Notre France – Dire et aimer ce que nous sommes – Raphaël Glucksmann

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Invitation au voyage – La France est traversée par un malaise profond. Optimistes sur leur situation individuelle, les Français ne se voient plus d’avenir commun. Les héritiers de Maurras et de Barrès accusent : l’Europe, la mondialisation, l’immigration massive seraient responsables de cette situation. Silencieux depuis la fin de la seconde guerre mondiale, ils diffusent à nouveau largement leurs idées sans rencontrer de contradiction, travestissant le patrimoine commun pour le mettre au service de leurs discours déclinistes et de leur invitation au repli. Redécouvrons le sens des valeurs qui donnèrent à la France sa grandeur : l’universalisme, des droits de l’homme, le cosmopolitisme, l’égalité, la solidarité, la république.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Le trouble français – Le raisonnement des nouveaux réactionnaires est ancien : ils constatent notre trouble et notre identité incertaine, invoquent un avant heureux, une plénitude perdue puis proposent d’identifier et d’éliminer la cause de notre décadence. Nous y reviendrons mais avant cela plantons le décor.

Le premier texte inscrit dans la mémoire des Français est le Roman de Renart. Il met en scène un animal hybride, mi-chien et mi-loup, sans racine ni attache, qui ne respecte aucun code, aucune institution et se joue de tous les animaux quels que soient leur qualité et leur rang. Tous ont juré sa perte mais Renart court toujours. Au XIIIe siècle, ce personnage à l’étonnante plasticité a tellement passionné la France qu’il est devenu le meilleur symbole de son esprit, de sa personnalité trouble, de son identité multiple et de sa vitalité.

Puis arriva Tartuffe, face à Renart. Comme le personnage de Molière condamnant de façon implacable les mœurs de son temps, ses héritiers veulent convaincre par des prêches acerbes qu’il est possible de retrouver notre identité et notre plénitude en bâtissant sur ce qui nous unit. Examinons de quoi il s’agit :

  • Le lien du sang : jadis les Français de souche étaient maîtres chez eux mais le métissage a dénaturé le peuple. La nationalité française doit donc être fondée sur le droit du sang, non sur celui du sol. 

Ce discours ne trahit-il pas la tradition française que les nouveaux tartuffes vénèrent ? Rappelons nous l’édit royal de 1315 par lequel Louis X affranchit, c’est-à-dire libéra, tout individu touchant le sol de France. Rappelons nous la décision du parlement de Paris du 23 février 1515 faisant de tout individu né en France un français. Voilà donc sept cents ans que le sang français est mélangé. Instituer le droit du sang serait une rupture avec une tradition française séculaire.

  • Le lien de la terre : nous sommes des nomades déterritorialisés, la terre ne nous parle plus depuis que la mondialisation, l’Europe et Internet nous imposent ce mode de vie. 

Sans nier l’attachement de chacun à sa terre, comment des régions aussi différentes que la Bretagne et l’Alsace, l’une maritime, l’autre terrienne, pourraient-elles produire une identité commune ? D’évidence, l’identité française est une construction, la terre de France aux multiples aspects est celle de Renart.

  • Le lien religieux : nous avons renoncé à la transcendance et aux valeurs chrétiennes qui constituaient jadis notre identité française depuis que le multiculturalisme et le consumérisme sont devenus les maîtres.

Quel rapport entretiennent la religion et l’identité française ? Alors qu’Huguenots et Catholiques s’opposaient sans merci, Michel de l’Hospital rédigea en 1562 un édit royal plaçant les religions ennemies à égalité sous l’autorité de l’Etat. La laïcité française était née. L’Edit de Nantes, l’esprit des Lumières et la loi de 1905 s’inscriront dans cette tradition. Les Guerres de Religions auront imprimé dans l’identité française la nécessité de la primauté du pouvoir politique sur le pouvoir religieux.

  • Le lien de la langue : notre langue est polluée par le franglais, le verlan et le français des quartiers alors que jadis nous la protégions comme une partie intégrante de notre identité. Il faut retrouver cette pureté.

