Walden ou la vie dans les bois- Henry David Thoreau

Économie – Dans tous les livres, même s’il n’apparait pas, c’est le je qui parle. Par souci de vérité, ce texte est donc écrit à la première personne.

En Nouvelle Angleterre, près de Concord, on peut voir les hommes trimer sur des terres qui ne sont pas les leurs ou, pire encore, être les serfs de leurs terres et devenir leurs propres esclavagistes. Croyant répondre à une nécessité, ils ne réalisent pas la futilité de leurs objectifs. S’obstinant à être fidèles aux choix de leurs aînés, ils refusent de voir les innombrables possibilités de vie qui s’offrent à eux. La grande masse des hommes vit des vies de calme désespoir.

Quels sont les besoins vitaux de l’homme sous nos climats ? Nourriture, Abri, Vêtements et Combustibles, c’est-à-dire de quoi produire et conserver la chaleur corporelle synonyme de vie. On peut ajouter l’accès aux livres et de quoi écrire. Le reste est superflu. Tournant le dos aux philosophes du passé qui avaient choisi la pauvreté, les membres de la classe aisée sont prisonniers d’objets inutiles dont ils ne savent comment se débarrasser. Ils ne possèdent pas ces biens mais sont possédés par eux. Aujourd’hui il existe des professeurs de philosophie, mais il n’existe aucun philosophe.

Observateur attentif de la nature, je ne parvins pas à faire partager ma passion pour les levers de soleil ou le givre du matin dans la gazette où j’étais tout d’abord reporter. Après cet échec suivi de quelques emplois dans les bois, je décidai de tenter l’expérience d’une vie autonome au bord de l’étang de Walden. N’ayant que peu de moyens, je renonçai au superflu pour me contenter de l’essentiel.

Mon plus grand talent était d’avoir besoin de peu. Mes habits étaient destinés à couvrir ma nudité et à me tenir chaud, sans souci de la mode qui fait oublier que c’est le comportement de l’homme qui confère la dignité à son vêtement et non l’inverse. Mon logement était dépourvu de luxe mais il était à moi. Plutôt que de louer toute sa vie une maison ou d’en faire l’acquisition sans en rembourser le crédit de son vivant, les Indiens nous montrent comment chaque famille peut posséder son logis, un Wigwam présentant tout le confort nécessaire. A ce titre, ils sont plus riches que bien des gens de Concord. Il est aujourd’hui plus raisonnable, en Nouvelle Angleterre, de vivre dans une maison que dans une grotte ou un wigwam. Mais à quoi bon choisir la pauvreté de l’ostentation plutôt que la richesse de la simplicité ?

Je commençai à construire ma maison près de l’étang de Walden fin mars 1845, pour y emménager le 4 juillet de la même année, avec le plaisir que permet la lenteur. Je fis la charpente en pins, puis, avec l’aide de quelques voisins, je montai les murs avec les planches d’une baraque achetées à un Irlandais. Hermétiquement couverte de bardeaux et soigneusement plâtrée, elle mesure dix pieds de larges par quinze de long et possède des murs hauts de huit pieds, un grenier, un placard, une grande fenêtre de chaque côté, une porte d’entrée à un bout et une cheminée à l’autre. Plus personne aujourd’hui ne construit sa maison et les choix architecturaux ne reflètent plus le caractère des occupants du logement.

Alors qu’un étudiant de Harvard loue sa chambre 30 dollars par an, je construisis ma maison pour 28,125 dollars. Les étudiants sont tenus éloignés des réalités par un enseignement qui se limite à la théorie. De même, les progrès modernes nous distraient de la réalité sérieuse. Nous croyons que le train nous fait gagner du temps car nous oublions que le billet nous a coûté une journée de salaire.

Pendant mes deux années près de l’étang de Walden, la culture des haricots, du maïs, des pommes de terre, des petits pois et des navets me permit de me nourrir et de couvrir une partie de mes dépenses par la vente de ce dont je n’avais pas besoin. Des emplois de journaliers me permirent de compléter mes revenus. Ces activités représentaient somme toute peu de temps.

