Eléments de base sur l’énergie au XXIe siècle – Partie I.3 : du Big Bang à nos jours – Approche économique de l’abondance énergétique – Cours de Jean-Marc JANCOVICI 2019 Mines Paris Tech

Comme on l’a vu, les études, la retraite, les vacances, l’assurance chômage… sont le fruit d’une hausse vertigineuse de la production rendue possible par une hausse non moins vertigineuse de l’énergie disponible. Cette énergie multiplié par 200 la force de chaque humain.

Ainsi, quand Mitterrand promettait que tout le monde irait à l’université, il promettait implicitement que tout le monde aurait un emploi de bureau, autrement dit que nous vivrions dans un monde de machines pour l’éternité.

Pour que cela soit réalisable, il fallait utiliser ce que nous avions sous la main.

La Terre possède deux types de ressources, gratuites et résultant de ce qui s’est passé depuis le Big Bang : 

  • les ressources renouvelables sur une échelle de temps courte : le vent, le rayonnement solaire…
  • les ressources non renouvelables ou renouvelable sur une échelle de temps longue : les métaux, les combustibles fossiles…

Le développement de l’économie s’est fondé sur une activité productive croissante consistant dans la transformation des ressources disponibles. Avec le temps, on a compris qu’une partie de la production pouvait être conservée pour accélérer la production future. C’est ce qu’on appelle le capital. Un bâtiment industriel, par exemple, constitue une partie de la production qui ne se consomme pas tout de suite et qui facilite la production d’objets en permettant de travailler mieux qu’en plein air.

L’énergie nécessaire a d’abord été trouvée dans les ressources renouvelables puis dans les ressources non renouvelables dont on épuise progressivement les réserves. C’est ainsi qu’on épuise les stocks d’espace, de forêts, de sols, de biodiversité, de poissons…

Dans le même temps, on crée des produits indésirables issus de ces transformations, la pollution, qui vont avoir pour effet de dégrader la qualité des actifs restant et avoir des conséquences sur le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la pêche…

Le modèle économique

Le modèle économique que nous avons choisi il y a deux siècles a été basé sur la gestion de ce qui était rare à l’époque : la main d’œuvre. Comme il faut payer cette main d’œuvre, alors que les ressources sont gratuites, le modèle ne mesure que la contrepartie monétaire du flux physique de production : le PIB. Il ne prend en particulier pas en compte l’épuisement des ressources considérées comme infinies.

Jean-Baptiste Say résume ce parti pris dans son traité économique de 1803 : les ressources naturelles sont inépuisables, car sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant ni être multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques.

Toute l’économie est fausse lorsqu’il s’agit d’approcher le système humain dans sa globalité dans la mesure où elle considère que le système productif n’est alimenté que par le capital humain, sans tenir compte des machines ni des ressources qu’elle considère comme infinies.

En 1820, l’ingénieur Charles Dupin avait comparé les forces productives de la France avec celles de la Grande-Bretagne, plus avancée économiquement. Il avait compris que les deux pays disposaient d’une main d’œuvre comparable mais que le retard de la France était dû à un manque de forces inanimées, c’est-à-dire de machines. Si le modèle économique s’était basé sur cette approche, et non sur celle de Jean-Baptiste Say, les ressources auraient peut-être été prises en compte.

Les raisons de la crise économique

Le système productif permet d’obtenir des arrangements des 92 éléments de la table de Mendeleïev différents de ceux qui existaient dans la nature. Pour effectuer ces transformations les machines sont, comme on l’a vu, 200 fois plus efficaces que l’énergie musculaire. Aujourd’hui, l’énergie qui fait fonctionner les machines est devenu le facteur limitant de la croissance économique. Moins d’énergie c’est moins de croissance. 

Le graphique ci-dessus montre a quel point les machines et l’énergie qui les actionne sont importantes dans la croissance du PIB. Pourtant on entend que le PIB va continuer à augmenter en divisant par 10 l’énergie disponible… Faut-il le croire ?