La langue doit-elle être stable ? Dès le XVIe siècle, Rabelais inventait des mots et en empruntait au grec ancien et à l’italien. Bien d’autres suivraient. Beaucoup plus tard, Pierre Larousse définira le lexicographe comme un suiveur de la langue. Ainsi, la langue nous définit certes mais de façon plastique.

  • Le lien politique : nous traversons une crise politique. Il faut rendre à l’Etat l’autorité qu’il a perdue.

L’histoire témoigne qu’il n’y a pas eu de longue période d’osmose entre un dirigeant et son peuple, comme l’illustrent la Fronde, les Lumières, l’action syndicale. La dimension politique de l’identité française ne se limite pas à l’Etat.

La France ne peut-être donc être définie ni par une généalogie, ni par une foi, ni par un Etat, ni même par un territoire puisqu’elle était en Angleterre en 1940. Elle est une certaine idée, elle est mouvante et ne s’enferme ni dans un récit unique ni dans des grilles de lectures mais prend tour à tour le visage de ceux qui la défendent et l’aiment le mieux.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Notre France est cosmopolite – Les vingt-trois du réseau Manouchian incarnent le cosmopolitisme de la France. Juifs d’Europe de l’Est, italiens, espagnols, arméniens, français unis dans le combat contre le nazisme, ils portèrent des coups sévères à l’occupant, abattant notamment Julius Ritter, responsable du Service du Travail Obligatoire en France. Etrangers de naissance pour la pluspart, ils s’étaient mis au service de la France et de ses idéaux. Tous, les trois plus jeunes avaient 18 ans, furent condamnés à mort à l’issue d’un procès spectacle. Vingt-deux furent fusillés le 21 février 1944. La seule femme du groupe fut décapitée en Allemagne le 10 mai 1944, conformément à la règle allemande concernant les femmes. Dix d’entre eux furent sur la célèbre affiche rouge par laquelle l’occupant voulait désigner l’armée du crime commandée par des Juifs et les étrangers. Pourtant, de l’étranger combattant pour la France ou du fonctionnaire qui lui fait la chasse sur l’ordre de l’Allemagne, lequel est le plus digne d’être appelé français ? La fidélité à cet esprit doit guider la France pour affronter les nouvelles crises liées aux réfugiés fuyant la menace djihadiste.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Notre France est universaliste – La fin de l’été 2015 révéla l’état de l’universalisme européen en ce début de XXIe siècle : l’Allemagne accueillait dans un climat de patriotisme altruiste plusieurs centaines de milliers de réfugiés fuyant la guerre ; la France détournait le regard, trop occupée avec les 6000 migrants de la Jungle de Calais. Que reste-t-il de l’esprit du 26 août 1789, lorsque l’assemblée nationale adopta la Déclaration des Droits de l’Homme ? Qu’est devenue cette construction théorique, fondée sur la raison et non plus sur la coutume, qui visait à changer l’humanité ?

Pourtant, la Déclaration constitue l’aboutissement d’un long cheminement intellectuel. Au XVIe siècle, pour la première fois, Montaigne décentra le point de vue dans Les Cannibales. Voyant des Amérindiens amenés à Rouen comme des curiosités, leur donna la parole et imagina leur jugement sur notre mode de vie. Les habitudes n’étaient dès lors plus des nécessités absolues mais pouvaient faire l’objet de jugements. L’autre pouvait être envisagé comme un alter ego. Montesquieu et Voltaire poursuivirent cet exercice de décentrage dans Les Lettres Persanes et L’ingénu. Le 26 août 1789, la raison était devenue apte à juger sa propre société et, dans un élan prométhéen, à construire l’abstraction consistant dans la liberté de l’homme.

L’idéologie des Droits de l’Homme s’est solidement ancrée dans l’esprit français. La Monarchie de Juillet puis la Deuxième République provoquèrent un vif émoi dans l’opinion suite à leur refus de venir en aide à la révolution polonaise. Nul part ailleurs qu’en France un tel élan de solidarité n’aurait été possible. Mais, peu à peu, le sens de la Déclaration s’est estompé. Le principe de responsabilité, qui conforme les concepts et les préceptes au réel, l’emporta sur le principe de conviction, visant à changer le réel au nom de ces concepts et de ces préceptes. Aujourd’hui, dans un contexte de menace islamiste, nombreux sont ceux qui souhaitent la mise entre parenthèse de l’universalisme au risque de nous entrainer dans le conflit de civilisation que souhaitent les islamistes et de nous faire renoncer à ce que nous sommes.