Enfin je construisis mes meubles, heureux de ne pas être le prisonnier de ce type d’objets que l’on traîne sa vie durant dans l’attente d’une improbable mue purificatrice.

Certains de mes concitoyens ont qualifié mon entreprise d’égoïste. Si je ne participe pas aux activités philanthropiques c’est que je considère qu’il n’est pas d’odeur plus vile que celle de la bonté frelatée. La bonté ne doit pas être un moyen pour le bienfaiteur de soigner ses propres maux ni le résultat d’un effort visible. Au contraire elle doit être inconsciente, naturelle.

Où j’ai vécu et dans quel but – Après avoir renoncé à l’achat d’une ferme qui aurait été ma prison, j’avais décidé de m’établir au bord de l’étang de Walden, à 1,5 miles de Concord, dans un lieu englouti dans la nature, où il était possible d’entendre le chant des oiseaux, de disposer d’une pièce d’eau rappelant que la terre est une exception dans l’étendue des océans, de vivre chaque matin comme un moment privilégié où la conscience régénérée est prête à l’effort que requiert une vie poétique. Je suis parti dans les bois pour vivre intensément, aspirer toute la moelle de la vie et ne pas constater au moment de mourir que je n’avais pas vécu. Affranchi des contraintes, étranger à la vaine agitation des grandes villes, délaissant les futiles services de la poste, des chemins de fer et de la presse, je voulais découvrir, par une vie simple et par l’expérience, les réalités indiscutables du monde.

Lire – Ma situation se prêtait parfaitement à la lecture exigeante des auteurs classiques grecs et latins dans leur langue, unique façon d’accéder, directement et sans l’affadissement des traductions, à leurs nobles discours qui peuvent changer une vie. Ils s’adressent à tous de façon supérieure à la parole la plus élégante, contrairement aux livres actuels qui racontent la même histoire et abaissent le niveau général de la réflexion. La Nouvelle Angleterre aurait pourtant les moyens d’instruire ses habitants si elle ne visait à s’équiper de toujours plus d’infrastructures.

Sons – Les meilleurs livres ne doivent pas faire oublier la langue de la vie. Dans mon état, que certains qualifieraient d’indolence, plongé dans la contemplation de la nature, le passage des heures et des jours m’importait peu, bercé par les bruits des animaux, de la cloche de l’église et du cheval de fer qui transportait poissons, fruits, peaux, bois, bétail… En marchant le long de la voie ferrée, j’aimais humer à leur passage ces produits de l’activité humaine.

Depuis ma maison, je percevais le concert des oiseaux diurnes se donnant la réplique puis, le soir venu, les chouettes, les hiboux et les crapauds dont les chants et les cris étaient entrecoupés par les sons étouffés de l’aboiement d’un chien, du meuglement d’une vache ou du passage d’un train. Jamais je n’ai élevé d’animal domestique afin que la Nature animale et végétale arrive jusqu’au seuil de ma porte.

Solitude – Ma vie était solitaire mais pas complètement isolée. J’apercevais la voie ferrée à un demi-mile de ma maison. Mon voisin le plus proche vivait à un mile de moi et des voyageurs cheminaient sur la grand-route à trois cents pas de mon logis. Pourtant je disposais d’un horizon sylvestre bien à moi. Pendant mon séjour, je n’ai éprouvé qu’une seule fois un sentiment de solitude, pendant une heure, lors de ce que je perçus comme un dérèglement passager de mon humeur. La proximité de la Nature, de la source de la vie dont il est issu ne peut produire de morosité sur celui qui dispose de ses sens. C’est pourquoi les journées de pluie n’étaient pas lugubres mais fertiles en pensées. Les contacts humains sont sains mais mieux vaut privilégier leur qualité à leur quantité.

Visiteurs – Ma maison était toujours ouverte. Je prenais plaisir à discuter avec mes visiteurs, réguliers ou accidentels. Mon hospitalité s’accompagnait de repas frugaux sans apparat, semblables à la vie que je m’étais choisie. Un bucheron canadien d’une force herculéenne, jovial et solitaire, me rendait visite régulièrement. Son savoir limité mais pragmatique lui permettait de faire face à toutes les situations, sans colère ni révolte, dans une parfaite autonomie. Son état d’esprit bienveillant et totalement étranger à l’aspect spirituel des choses témoignait d’un génie parmi les humbles et les illettrés. Durant mon séjour dans les bois, j’accueillis toutes sortes de visiteurs, ouvriers du train, esclaves en fuite, promeneurs, chasseurs, poètes, philosophes… Tous furent les bienvenus.

