Le choc des civilisations – Samuel Huntington

LE CHOC DES CIVILISATIONS. PREMIERE PARTIE – UN MONDE DIVISÉ EN CIVILISATIONS

Chapitre Ier – Le nouvel âge de la politique globale –  Le fait que la culture, les identités culturelles qui, à un niveau grossier, sont des identités de civilisation, déterminent les structures de cohésion, de désintégration et de conflits dans le monde d’après la guerre froide constitue le thème central de l’ouvrage.

Jusqu’en 1500 environ, les contacts entre civilisations étaient intermittents. Pendant les quatre siècles suivants, les pays européens et les États-Unis, dominèrent le monde, puis, la guerre froide donna naissance à un système mondial bipolaire. Les sociétés démocratiques conduites par les États-Unis s’opposèrent au monde communiste dominé par l’Union soviétique, faisant des victimes parmi les pays non alignés, politiquement instables. Enfin, depuis la fin de la guerre froide, les pays unis sur des bases idéologiques se disloquent, tels l’Union Soviétique et la Yougoslavie, alors que les peuples culturellement proches se rassemblent, comme les deux Allemagne. La rivalité des grandes puissances est remplacée par le choc des civilisations.

Comprendre la politique mondiale actuelle requiert un nouveau paradigme. Parmi tous ceux qui ont été proposés, seul le paradigme civilisationnel décrit le mieux la réalité actuelle, notamment l’éclatement d’États, la montée des fondamentalismes religieux et les alliances militaires. La fin de la guerre froide a libéré les forces culturelles et civilisationnelles. La politique internationale se lit désormais sur la carte des civilisations. L’harmonie planétaire espérée lors de la chute du communisme a été démentie par les conflits locaux, les génocides et les épurations ethniques.

Chapitre II – Les civilisations hier et aujourd’hui – L’étude des civilisations, qui donnent aux hommes leurs principaux critères d’identification, a permis de tirer des conclusions faisant consensus : 

  • l’idée de civilisation est apparue en France au XVIIIe siècle par opposition à celle de barbarie. Utilisé au pluriel, le mot exprima ensuite l’existence de plusieurs normes de civilisation,
  • une civilisation est une entité culturelle caractérisée par une manière de vivre, des valeurs, des institutions, une religion, qui dépasse souvent les peuples et les races, 
  • une civilisation est l’ensemble culturel humain le plus élevé et le niveau le plus grand d’identité culturelle dont a besoin l’homme pour se distinguer des autres espèces. Un habitant de Rome peut se définir comme, italien, chrétien, européen et occidental. Il appartient ainsi à la civilisation occidentale,
  • les civilisations naissent, évoluent puis disparaissent, mais sur une durée très longue. Les civilisations présentes au XXe siècle ont plus d’un millénaire,
  • les civilisations sont des entités culturelles, non politiques. A ce titre, elles ne mènent pas de guerres et ne lèvent pas d’impôt. Elles peuvent englober plusieurs pays, plusieurs régimes politiques ou se limiter à un seul pays comme la civilisation japonaise,
  • le nombre de civilisations ayant existé jusque’à ce jour varie, selon les spécialistes, de 7 à 23. On distingue généralement dans le monde actuel les civilisations chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, occidentale, latino américaine. L’existence d’une civilisation africaine fait débat en raison des disparités culturelles sur le continent.

Avant le XVIe siècle, les civilisations séparées par le temps et l’espace n’avaient que de rares contacts. Idées et inventions diffusaient très lentement : le papier inventé par les Chinois au IIe siècle avant JC n’arriva qu’au XIIe siècle en Europe. A partir du VIIe siècle les échanges s’intensifièrent entre l’Islam et l’Occident et entre l’Islam et l’Inde. Au VIIIe siècle, la civilisation européenne émergea et rattrapa progressivement son retard technique et culturel sur la Chine, Byzance et le monde musulman. A la fin du XVe siècle, l’Occident partit à la conquête d’autres civilisations qu’il soumit grâce à sa supériorité technologique et à sa capacité à utiliser la violence organisée. 

Dans ce monde unipolaire, les guerres entre pays occidentaux étaient quasi permanentes. Elles opposèrent d’abord catholiques et protestants. Après le traité de Westphalie de 1648, s’affrontèrent les Rois à la tête de leur État-nation. Avec la Révolution française apparut la guerre des peuples et la Révolution russe de 1917 marqua le début des conflits idéologiques. 