Nos dirigeants ont oublié que les Droits de l’Homme relevaient du principe de conviction comme ils ont oublié que la Déclaration était aussi celle du citoyen. Amputé de sa dimension politique, l’individu est devenu un consommateur impuissant et déprimé, seulement capable de compassion. En ces temps troublés, la resacralisation du politique comme chose commune est impératif et urgent. A nous de choisir si cette démarche nous conduira vers l’isolationnisme ou nous permettra de revenir à notre tradition universaliste.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Notre France est révolutionnaire – Le patriotisme français est singulier. Il s’exprime par la volonté de bouleverser l’héritage du passé afin d’aller vers plus d’égalité. Il en fut ainsi lors de la nuit du 4 août 1789 lorsque les privilèges furent abolis comme lors des révolutions de 1830, 1848 et lors de la Commune de Paris en 1871. En ces moments, la passion nationale et la passion égalitaire fusionnèrent. La République connut aussi des passions égalitaires en 1936 et en mai 1968. Le Roman de Renart et le discours de la servitude volontaire de la Boétie contiennent les germes de cette hostilité envers les hiérarchies.

Depuis les années 1980, la gauche a oublié cette passion de l’égalité qu’elle défendait jadis. Le Front National l’a bien compris. Il s’est fait le défenseur des petites gens et des oubliés. Quel que soit le caractère inepte ou dangereux de son programme, il continuera son ascension tant que la gauche le laissera seul à défendre le bouleversement des hiérarchies qui imprègne la culture nationale.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Notre France est européenne – Lors des débats précédent le référendum sur le traité constitutionnel de 2005 les élites ont été incapables d’expliquer les enjeux du texte. Ils ont laissé ses adversaires le présenter comme un rêve européen trahissant le récit national. Les tenants du non ont ainsi pu passer sous silence que les valeurs universalistes françaises n’avaient pas vocation à rester confinées dans nos frontières. Ils ont pu oublier que la création des Etats Unis d’Europe fut présentée par Victor Hugo comme une nécessité et une évidence pour s’opposer à la barbarie, suite au massacre de Serbes par l’empire Ottoman. Ils ont pu méconnaitre que l’idée européenne fut portée après chacune des guerres mondiales non par des technocrates hors sol mais par des hommes qui avaient connu les atrocités des combats.

Aujourd’hui, le malaise que suscite la construction européenne vient du fait que ses nouveaux promoteurs ont réduit la perspective à un marché complexe dont les règles et les bénéfices semblent échapper à la France. Cette situation ne peut pas durer. Elle évoluera vers un repli national ou la création d’une fédération. Son destin est lié à notre capacité à donner à l’Europe une dimension politique et démocratique.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Notre France est existentialiste – Mai 68 et ses slogans tels que Jouissons sans entrave sont aujourd’hui présentés comme responsables du déclin de la France dans tous les domaines. Mais une France préférant la contrainte à la jouissance ou sacralisant les hiérarchies a-t-elle jamais existé ?

Interrogeons à nouveau notre histoire. En 1553, les auteurs de la pléiade, aujourd’hui considérés comme la quintessence de l’érudition française, furent fustigés par l’Eglise pour avoir organisé une orgie après la représentation de Cléopâtre captive écrite par un des leurs. Molière, Montesquieu, Voltaire refusèrent d’emprisonner le présent dans l’héritage du passé. Plus tard, Beaumarchais créa dans Le mariage de Figaro un personnage subversif remettant en cause la légitimité de la noblesse et de ses privilèges. Figaro voulait déjà jouir sans entrave, profiter d’une vie qu’il savait limitée. Au XXe siècle, les existentialistes emmenés par Sartre seront ses héritiers. A la fin des années 1940, pleinement conscients que l’humanité a les moyens de s’autodétruire et du caractère limité de la vie, les existentialistes proposent à chacun de prendre possession du présent et de son destin avant de mourir. On leur reprochera la vacuité de leur message et la fréquentation des cafés. Ils seront, déjà, jugés responsables de la perte d’autorité des prêtres, des professeurs et des préfets. Ils s’inscrivent au contraire dans la tradition philosophique française.