Le champ de haricots – La préparation de mon champ de haricots me fit exhumer des outils et des flèches laissés par ceux qui avaient travaillé cette terre avant moi. Plus lent que les autres fermiers, je suscitais le questionnement des voyageurs et des passants, car je plantais encore quand les autres sarclaient. Les soins réguliers que je dispensais à mon champ, à commencer par le sarclage, établirent entre les haricots, les herbes folles et moi un rapport singulier et furent bien plus efficaces qu’aucun engrais. L’agriculteur moderne s’enrichit en pillant la terre. Il a oublié la poésie de son labeur et ne s’émerveille plus. Il ne considère sa récolte qu’en termes de quantité. Il a oublié que ses cultures sont des bienfaits du soleil et que les herbes folles nourrissent les oiseaux. Le vrai cultivateur devrait abandonner tout souci de récolte. Comment pourrait-elle être mauvaise ?

Le village – Plusieurs fois par semaine, je me rendais au village à pied, écouter ragots et nouvelles, voir vivre les gens à la manière dont j’observais les écureuils et les oiseaux dans la forêt. J’y examinais ses organes vitaux : l’épicerie, le bar, la poste, la banque, ainsi que ses équipements stratégiques : sa cloche, son canon et son chariot d’incendie. Puis, chargé de quelques vivres, mes pieds devaient trouver dans la nuit le chemin qui me ramènerait chez moi, tandis que mon esprit faisait l’expérience de la vastitude du monde. Lors de ces marches nocturnes, je ne fis jamais de mauvaise rencontre et, bien que ma maison fût toujours ouverte, aucun objet n’y disparut à l’exception d’un livre au luxe inutile. Les vies humbles et sans ostentation n’attirent pas les voleurs.

Les étangs – Il m’arrivait, après mon travail au champ, de rejoindre sur l’étang un pêcheur de mes amis ou de pêcher seul aux petites heures du matin, attentif à l’activité nocturne de la forêt.

La légende veut que lors d’une fête, les Indiens blasphémèrent au point que la colline sur laquelle ils se trouvaient s’effondra. Seul une squaw du nom de Walden survécut. Le lac ainsi créé lui doit son nom.

Walden s’étend sur 61,5 acres. Entouré de forêts, ses rives sont bordées de cailloux blancs polis laissant la place à de rares plages de sable. Ses eaux sont pures et ses couleurs changeantes. Observées depuis les collines, elles passent du bleu au vert ; mais vues de la berge, elles prennent la couleur jaune de son fond sableux. Aucune rivière n’alimente le lac. L’évolution de son niveau au fil des ans est aussi mystérieuse que les sources souterraines qui le remplissent. Ses eaux ne sont pas très poissonneuses. Brochets, perches, poissons chats, tortues de boue et grenouilles y vivent sous son ciel peuplé d’hirondelles bicolores, de balbuzards, de plongeons et de grives d’eau. En automne, tel un miroir, il réfléchit une lumière aussi intense que celle du soleil. Aujourd’hui, les forêts qui formaient son écrin ont disparu et on prévoit d’acheminer par tuyau au village son eau si propice à la baignade et à la rêverie.

Les environs immédiats de Walden recèlent d’autres étangs. L’étang de l’oie, l’étang de Fair-Haven, l’étang de Flint d’une superficie de 190 acres, qui constitue presque une mer intérieure. Pourquoi avoir donné à ce dernier le nom de celui qui en a déboisé les berges et ne voit dans la nature qu’une source de dollars ? Enfin, l’étang de White Pond de 40 acres, dont l’eau est d’une pureté exceptionnelle, constitue avec Walden deux joyaux de la forêt dont aucun humain ne peut pleinement apprécier la beauté.