Le XXe siècle fut témoin de la révolte contre l’Occident. Des pays jusqu’alors soumis, adhérant à l’idéologie marxiste, accédèrent au rang d’acteurs sur la scène internationale. Le monde devint multicivilisationnel au détriment de l’Occident dont les États-nations cessèrent de se faire la guerre et se regroupèrent au sein de deux États semi-universels : l’Europe et l’Amérique. 

L’Occident a produit toutes les grandes idéologies politiques mais aucune grande religion. Sa perte d’influence se traduit par le recul des idéologies au profit des religions produites par les pays non occidentaux. L’Occident réalise progressivement la pluralités des civilisations qu’il avait ignorées, convaincu d’être au centre du monde, porteur de valeurs universelles.

Chapitre III – Existe-il une civilisation universelle ? Modernisation et occidentalisation – A l’heure où certains croient voir émerger une civilisation universelle, dans quelle mesure ce terme est-il pertinent pour décrire la société mondiale ? Les valeurs de base, le sens moral et les institutions fondamentales que partagent l’humanité ne permettent pas d’expliquer les méandres de l’histoire ni de décrire les cultures qui peuplent la planète. Parler de civilisation universelle conduit à nier ces cultures pour ne reconnaitre que la culture occidentale, celle de l’élite qui se réunit tous les ans à Davos, celle d’une infime minorité de l’humanité. Ne nous y trompons pas. La diffusion de la culture populaire et de la façon de consommer occidentales n’impliquent pas un renoncement à sa culture. Un terroriste anti-occidental peut très bien boire du Coca-Cola et écouter du rap.

La langue et la religion sont les éléments fondamentaux de toute culture. Au niveau mondial, l’influence de chaque langue et de chaque religion reflète la puissance de la civilisation dont elles émanent. Une civilisation universelle s’accompagnerait de l’émergence d’une langue et d’une religion universelles. Qu’en est-il ?

Alors que le développement des communications dans la seconde partie du XXe siècle semblait constituer une nouvelle étape de la domination occidentale, le ressentiment éprouvé par les pays non occidentaux les a conduit à développer leurs propres réseaux. Contre toute attente, à l’échelle mondiale, la part de l’usage des langues occidentales et du cantonais s’érode au profit de l’arabe, du bengali et de l’hindi, traduisant le déclin des anciennes puissances au profit de pays récemment émancipés. Entre 1958 et 1992, la part des personnes parlant une langue européenne a baissé de 24,1 à 20,8 %, de 9,8 à 7,6 % pour l’anglais ; celle des personnes parlant hindi est passée dans le même temps de 5,2 à 6,4 % et celle des personnes parlant arabe de 2,7 à 3,5%. 

Concernant la religion, entre 1900 et 2000, on constate dans le monde l’effondrement du nombre des fidèles en Chine, la hausse importante de celui des athées et des non religieux, ainsi que l’augmentation relative du christianisme occidental et de l’islam, le premier passant de 26,9 % à 29,9 % de la population mondiale, le second de 12,4 à 19,2 %. Il est probable qu’à court terme, pour des raisons de natalité, le christianisme décline et que l’islam poursuive sa progression. 

Rien ne laisse donc entrevoir l’émergence d’une langue ni d’une religion universelles.

Une civilisation universelle pourrait-elle résulter de l’interdépendance commerciale des États ? Absolument pas. Un monde uniformisé favorise l’exacerbation des consciences civilisationnelles et ethniques. 

Enfin, la diffusion de la modernisation de l’occident, engagée au XVIIIe siècle, qui s’est traduite par l’industrialisation, l’urbanisation, le développement de l’éducation, la richesse, la mobilité sociale, pourrait-elle servir de socle à une civilisation universelle ? Là encore la réponse est négative et on constate que le transfert des techniques n’implique aucune convergence culturelle.

La civilisation occidentale a émergé de la concomitance des facteurs suivants : 

  • l’héritage classique, notamment la philosophie grecque, le droit romain, le latin et le christianisme,
  • le catholicisme qui donna son identité à la chrétienté puis le schisme de la réforme qui divisa l’Europe,
  • la formation des langues européennes : romanes, latines et germaniques,
  • la séparation des pouvoirs spirituel et temporel, de Dieu et de César, permettant l’émergence de la liberté,
  • l’État de droit, héritage du droit romain, qui limita les abus du pouvoir et donna naissance aux droits de l’homme et au droit de propriété,
  • le pluralisme social et notamment le contre poids à l’absolutisme constitué par l’aristocratie ainsi que le rôle des corps intermédiaires faisant valoir les intérêts locaux et celui des corporations,
  • l’individualisme, fruit de l’égalité devant la loi, signe distinctif de l’occident qui permis sa modernisation et celle du monde.

