Eléments de base sur l’énergie au XXIe siècle – Partie I.2 : du Big Bang à nos jours – Mutations induites par l’abondance énergétique – Cours de Jean-Marc JANCOVICI 2019 Mines Paris Tech

Grâce aux énergies fossiles, faciles d’accès et bon marché, l’humanité s’est dotée d’un exo squelette, constitué par le parc de machines en fonctionnement dans le monde, permettant à chaque humain de multiplier par 200 sa force physique.

Les progrès techniques rendu possible par cette énergie abondante et l’augmentation de la démographie à l’échelle du globe rend peu probable la poursuite de l’augmentation de la consommation énergétique au rythme que nous avons connu depuis les années 1950.

Examinons les mutations induites par l’abondance énergétique.

Le graphique ci-dessous traduit l’évolution, en France, du nombre d’actifs (exprimés en milliers), dans l’agriculture, l’industrie et bâtiment et dans le tertiaire, entre 1806 et 1996. 

Il y a 200 ans, les 2/3 des Français étaient paysans, ce qui revient à dire qu’un paysan produisait des denrées pour 1,5 personnes. Pour nourrir une population qui augmentait, il fallait couper des forêts pour étendre les terres agricoles. A partir de 1850, la productivité à l’hectare augmente avec l’arrivée de matériel agricole tels que les moissonneuses. Après 1945, les Américains apportent le tracteur qui remplace les bêtes de trait et la productivité augmente de façon spectaculaire. Le rendement de la culture des céréales dans la Beauce est multiplié par un facteur de 6 à 8. Délaissant la terre, la main d’œuvre se dirige alors vers l’industrie, l’artisanat et les services.

Dans l’industrie, la mécanisation avance à grands pas. Pendant les Trente Glorieuses, les machines sont de plus en plus grosses mais comme l’approvisionnement énergétique par personne augmente plus vite que la taille unitaire des machines, le parc de machines augmente et nécessite toujours plus de main d’œuvre pour les faire fonctionner. 

Après les chocs pétroliers, la taille des machines continue d’augmenter mais l’approvisionnement énergétique par personne n’augmente plus. En conséquence, le parc de machines diminue et nécessite moins de main d’œuvre. Ainsi, malgré une production qui double entre 1974 et 2007, le nombre d’emplois industriels baisse au profit des emplois asservis à l’industrie : les services.

Les emplois de service n’existeraient pas sans flux physiques : pas d’enseignement sans construction d’écoles, de moyens de transport pour les enseignants et les élèves, d’impression de manuels, d’ordinateurs… pas de médecins sans construction d’hôpitaux, de fabrication de médicaments… De même, sans voitures, pas d’organismes de crédit automobile, d’assureurs, de moniteurs d’auto-école… Un monde riche en emplois de service est un monde dans lequel la production industrielle est importante.

Avec les chocs pétroliers apparaissent les chômeurs. L’approvisionnement énergétique par personne n’augmente plus, la productivité augmente peu puisqu’elle consiste à faire grossir le parc de machines. Les emplois sont extrêmement productifs alors que l’économie a cessé de croitre rapidement. La seule façon de donner du travail a tout le monde est de diminuer la productivité. Deux réponses possibles : 

  • créer du chômage, comme en France,
  • créer des petits boulots mal payés, à temps partiel comme en Grande Bretagne ou en Allemagne.

Conséquences de l’abondance énergétique sur l’agriculture 

C’est une règle générale, plus il y a d’énergie disponible, en l’occurrence de l’énergie fossile, plus il y a de machines qui augmentent la production agricole, moins il y a de paysans.

L’augmentation de la production agricole a conduit à une augmentation de la consommation de viande. Aujourd’hui, 80% de ce qui pousse en France, notamment la moitié blé et la quasi-totalité du maïs, sert à nourrir des animaux de boucherie dont la consommation coûte de moins en moins chère, et dont la production émet des gaz à effet de serre.

D’une façon générale, la part de l’alimentation dans le budget des ménages ne fait que baisser. Il y a 100 ans, on payait au producteur local les denrées réellement achetées qui représentaient environ 25 % du revenus des ménages. Aujourd’hui, le ticket de caisse du supermarché correspond pour 70 à 97 % à autre chose que les produits achetés : le salaire de la caissière, les coûts de transport, la publicité… Ainsi, un œuf standard est acheté au producteur 7 centimes puis revendu 25 centimes. Si on enlève tous les services, le prix de la nourriture elle-même a été divisé par 10 à 20 grâce à l’abondance énergétique.

Conséquences de l’abondance énergétique sur les moyens de transport

De la marche à pied jusqu’à l’avion, plus un moyen de transport est moderne, plus sa consommation énergétique par kilomètre est élevée. En 1800, un Français parcourait quotidiennement en moyenne 3 km à pied pour se rendre à son travail. Cette distance pouvait être complétée par des déplacements à cheval ou en charrette. La distance parcourue en voiture a dépassé celle parcourue à pied dans les années 1950. L’usage courant de l’avion est encore plus récent et ne durera vraisemblablement pas très longtemps. Un aller-retour Paris New York nécessite 500 litres de pétrole, de l’ordre d’une année de carburant pour une voiture.