La ferme Baker – Un jour que j’étais parti pêcher à l’étang de Fair-Haven, je dus m’abriter d’un violent orage alors que je me trouvais sur les terres de la ferme Baker. Je me réfugiai dans une hutte que je savais abandonnée, mais découvris qu’elle était occupée par un Irlandais, John Field, sa femme et ses enfants. Le couple était visiblement de solides travailleurs, durs à la tâche à qui la vie n’avait jamais souri. J’expliquai à John comment il pourrait se construire rapidement une maison bien à lui. Je tentai de le convaincre de changer de vie : en renonçant aux denrées superflues comme la viande fraiche, le beurre, le café…il ferait de substantielles économies ; en quittant son travail pénible dans les tourbières pour s’adonner à des activités telles que la pêche et la chasse, ses besoins alimentaires seraient moindres, il garderait ses habits plus longtemps. En somme, je lui proposai de profiter de son temps. Ma démarche fut un échec. Lorsque je pris congé, je n’avais pas convaincu John et encore moins sa femme. Ils poursuivraient leur vie de labeur et de misère en entretenant le vain espoir d’une vie meilleure.

Des lois plus hautes – J’aspire à la fois à une vie spirituelle et à une vie primitive et sauvage. A ce titre, la chasse et la pêche m’apparaissaient comme des activités saines que tout jeune garçon doit pratiquer pour sortir de son état d’homme-embryon. Après cet éveil à la nature, il faut espérer qu’il développera avec elle un rapport plus contemplatif et plus poétique. Qu’il consommera moins de chair animale, non par compassion mais pour la satisfaction d’une vie sobre et frugale. La civilisation nous conduira probablement à abandonner la consommation de viande et de graisse comme elle a conduit les tribus sauvages à ne plus se manger entre elles. Pourquoi ne pas choisir de s’enivrer d’air pur plutôt que de vin ? Pourquoi faire taire imagination et endormir notre esprit en rassasiant notre corps ? Ce n’est pas la nourriture qui entre dans la bouche de l’homme qui l’avilit ; c’est l’appétit avec lequel elle est mangée. Nos choix de vie sculptent notre propre chair. Une vie oisive et sensuelle nous ramène à la bestialité. Seul l’exercice de la frugalité et de la chasteté peut faire taire la bête en nous.

Voisins sauvages – Les citadins n’ont aucune idée de la diversité des espèces animales qui vivent dans les forêts à proximité des grandes villes. Tous ces animaux, écureuils, bécasses, tourterelles, ratons laveurs, perdrix, tous se montrèrent à moi à leur tour. Ma maison fut d’abord le refuge d’une souris, spécimen d’une espèce locale, qui avait élu domicile sous mon plancher et me rendait visite régulièrement. Un moucherolle, un merle puis une perdrix nichèrent à proximité de mon logis. Quel spectacle que celui de la mère perdrix poussant le cri de dispersion pour que ses petits s’écartent à mon approche ! Quelle surprise d’être le témoin d’une guerre sans merci entre des fourmis rouges et des fourmis noires, de constater l’esprit de sacrifice des combattantes des deux camps, prêtes à perdre leurs membres et à laisser leur vie dans de cruels corps à corps ! Quel bonheur de jouer à cache-cache dans ma barque avec un plongeon-huard disparaissant de la surface de l’eau pour refaire surface là où je l’attendais le moins ! Quel magnétisme conduisait les canards fuyant les chasseurs à décrire en altitude des cercles autour de l’étang de Walden plutôt que de se réfugier sur une des autres pièces d’eau que leur hauteur de vol leur permettait d’apercevoir ?

La chaleur du foyer – En septembre, l’automne s’annonçait : les érables viraient au pourpre, les châtaignes et les fruits des bois murissaient, les guêpes trouvaient refuge chez moi, les derniers rayons du soleil se reflétaient intensément dans l’étang. C’est alors que je construisis une cheminée, avec des briques récupérées, en y portant le plus grand soin. Je n’habitai réellement ma maison que lorsque j’y trouvai le réconfort d’un feu. Mon logis contenait désormais les provisions et les équipements suffisants pour y vivre de façon autonome et offrir l’hospitalité, sans ostentation inutile.