Face à la modernisation de l’occident, les pays non occidentaux réagirent différemment. La Turquie de Mustapha Kemal Atatürk opta pour l’occidentalisation et la modernisation. Le japon et une partie de l’Asie, d’abord réticents, acceptèrent la modernisation mais surent l’intégrer à leur culture qui s’en trouva renforcée. La Chine et les pays musulmans furent plus lents à admettre la compatibilité de leurs valeurs avec les techniques modernes qu’ils finirent néanmoins par s’approprier. Finalement aujourd’hui, les pays non occidentaux se modernisent en conservant leurs traditions et leur culture millénaires et en rejetant les valeurs occidentales. Fondamentalement, le monde est en train de devenir plus moderne et moins occidental.

LE CHOC DES CIVILISATIONS. DEUXIEME PARTIE – L’EQUILIBRE INSTABLE DES CIVILISATIONS

Chapitre IV – L’effacement de l’Occident : puissance, culture et indigénisation – L’Occident est aujourd’hui, plus encore depuis l’effondrement de l’Union soviétique, à la fois la civilisation qui domine le monde et une civilisation en déclin. Depuis son apogée au début du XXe siècle, l’Occident connait un déclin lent, lié à la diminution progressive de la part des ressources dont il dispose pour agir sur le monde. 

Sur le plan géographique, en 1920, l’Occident contrôlait 40 millions de km2, soit la moitié des terres du globe, hors Antarctique, contre 20 millions en 1993. Dans le même temps, les territoires contrôlés par des sociétés musulmanes sont passés de 2,5 à 15 millions de km2. Sur le plan démographique, en 1900, les gouvernements occidentaux dirigeaient 45 % de la population mondiale contre 13 % en 1993, au 4e rang derrière les civilisations chinoise, musulmane et hindoue. Les pays non occidentaux rattrapent par ailleurs leur retard sur le plan de la qualité de vie. L’espérance de vie et l’alphabétisation y ont notamment progressé de façon spectaculaire. Dans le domaine économique, l’Occident représentait 84 % des exportations mondiales en 1928 contre 58 % en 1980 ; sa part de 64 % du produit mondial brut en 1950 est tombée à 49 % en 1992. La Chine est sur le point de retrouver la première place de l’économie mondiale qu’elle avait perdue au début du XIXe siècle. Enfin, dans le domaine militaire, après l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie a considérablement réduit son armement et réorienté ses objectifs vers les conflits locaux. L’Occident et l’OTAN ont en conséquence réduit également leurs moyens. A l’inverse, les pays d’Extrême Orient, notamment la Chine, consacrent de très gros budgets à l’armement et de plus en plus de petits pays ont accès à un armement conventionnel mais aussi à l’arme nucléaire. Le temps de la domination du monde par l’Occident est fini. Les États phares de sept ou huit civilisations y font désormais entendre leur voix.

L’Occident disposait également d’un pouvoir de séduction émanant de sa culture, de ses valeurs, de ses institutions, de sa prospérité économique permettant un confort de vie, de la fierté, voire de l’arrogance, de ses ressortissants. Avec les crises, cette séduction s’estompe. Les sociétés non occidentales invoquèrent les valeurs de démocratie et de liberté pour s’émanciper avant de les rejeter au profit de celles de leur propre culture. Cette révolte contre l’Occident a souvent été conduite par des élites laïques formées en Europe ou en Amérique. Certains dirigeants de pays nouvellement émancipés sont rapidement devenus d’ardents défenseurs de la religion et des coutumes nationales pour conserver le soutien populaire. Ceux qui voulurent mettre en place des institutions démocratiques perdirent les élections au profit de défenseurs de la culture locale. Dans les années 1980 et 1990, un processus d’indigénisation parcourut le monde non occidental. On assista à un rejet des élites formées en Occident, à la résurgence de l’islam dans les sociétés musulmanes, du confucianisme et de l’hindouisme en Asie et d’une affirmation identitaire au Japon. Les valeurs occidentales n’étant plus reconnues comme universelles, de nombreux pays cherchèrent à fonder leur développement sur leur propre culture : l’Iran, la Malaisie, l’Indonésie, Singapour, la Chine, le Japon…

Après avoir été délaissées par les élites dans la première moitié du XXe siècle, les religions connurent un regain d’intérêt à partir du milieu des années 1970, notamment en Asie, dans les anciens pays communistes et dans les pays musulmans. Les lieux de culte se sont multipliés, des mouvement fondamentalistes sont apparus avec le projet de purifier les doctrines. Ce retour à la religion répondait à une aspiration de recréer des communautés, de retrouver des règles stables après la modernisation des sociétés qui avait entrainé l’exode rural, la disparition des structures villageoises, la laïcisation. Il comblait parfois aussi le vide idéologique laissé par l’effondrement du communisme. Lorsque la religion traditionnelle ne répondait pas aux attentes affectives et sociales, d’autres furent importer comme le christianisme en Corée du Sud ou le protestantisme en Amérique latine pour suppléer le bouddhisme ou le catholicisme.

