction des nous : alors que les catégories classiques se sont révélées sans fondement, que nos identités ne peuvent s’étendre ni se rétracter à l’infini, les nous se fondent sur des jeux de dominations issues de l’histoire, mêlant les morts et les vivants et se présentant de façon stratégique comme minoritaires et dominés.

Finalement chaque nous s’oppose à tous les autres, s’arrogeant des droits en vertu de sa position de dominé et de sa légitimité à défendre son mode de vie. Le sentiment d’asymétrie, d’être dominé, devient désormais un sentiment partagé par tous, de façon symétrique.

Alors que certains voient la finalité de nous dans la lutte perpétuelle et d’autres dans une réconciliation débarrassée de tout antagonisme, il semble que le nous soit condamné à osciller entre combat et unification, à être défini par des lignes de partage, infondées mais opérantes, périodiquement remises en cause et remplacées sous l’effet d’un processus de compensation : plus nous se rétracte, plus ils a soif d’universalité et voit des semblables hors de ses limites ; plus ils se diffuse, plus les identités internes s’affirment et le morcellent. La lutte pour supprimer les identités est illusoire : elle constitue elle-même une identité ; le combat pour l’émancipation se heurte à l’effet de domination inverse qu’il produit. Encore la compensation.

En vertu de ce mouvement oscillant, notre époque, théâtre de la fragmentation des identités, sera suivie d’une réunification. La prise de conscience du fonctionnement du nous qui vient d’être décrit pourrait infléchir son évolution afin qu’il inclue ce qui nous uni sans nier nos particularités. Ce nous reste à inventer.

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