De fin décembre à fin mars, le lac était couvert de glace et de neige. En hiver, la chasse et le ramassage du bois donnaient aux repas une importance particulière. L’animal réchauffe la couche où il se blottit avec son corps et rythme sa vie sur l’alternance du jour et de la nuit. L’homme recrée l’été en chauffant son logis et prolonge le jour en s’éclairant. Cela lui laisse du temps pour se consacrer aux beaux-arts. Cette chance est aussi une faiblesse : on devine que la race humaine finira par disparaitre victime d’un vent un peu trop froid.

Anciens habitants, visiteurs de l’hiver – Lors des soirées solitaires sous la neige, mon esprit remontait le temps de quelques décennies et convoquait les anciens occupants des bois qui entourent ma maison : Caton Ingraham, l’esclave noir de Guinée, à qui son maitre avait construit une maison pour qu’il vive sur un lopin de terre ; Zilpha, la femme noire qui filait le lin en chantant d’une voix puissante et dont la maison fut incendiée pendant son absence ; Brister Freeman, l’esclave qui avait planté des pommiers devenus aujourd’hui de grands arbres et dont la femme disait la bonne aventure ; la famille Stratten dont le verger fut noyé dans les pins. Breed, dont la hutte fut incendiée par des garnements un soir d’élection ; Wyman, le potier dont les descendants, potiers eux aussi, étaient trop pauvres pour payer leurs taxes ; Colonel Quoil dont on disait qu’il avait combattu à Waterloo. De leurs maisons, il ne reste que quelques traces. Pourquoi n’avaient-ils pas créé une ville ?

Malgré le mauvais temps, je continuais à faire de longues promenades et à recevoir la visite d’un bucheron, d’un fermier, d’un poète, d’un philosophe, pour partager de nouvelles théories sur la vie, des rires, un repas simple. Il m’arrivait aussi d’attendre un hôte qui ne venait pas.

Animaux de l’hiver – Lorsque les étangs étaient gelés, leur contournement n’était plus nécessaire. Je troquais alors la barque pour les patins. Walden était ma cour privée. J’entendais le gémissement de la glace, le craquement du sol gelé et, sous mon regard attentif, les animaux qui poursuivaient leur incessant ballet. Durant l’hiver, je leur jetais des épis de maïs. Les lapins et des écureuils étaient les premiers à s’en repaitre, les geais et les mésanges terminaient les restes. Les animaux sauvages m’étaient devenus familiers. De temps à autre une meute de chiens de chasse passait près de chez moi. Je croisais aussi parfois un chien égaré chassant seul ou un maître cherchant son chien. Les perdrix sortaient de la forêt pour approcher de mon logis au début et à la fin de l’hiver. Les perdrix et les lapins, voilà bien les vrais autochtones. Parfaitement intégrés à la nature, ils y prospéreront quoiqu’il arrive.

L’étang en hiver – Pendant les trois mois d’hiver, il fallait creuser la neige et percer la glace pour y prendre de l’eau et pour y pêcher. Quel spectacle que ces brochets étalés sur la glace, qui ne seraient jamais sur l’étale de marchands. Ces pierres précieuses portaient en elles la beauté de Walden.

La couverture glacée du lac me permit de déterminer la topographie de son fond. En y faisant descendre en plusieurs points, par des trous aménagés dans la glace, une pierre accrochée à une ligne, je déterminai que sa profondeur maximale était de 102 pieds et que son fond avait la régularité d’une assiette. Je découvris aussi que le point le plus profond d’un lac, ou d’une crique si on la considère comme une pièce d’eau à part entière, était situé à l’intersection de sa ligne de plus grande longueur et de sa ligne de plus grande largeur. Mais les sources souterraines qui alimentent Walden demeurèrent mystérieuses.

Pendant 16 jours, une centaine d’Irlandais dirigés par des Yankees découpèrent la croute gelée de l’étang pour la mettre dans des caves hivernales et en exporter une partie dans le monde entier, jusqu’à Calcutta. Ils pouvaient ramasser chaque jour jusqu’à 1000 tonnes de glace soit une acre de la surface. Quel vertige de penser qu’en Inde, les eaux sacrées du Gange contiennent un peu de celles de Walden !