Si le retour du religieux dans les pays non occidentaux touche toutes les catégories de la population il concerne en particulier les plus socialement mobiles en quête de stabilité et les urbains ayant un bon niveau d’études, dont les parents étaient souvent laïcs. Ce phénomène n’est pas un rejet de la modernité mais de l’Occident et de ses valeurs, il est l’affirmation : nous serons modernes mais nous ne serons pas vous.

Chapitre V – Economie et démographie dans les civilisations montantes – L’indigénisation à l’oeuvre dans les pays non occidentaux, s’accompagne en Asie et dans le monde musulman, d’une revendication de supériorité culturelle.

Dans la 2e partie du XXe siècle, le développement économique de la Chine, du Japon, des quatre Dragons (Hong Kong, Taiwan, Singapour, Corée du Sud), de la Malaisie, de la Thaïlande et de l’Indonésie fut spectaculaire. Au XXe siècle, la Chine humiliée par l’occident opta pour le communisme, prenant modèle sur l’Union soviétique. Constatant son échec, elle dériva dans les années 1990 vers un modèle capitaliste, autoritaire, nationaliste se référant au confucianisme. Le Japon d’après guerre avait quant à lui pris modèle sur les États-Unis pour se moderniser. Constatant sa réussite, il s’était ré-approprié ses traditions et sa culture. Quelle que soit la voie suivie, les pays asiatiques émancipés de l’influence occidentale attribuèrent leur succès à leurs valeurs traditionnelles : la discipline, le travail, la primauté du groupe sur l’individu. Aujourd’hui, ils ont développé une coopération intra-asiatique et présentent leur modèle comme un universalisme, moralement et culturellement supérieur à celui de l’Occident.

Le monde musulman a pour sa part connu, depuis le milieu des années 1970, le phénomène de Résurgence consistant à chercher dans l’islam les solutions à tous les problèmes. L’islam est la solution est devenu le slogan de ce phénomène de grande ampleur qui touche tous les pays et tous les aspects de la société, culturel, religieux, politique. Son importance est comparable à la Réforme dans le monde chrétien du XVIe siècle bien qu’elle ne touchât principalement que l’Europe du nord. En 1995, tous les pays musulmans, sauf l’Iran, étaient culturellement, socialement et politiquement plus islamiques et islamistes que quinze an avant.

La Résurgence a débuté par l’implantation d’organisations sociales islamiques, notamment en Egypte, en Jordanie, en Cisjordanie, à Gaza, en Indonésie. Créant des structures d’aide pour les pauvres et les chômeurs, des écoles, des universités, des hôpitaux, elles se sont substituées aux États défaillants. L’aspect politique de la Résurgence s’est ensuite développé en s’appuyant sur les étudiants et les intellectuels qui en constituèrent les troupes de choc. La classe moyenne urbaine lui a ensuite apporté son soutien ainsi que tous ceux qui ont dû quitter leur village dans les années 1970 et 1980 pour les banlieues surpeuplées et insalubres des métropoles.

Dans les années 1970, alors que l’Eglise cristallisait une partie de l’opposition au communisme, l’islam débuta son combat contre les dictatures dans les pays musulmans. Seule force non gouvernementale que les dirigeants autoritaires ne pouvait combattre ouvertement, il s’appuya sur le réseau des mosquées et de structures caritatives. Pour rester au pouvoir, les dirigeants des pays laïcs ou peu religieux comme le Maroc, la Tunisie, la Turquie ou l’Indonésie, introduisirent l’islam dans leurs institutions, leurs lois et dans l’éducation, formant une jeunesse réceptive à l’appel de la Résurgence.

A la fois produit de la modernisation et effort pour y parvenir, La Résurgence, l’indigénisation et le rejet de l’Occident résultent des mêmes causes : urbanisation, disparition des structures traditionnelles, crise d’identité, hausse du niveau des études, développement des moyens de communication. Parallèlement, la richesse tirée du pétrole d’une part et les crises que traversait l’Occident d’autre part furent interprétées comme des preuves de la supériorité de l’islam et vécues comme une revanche sur le monde chrétien.