La France a ainsi toujours été décadente au sens où l’entendent les déclinistes actuels. Elle est le lieu où coexistent sans s’amoindrir la remise en cause des conventions et des hiérarchies, la paillardise ainsi que l’excellence intellectuelle et philosophique.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Notre France est Rabelaisienne, cartésienne, voltairienne : philosophique – L’esprit français est souvent qualifié en référence au patronyme de certains de ses auteurs. Examinons une partie de cet héritage.

L’émotion particulière que suscita l’attentat de Charlie Hebdo traduit notre attachement à la liberté de dérision, à notre esprit rabelaisien, en référence à l’auteur de Pantagruel et Gargantua, qui pour la première fois présenta la vie comme un long carnaval, osa rire de tout, mélangeant plaisirs du corps et de l’esprit. Charlie Hebdo est un des héritiers de la liberté que Rabelais insuffla dans la culture française.

Un esprit de cartésien désigne aujourd’hui une personne raisonnable. Pourtant, la démarche de Descartes consistant à mettre en doute toutes les croyances préétablies était révolutionnaire. Cette émancipation du passé est devenue récurrente dans la pensée française. La proposition du cogito est fondamentalement égalitaire. Elle offre à chacun la possibilité et la légitimité de remettre en cause les traditions.

Enfin, Voltaire s’attaqua à certaines des injustices criantes de son siècle au moyen d’ouvrages destinés à faire mouche, constituant des germes de l’esprit révolutionnaire plus féconds que l’Encyclopédie que son volume condamnait à une diffusion restreinte. Avec les affaires Calas et du chevalier de La Barre, il combattit les fanatismes religieux. Son œuvre constitue une invitation à la fraternité.

Rabelais, Descartes et Voltaire incarnent le triptyque républicain Liberté, Egalité, Fraternité. Mais plus encore, ils ont introduit la philosophie dans la culture populaire. L’épreuve obligatoire de philosophie au baccalauréat, rite initiatique à l’exercice de sa raison, est une spécificité française.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Un champ de bataille – La description de la France qui vient d’être faite n’est pas exclusive. L’identité française ne se caractérise pas par une vision mais par l’affrontement de différentes visions. La France a, depuis Voltaire, la passion des affaires : élever une personne victime d’une injustice au rang de symbole d’un combat pour des idées qui la dépasse. L’Affaire Dreyfus qui déchira la France pendant des années fut la plus retentissante. Mais aujourd’hui, les progressistes, après avoir déconstruit l’utopie communiste, sont devenus incapables de conduire un combat symbolique. S’ils ne se ressaisissent pas, Tartuffe restera seul en scène.


Notre France – Raphaël Gluksmann

Les enfants du siècle – En 2012, alors que les départs de jeunes français pour la Syrie et l’Irak se multipliaient, François Hollande décida de créer un service civil. Il s’agissait là d’un outil indispensable au succès du cosmopolitisme républicain. Mais, en ne le rendant pas obligatoire, il lui fit perdre tout intérêt. Les jeunes français de tous horizons ne se rencontreraient pas et ne partageraient rien, ni expérience ni vision.

Après l’effondrement du communisme, dont l’utopie avait été déconstruite par la génération de 1968, les dirigeants français ont cru les problèmes internationaux résolus. Les hommes politiques de la nouvelle génération, celle de Sarkozy et de Hollande, n’ont reconstruit aucun horizon, se contentant de gérer ce qu’ils croyaient être des acquis : les droits de l’homme, le cosmopolitisme, la laïcité, la construction européenne… Ils n’avaient pas vu les nouvelles menaces, leur parcours personnel ne les ayant pas préparés aux attentats qui ont ensanglanté la France. Ils y ont répondu par ce qu’ils connaissaient : la communication. Il appartient à la jeune génération qui a été très tôt au contact de cette violence aveugle de poursuivre le récit français, de ne pas laisser le champ libre aux partisans du repli, en renouant avec l’esprit du 4 et du 26 août 1789.

 

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