Le printemps – A l’arrivée du printemps, vers la fin du mois de mars, les glaces qui emprisonnaient l’étang commencèrent à fondre dans un vacarme puissant qui durait toute la matinée, s’interrompait vers midi, et reprenait en fin de journée. Le dégel s’accompagnait de coulées de glaise sur les talus formant des motifs semblables à des feuilles ou à des formes vivantes. Ce spectacle merveilleux d’une terre portant en elle la vie donnait l’impression d’être au cœur de l’atelier de la Création.

A la fonte des glaces, les oiseaux qui s’étaient tus tout l’hiver se remettaient à chanter, les arbres se redressaient et retrouvaient leur aspect naturel, les oiseaux migrateurs passaient en direction du Nord, la lumière baignait à nouveau l’atmosphère malgré quelques nuages retardataires.

Le printemps lumineux est le pardon de Dieu, le moment de l’innocence recouvrée, du retour de l’homme à sa nature et à sa vertu primitives. La nature nous offre le mystère indispensable au plaisir de l’exploration. Elle fait également de nous les témoins du spectacle de la mort, tel celui du vautour dévorant une charogne, qui nous fait ressentir nos limites et nous revigore, en dehors de toute compassion.

Ainsi s’acheva ma première année dans les bois ; et la seconde lui fut semblable. Je finis par quitter Walden le 6 septembre 1847.   

Conclusion – Notre paysage intérieur est une contrée à découvrir bien plus noble et bien plus difficile d’accès que toutes les terres inconnues du Globe. Il est la vraie quête des explorateurs. Les patriotes qui s’engagent pour défendre leur terre ou leur pays se trompent de combat. Ils sont prêts à sacrifier le grand royaume au profit du petit.

Un homme doit obéir aux lois qui lui paraissent justes, même si elles contredisent celles de la société qui est la sienne. L’expérience m’a appris que si un homme poursuit le chemin qu’il s’est lui-même tracé, son entreprise rencontrera souvent un succès inattendu.

Le langage de la nature est bien plus universel et son contenu plus vaste que l’expression humaine. Ma crainte est de limiter mon propos par un langage étriqué. Mais qu’importe s’il fait l’objet de critiques. Certains voyaient dans la couleur bleue du lac de Walden le signe d’eaux boueuses alors qu’il la devait à sa pureté. Nous ne devons rien chercher d’autre que la vérité, chacun à sa manière.

La pauvreté n’est en aucun cas un obstacle à la joie, la lumière du couchant est aussi belle pour le riche que pour le pauvre. La pauvreté permet de discerner la vérité des choses, de prendre conscience des besoins vitaux de l’âme et de travailler à les satisfaire et pour cela, nul besoin d’argent. A ce titre, elle doit être cultivée et chacun doit aimer sa vie aussi pauvre qu’elle soit.

Je préfère les choses vraies aux hypocrisies, l’hospitalité sincère aux manières factices d’un roi. Plutôt que l’amour, l’argent, la gloire, donnez-moi la vérité.

Nous nous croyons savants, nous qui ne connaissons notre monde que dans sa partie la plus superficielle. Mais qui sait quelle sorte de vie peut émerger de notre société moribonde et desséchée après des siècles de gestation ?

*

Citations :

  • Combien de matins ai-je volés, préférant passer la part la plus précieuse du jour à ne rien faire ; car j’étais riche, certes pas en argent, mais en heures de soleil et en journées d’été, et je les dépensais sans compter ; et je n’éprouve aucun regret à ne pas en avoir gâché davantage dans un atelier ou à mon bureau de professeur. (Chap. Les étangs).

  • Fais en sorte que gagner ta vie ne soit pas ton métier, mais ton loisir. Jouis de la terre mais ne la possède pas. C’est par manque d’entreprise et par manque de courage que les hommes se trouvent là où ils sont, à acheter et à vendre, et à passer leurs vies à trimer comme des serfs. (Chap. La ferme Baker)

 

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