La démographie a également été un élément déterminant dans la Résurgence de l’islam. Alors que dans le monde, entre 1965 et 1990, la croissance annuelle de la population était de 1,85 %, dans le monde islamique elle était comprise entre 2,5 et 3 %. Depuis 1980, la tranche d’âge de 15 à 24 ans dans les pays musulmans représente environ 20 % de la population. Ces jeunes facilement mobilisables par les mouvements de protestation, ont joué un rôle actif dans la Résurgence de l’islam. Le dépassement du seuil de 20 % de la part de la jeunesse dans la population nationale coïncide avec la Révolution Iranienne et avec la victoire électorale du FIS en Algérie. La démographie et la situation économique des pays musulmans est un motif d’inquiétude pour les pays occidentaux dont la démographie stagne.

En Asie, si la croissance économique ne peut durer indéfiniment, elle aura permis de créer un réseau de pays prospères ayant pris conscience de leur identité et de leurs atouts. La Résurgence de l’Islam prendra fin lorsque la démographie et la part de la jeunesse dans les pays musulmans diminueront significativement. D’autres solutions pourraient alors être préférées à l’islam, sans pour autant s’accompagner d’un rapprochement avec l’Occident.

Le renouveau des sociétés non occidentales pourrait conduire à des guerres entre elles et avec l’Occident.  

LE CHOC DES CIVILISATIONS. TROISIEME PARTIE – LE NOUVEL ORDRE DES CIVILISATIONS

Chapitre VI – La recomposition culturelle de la politique globale – Après la guerre froide, un pays ne se définit plus par son appartenance à un bloc, mais par sa culture. Les peuples se rapprochent ou s’éloignent selon leur racines ou leurs antagonismes ancestraux. Quand la Yougoslavie s’est déchirée, la Turquie a soutenu les musulmans de Bosnie, la Russie la Serbie orthodoxe, l’Allemagne la Croatie catholique. Cette opposition entre eux et nous inhérent à notre humanité et à nos relations rend les différends d’ordre culturels insolubles, alors que les désaccord commerciaux peuvent toujours s’arranger.

Parmi les structures internationales, on constate que seules celles qui regroupent des pays appartenant à la même civilisation sont vraiment efficaces : l’Union européenne, le Mercosur, le marché commun de l’Amérique du sud, ou le Pacte andin devenu la Communauté andine. En revanche, l’ANSEA, l’association des nations du sud-est asiatique, multicivilisationnelle, a connu des débuts difficiles et n’est restée qu’un cadre de coopération économique à défaut d’une cadre d’intégration. Les racines de la coopération économique se trouvent dans les affinités culturelles. Le japon, à la fois pays et culture, pourrait quant à lui rester économiquement isolé.

Les rapprochements culturels ont souvent lieu autour d’États phares : la Chine pour l’Asie confucéenne, les États-Unis et l’axe franco-allemand pour l’occident, la Russie pour le monde orthodoxe. Toutefois ni l’Afrique, ni le monde musulman ne disposent d’un tel État. L’Ethiopie, le Japon et Haïti sont quant à eux isolés, n’appartenant à aucune civilisation ou en constituant une. 

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Les pays divisés, dans lesquels plusieurs civilisations cohabitent, ont connu des guerres, des partitions ou des génocides, notamment lorsque leur unité reposait sur l’idéologie communiste. 

D’autres états disposant d’une identité culturelle ont été déchirés suite à la volonté de leurs dirigeants de les faire passer d’une civilisation à une autre. Cette conversion requiert trois conditions : le soutien enthousiaste de l’élite politique et économique, l’acceptation de l’opinion, enfin, l’accord des éléments dominants de la civilisation d’arrivée pour accueillir les postulants. Certains cas sont emblématiques.

La civilisation russe, fondée sur l’héritage byzantin et mongole fut peu affectée par les événements qui façonnèrent l’Occident : la catholicisme, la Réforme, les Lumières et la notion d’État nation. Lors d’un voyage en Europe en 1697 et 1698, Pierre le Grand constatant le retard de son pays décida de le moderniser sur le modèle occidental notamment sur le plan militaire. Pour cela il dut renforcer son pouvoir et affaiblir sa noblesse et l’Eglise orthodoxe. Il fit ainsi de la Russie un pays déchiré entre une élite occidentalisée et une population attachée aux traditions slaves et byzantines. Après la parenthèse communiste dont l’idéologie visait l’idéal occidental de liberté, d’égalité et de confort matériel, les divisions réapparurent entre pro-occidentaux et slavophiles, ravivant la déchirure nationale.