Conséquences de l’abondance énergétique sur l’habitat

Les villes sont des lieux d’échanges organisés autour de la place du marché où s’échangent les biens, de l’église où s’échangent les croyances, de la mairie où s’échangent les règles, de l’école où s’échangent les savoirs. Avec l’augmentation des rendements agricoles, beaucoup de paysans se sont installés en ville, c’est-à-dire là où ils étaient le plus efficaces pour produire et échanger des marchandises. 

Au niveau mondial : 

  • en 1960 : 30 % de la population habitent dans les villes, les émissions de CO2 sont de 3 t/an/habitant,
  • en 2014 : 60 % de la population habitent dans les villes, les émissions de CO2 sont de 5 t/an/habitant.

Dans tous les pays disposant d’une énergie abondante, la rapidité des modes de transport, notamment en voiture, ont conduit à un étalement des villes afin de bénéficier à la fois d’espace et d’activités. 

Parallèlement, le parc de logements a augmenté plus vite que la population, avec pour conséquence la hausse de la taille du logement moyen : 

  • 77 m2 pour 2,8 habitants en 1978,
  • 92 m2 pour 2,2 habitants en 2009.

L’énergie abondante a ainsi vidé les campagnes, agrandi les villes et augmenté la taille des logements.

Conséquences de l’abondance énergétique sur l’emploi

L’augmentation de l’énergie disponible a conduit à la hausse du nombre des emplois de service asservis à l’industrie et aux flux de marchandises. Il est faux de croire qu’on peut dématérialiser les transports en les remplaçant par des flux d’informations. Les flux d’information évoluent de façon parallèle aux flux de marchandises sous-jacents qui croissent avec la consommation énergétique.

Partout dans le monde, notamment dans les pays émergents, le nombre des emplois de service augmente.

Au niveau mondial : 

  • 1991 : 33 % des emplois sont dans les services pour des émissions de CO2 de 4 t/an/habitant,
  • 2014 : 50 % des emplois sont dans les services pour des émissions de CO2 de 5 t/an/habitant,

En Chine :

  • 1991 : 18 % des emplois sont dans les services pour des émissions de CO2 de 2,2 t/an/habitant,
  • 2014 : 52 % des emplois sont dans les services pour des émissions de CO2 de 7,5 t/an/habitant,

Conséquences de l’abondance énergétique sur le temps libre

En permettant aux machines de travailler à notre place, l’énergie abondante et bon marché a permis de dégager du temps libre. Il est ainsi devenu possible de faire des études, de partir en vacances, de prendre sa retraite, de réduire le temps de travail quotidien et d’avoir des loisirs. 

Une énergie contrainte correspond au contraire à travailler plus longtemps pour gagner moins.

Conséquences de l’abondance énergétique sur le tourisme

Depuis le camping ou le séjour dans la maison de famille, qui correspondaient aux vacances les plus courantes lors de la création des congés payés, jusqu’à la semaine à l’hôtel au Maroc, plus une forme de tourisme est moderne, plus elle est gourmande en énergie.

Les prix des voyages en avion, entre 1980 et 2005, exprimés en heures de travail, c’est-à-dire dans l’unité qui traduit le vrai prix des choses, ont été divisés par un facteur compris entre 2 et 8 selon la destination. Exprimés en heures payées au SMIC, un vol Paris NewYork est passé, entre 1980 et 2005, de 140 à 47 et un vol Paris Singapour de 734 à 83 heures. 

Conséquences de l’abondance énergétique sur les objets courants

L’énergie permet de faire fonctionner les machines qui produisent les objets du quotidien présents dans tous les foyers, mais elle a également des usages appelés paradoxalement non énergétiques, qui correspondent aux applications de chimies organique. Le pétrole constitue en effet une matière première qui entre dans la fabrication de tous les objets du quotidien. Une partie de ceux-ci, notamment les appareils électroménagers utilisent à leur tour de l’énergie pour fonctionner.

Conséquences de l’abondance énergétique sur nos relations personnelles

Le divorce est devenu courant du fait d’une énergie abondante et bon marché. Un divorce occasionne en moyenne une augmentation de 60 % des besoins énergétiques par rapport à la situation antérieure. Il multiplie par 2 les besoins en logements, à construire et à chauffer. Certains équipements comme les appareils électroménagers doivent également être achetés deux fois. Il augmente également les besoins en transports pour les enfants, dans le cadre du partage de la garde.

Conséquences de l’abondance énergétique sur la santé

L’abondance énergétique a permis le développement des hôpitaux qui représentent 5% de l’emprunte carbone de la France. Dans un monde d’énergie contrainte, on peut se demander dans quelle mesure on pourra continuer à soigner des personnes âgées en fin de vie avec des équipements très lourds au détriment des autres malades.

Il apparait ainsi que l’abondance énergétique a bouleversée nos vies dans tous les domaines. Elle a vidé les campagnes, agrandi les villes et les logements, elle permis au plus grand nombre de faire des études, de prendre des vacances, de voyager, de partir en retraite, d’avoir des loisirs, de meubler et d’équiper son logement, de manger plus de viande, d’être mieux soigné et même de pouvoir divorcer. Il faudra beaucoup d’imagination et de créativité aux gouvernants pour gérer la société dans un contexte d’énergie contrainte. 

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