La croissance économique est corrélée de façon stricte à la quantité d’énergie consommée, c’est-à-dire au parc de machines en fonctionnement comme le montre le graphique ci-dessous :

Les dollars et les kWh mesurent le même flux de transformation, les uns en unité monétaire, les autres en unité physique.

De 1860 jusqu’aux chocs pétroliers, la consommation mondiale d’énergie, c’est-à-dire le parc de machines en fonctionnement, a augmenté en moyenne de 2,5 % par an, correspondant à une augmentation de la production par personne d’un peu plus de 2,5 % par an, compte tenu de l’amélioration du rendement des machines.

Après les chocs pétroliers, l’augmentation annuelle de la consommation mondiale d’énergie est passée sous la barre de 1%. En fait, dans les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), elle est restée quasi nulle et la moyenne mondiale a été tirée par la Chine et les pays émergents qui ont utilisé massivement le charbon. La consommation de charbon de la Chine représente 50 % de la consommation mondiale.

Dans les pays riches, le système de redistribution avait été bâti sur une croissance de la production de 2,5 % par an mais il ne prévoyait pas de possibilité de s’ajuster en cas de baisse de ce taux. Les retraites et les salaires des fonctionnaires par exemple n’étaient pas indexés sur la croissance. Pour continuer à faire fonctionner ce système, les États providences ont eu recours au crédit. La dette publique est apparue dans tous les pays occidentaux à partir des chocs pétroliers parce que le rythme d’augmentation de la production par personne devenait insuffisante pour assurer le rythme d’augmentation de la redistribution par personne.

A partir de 2006, l’approvisionnement en énergie par personne n’a plus augmenté au niveau mondial et a décliné dans les pays de l’OCDE. Cette situation a provoqué la faillite de la banque Lehman Brother en 2008, la crise financière qui a suivi ainsi que les taux d’intérêt négatifs. Il s’agit là de réponses du système au tassement lent de l’abondance énergétique.

Tout s’est donc passé en trois temps : 

  • jusqu’aux chocs pétroliers, énergie abondante et mise en place dans les pays développés de systèmes de redistribution basés sur un taux de croissance élevé, 
  • entre les chocs pétrolier en 2006, baisse de la production énergétique conduisant à l’endettement des pays développés pour financer leur système de redistribution, 
  • depuis 2006, contraction de la production énergétique rendant les emprunteurs incapables de rembourser leurs dettes.

Aujourd’hui la production industrielle, le nombre de tonne.km parcourus en camion, l’indice de la construction sont inférieurs à ce qu’ils étaient en 2007. Les chiffres du PIB depuis 2007 sont artificiellement augmentés par un artefact lié à la correction de l’inflation.

Les conséquences au niveau européen

L’intégration de l’Espagne et du Portugal dans l’Union européenne pendant une période de croissance n’a pas affecté les revenus des autres États membres. En revanche, l’entrée dans l’Union des pays de l’Est en 2005, à la veille de la crise financière et d’une période de stagnation du PIB due à la contraction de la production énergétique, a conduit mécaniquement à un rééquilibrage. Les nouveaux arrivants ont gagné ce que les anciens membres ont perdu. Ce phénomène s’est traduit par : 

  • l’arrivée de main d’œuvre bon marché originaire des nouveaux États membres sur le marché du travail des pays membre occidentaux,
  • la délocalisation de la production des pays occidentaux vers les nouveaux pays membres pour profiter d’un coût du travail avantageux.

Tant qu’aucune homogénéisation par le haut, c’est-à-dire grâce à la croissance, ne sera possible, la sortie de certains États sera à l’ordre du jour.

La tendance en Europe mais aussi dans tous les pays de l’OCDE laisse présager une baisse de l’approvisionnement énergétique et donc du PIB sur le long terme. L’avenir vraisemblable n’est plus un monde d’expansion mais de contraction. Dans ce contexte redoutable, il faudra relever le défi de conserver un système stable.

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