Mustapha Kemal fit de la Turquie, pendant les années 1920 et 1930 un État nation, laïc, régit par le code civil suisse en remplacement de la loi islamique. Il voulut un État homogène et renvoya ou tua les arméniens et les grecs. Il imposa l’alphabet romain, rendant inaccessible la littérature traditionnelle, et stimula l’essor économique du pays. Après être restée neutre pendant la Seconde guerre mondiale, la Turquie adhéra à l’OTAN et constitua un bouclier contre l’extension soviétique puis une base pour les avions occidentaux pendant la guerre du golf. Mais, lorsqu’elle frappa à la porte de l’Europe en 1987, elle se vit opposer un refus déguisé en délai de réflexion, motivé par le non respect des droits de l’homme. Personne n’était dupe. L’Union européenne refusait l’entrée d’un pays musulman de 60 millions d’habitants. L’Allemagne alla plus loin en déclarant que l’OTAN ne défendrait pas la Turquie si elle était attaquée par ses ennemis musulmans. Lors du réveil de l’Islam, le gouvernement turc emboitant le pas à l’opinion publique dota le pays d’écoles religieuses. Le parti social fondamentaliste gagna les élections en 1994 et 1995 et accéda au pouvoir au sein d’une coalition. Longtemps encore la Turquie restera un pays déchiré, un pont entre Orient et Occident.

Le Mexique était installé dans une opposition politique aux États-Unis lorsque, dans les années 1980, les présidents De La Madrid et Salinas opérèrent un rapprochement qui se conclut par la signature de l’ALENA, accord de libre échange nord américain, avec le Canada et les États-Unis. Les différences culturelles entre le Mexique et les deux autres signataires étaient moins fortes que celles entre la Turquie et les membres de l’Union européenne. Toutefois, ce rapprochement s’est fait sans l’assentiment d’une partie de la population mexicaine. Résistera-t-il à la progression de la démocratie dans le pays qu’il va lui-même provoquer ?

L’Australie, société occidentale depuis toujours, voulut s’émanciper de la tutelle britannique dans les années 1990 et participer au dynamisme de l’Asie. Ses dirigeants se heurtèrent alors au refus des pays asiatiques en raison d’une distance culturelle trop grande, de pratiques diplomatiques jugées trop brutales et d’un attachement aux droits de l’homme trop occidental. L’Australie devint pour longtemps un pays déchiré à moins que son avenir la conduise à adhérer à l’ALENA, l’unissant à des pays culturellement proches.

Contrairement à ces pays déchirés dont les dirigeants ont en vain tenté de changer la culture, le Japon a su se moderniser en restant fidèle à sa culture.

Chapitre VII – États phares, cercles concentriques et ordre des civilisations – Après la guerre froide, les regroupements civilisationnels se sont structurés autour d’États phares, en cercles concentriques selon le degré d’identification au groupe. Ces États jouent le rôle de chef de famille et de porte-parole.

Lors de la recomposition de l’Europe dans les années 1990, le couple franco-allemand imagina autour de lui plusieurs groupes d’États correspondant à différents degrés d’intégration économique. Une question fondamentale se posa alors : où situer la frontière est de cette Europe ? La logique civilisationnelle prévalut en intégrant les pays de tradition chrétienne occidentale, notamment les pays baltes, la Pologne, la Hongrie, mais pas ceux appartenant aux mondes orthodoxe et musulman. Sur le même principe, l’OTAN intégra ces mêmes pays, renforçant la Russie dans son rôle d’État phare du monde orthodoxe. Cette logique admit des exceptions : la Grèce orthodoxe est membre de l’Europe et de l’OTAN et la Turquie musulmane de l’OTAN. La politique étrangère de ces pays continuera toutefois à être influencée par leur appartenance culturelle.

La Russie a su, par un soutien économique et une protection militaire, ramener dans sa sphère d’influence, la Communauté des États Indépendants, plusieurs anciennes républiques soviétiques, notamment la Biélorussie culturellement proche, l’Arménie menacée par ses voisins musulmans, la Géorgie menacée d’insurrection et l’Ukraine. Divisée entre les Uniates à l’ouest, de rite orthodoxe mais reconnaissant l’autorité du pape, et les Orthodoxes à l’Est, l’Ukraine est en proie à des tensions internes ainsi qu’avec la Russie. Si un conflit ouvert ou une partition du pays sont possibles, il est probable que l’Ukraine restera divisée mais que les liens culturels l’unissant à la Russie conduiront les deux pays à coopérer.

La Chine joue son rôle d’État phare du monde confucéen en partie grâce aux liens très forts, basés sur la race, le sang et la culture, qui l’unissent à sa diaspora. Aux Philippines, en Indonésie, en Thaïlande, la minorité chinoise contrôle une part importante de l’économie. Loin d’être une abstraction, la Grande Chine qui est en train d’émerger a profité depuis les années 1980 et 1990 des investissements chinois de l’étranger, notamment à Hong Kong avant son retour dans la Chine continentale et à Taiwan qui y reviendra également tôt ou tard, par la diplomatie, la force ou un mélange des deux. Singapour qui regardait jadis la Chine de haut s’est mis à y investir massivement dans les années 1990.

Alors qu’en Occident, la loyauté des individus va en priorité à l’État-nation, dans le monde musulman, elle est dirigée vers le clan et la communauté des fidèles. La Oumma transcende l’État-nation à la façon dont le prolétariat le transcendait dans la vision marxiste. Le réveil de l’islam dans les années 1980 a conduit à la création de structures supra-nationales telles que l’Organisation de la Conférence Islamique crée en 1972 par l’Arabie Saoudite pour contrer la Ligue arabe fondée en 1945 par Nasser. Chacune de ces structures tenta en vain de fédérer le monde musulman. Aujourd’hui, parmi les pays susceptibles de devenir l’État phare du monde musulman, seule la Turquie semble présenter les qualités requises en termes de richesse, d’autonomie face à l’Occident, de situation géographique, de représentativité. La seule condition pour qu’elle accède à ce statut est qu’elle renonce à l’héritage de Atatürk et en particulier à la laïcité.

LE CHOC DES CIVILISATIONS. QUATRIEME PARTIE – LES CONFLITS ENTRE CIVILISATIONS

Chapitre VIII – L’Occident et le reste du monde : problèmes intercivilisationnels – Aujourd’hui, l’occident peine à diffuser ses valeurs. Son universalisme est perçu par les non-occidentaux comme de l’impérialisme. Alors que ses relations avec les civilisations chinoises et musulmanes pourraient devenir conflictuelles, il tente de maintenir sa supériorité en agissant dans trois directions : la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive, la promotion de ses valeurs et des droits de l’homme, la protection de son intégrité culturelle et ethnique. Dans chacun de ces domaines, il rencontre des difficultés.

Pour compenser l’avance de l’Occident en matière d’armement conventionnel, les principaux États asiatiques et musulmans font l’acquisition d’armes de destruction massive, notamment nucléaires, à l’instar des États Unis qui, pendant la guerre froide, compensèrent avec l’arme nucléaire la supériorité de l’Union soviétique en armes conventionnelles. Le terrorisme était l’arme des faibles. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les armes nucléaires le sont également devenues. La combinaison des deux pourrait rendre les faibles forts.

Après la guerre froide et malgré leurs différences culturelles, la Chine et le monde musulman ont coopéré, dans le domaine militaire et le transfert de technologies destinées à la production d’armes de destruction massive. Cette filière d’armement islamo-confucéenne profita notamment à l’Iran et permit au Pakistan de se doter de missiles nucléaires. La Corée du Nord quant à elle se dota de l’arme atomique sous l’oeil bienveillant de Séoul qui espérait bénéficier de cet atout après la réunification du pays pour jouer une rôle international majeur. Cette prolifération se révéla inéluctable et les efforts des États-Unis pour l’éviter voués à l’échec.

Pour maintenir son avance, l’Occident veut diffuser ses valeurs. Depuis les années 1970, les pays qui ont accédé à la démocratie sont ceux qui sont fortement influencés par le christianisme occidental, catholique ou protestants : les pays baltes, la Corée du Sud ou Taïwan. Dans les pays orthodoxes, les perspectives de stabilité démocratique sont plus incertaines et elles sont sombres dans les pays musulmans. Durant les années 1990, les efforts des pays occidentaux pour promouvoir la démocratie et les droits de l’homme se heurtèrent à l’opposition des pays asiatiques et musulmans. En Asie, ils durent y renoncer sous la pression de leurs entrepreneurs souhaitant profiter du dynamisme de la région. La démocratie ne pourra s’étendre en Asie que sous la pression de sa bourgeoisie, mais pas sous celle de l’Occident.

En juin 1993, la conférence mondiale sur les droits de l’homme organisée à Vienne par l’ONU se conclut par une déclaration muette sur les libertés, de parole, de la presse, de religion, en retrait par rapport à la déclaration universelle des droits de l’homme adoptée en 1948. L’opposition assumée des pays asiatiques et musulmans à toute avancée mit en échec des pays occidentaux déclinants, mal préparés et minoritaires. Aujourd’hui, conscients que des élections libres pourraient, comme en Algérie et en Turquie, conduire au pouvoir des dirigeants qui leur sont hostiles, les pays occidentaux défendent la démocratie de façon prudente.

Enfin, l’Occident veut conserver son avance en protégeant son identité. Si la démographie dicte le destin de l’histoire, les mouvements de population en sont le moteur. Ces mouvements ont toujours existé. Le XIXe siècle fut témoin du départ de 55 millions d’européens vers l’outre mer, dont 34 millions vers des États-Unis. A la fin du XXe, siècle des populations non occidentales, souvent musulmanes, arrivèrent massivement en Occident, poussées par les conséquences de la décolonisation, encouragées par les perspectives de prospérité, la facilité des déplacements. En 1990, 20 millions d’émigrés de 1ère génération se trouvaient aux États-Unis, 15,5 en Europe, 8 en Australie et au Canada. La part des immigrés, atteignant 7 à 8 % de la population, dans les grands pays européens provoqua une réaction de défense se traduisant par une montée des partis d’extrême droite et par des politiques de contrôle des entrées. Les États-Unis connurent le même phénomène mais de façon moins aiguë. La situation économique était meilleure mais surtout, les candidats à l’entrée sur leur sol, notamment mexicains et philippins, étaient culturellement plus proches des américains que les populations musulmanes des européens. L’origine de l’hostilité à l’immigration est avant tout culturelle dans la mesure où elle existe en période de prospérité comme de crise. Alors que les efforts des occidentaux pour limiter l’immigration ont été peu efficaces, l’évolution de la proportion d’immigrés et leur degré d’assimilation détermineront si l’Europe et les États-Unis deviendront des sociétés déchirées appartenant à deux civilisations.

Dans un contexte d’évolution majeure des rapports de force dans le monde, la défense des intérêts communs et l’atteinte des objectifs des pays occidentaux, concernant la prolifération nucléaire, les droits de l’homme et la maitrise de l’immigration, dépendront de la capacité des États-Unis et de l’Europe à s’allier pour coordonner leurs politiques dans les combats décisifs qu’ils livrent avec les civilisations rivales. 

Chapitre IX – Politique globale des civilisations Les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes, et le choc des civilisations est un conflit tribal à l’échelle globale. Rarement amicales, les relations entre pays appartenant à des civilisations différentes oscillent entre indifférence et violence. Les différends entre États phares de civilisations différentes portent généralement sur leur influence dans les institutions internationales, la prospérité économique, la protection de populations appartenant à une civilisation vivant au sein de l’autre, les conflits territoriaux… La guerre violente est rare et ne survient que dans deux cas : 

  • lorsqu’un État phare doit défendre un pays allié menacé,
  • lorsqu’un pays déclinant veut s’opposer à un pays dont la puissance croissante peut changer les rapports de forces entre deux civilisations. Un conflit armé pourrait ainsi opposer les États-Unis à la Chine.

*

Les relations entre l’islam et le christianisme ont toujours été conflictuelles. Entre le VIIe et le VIIIe siècle, l’islam a soumis l’Afrique du Nord, la Perse, le Moyen-Orient, le nord de l’Inde et la péninsule Ibérique. Chrétiens et Musulmans se sont ensuite opposés lors des Croisades de 1095 à la chute d’Acre en 1291. Puis, les Turcs ottomans ont envahi une partie de l’Europe, prenant Constantinople en 1453 et assiégeant Vienne en 1529, avant de voir leur puissance décliner pendant les siècles suivants, battus par les chrétiens, et que leur empire ne disparaisse après la Première guerre mondiale. À ces affrontements s’ajoute la colonisation par l’Occident d’un grand nombre de pays musulmans au XIXe et au XXe siècle.

L’opposition entre christianisme et islam est profonde. Elle tient à leur différence majeure : l’islam se présente comme un mode de vie transcendant unifiant religion et politique, alors que le christianisme distingue spirituel du temporel. Elle tient aussi à leurs similitudes. Islam et christianisme sont des religions :

  • monothéistes et universalistes, qui prétendent incarner la vraie foi à laquelle chaque humain doit adhérer,
  • qui divisent le monde entre « eux » et « nous »,
  • missionnaires, demandant à chaque croyant de convertir les non-croyants,
  • dont l’expansion s’est souvent faite par la conquête, Jihad et Croisade étant des concepts proches.

Le conflit entre islam et christianisme s’est durcit au XXe siècle pour plusieurs raisons : 

  • la croissance démographique dans les pays musulmans a conduit à une augmentation du nombre de pauvres chez les jeunes qui ont embrassé la cause islamique,
  • le regain de confiance des Musulmans dans leur foi et leurs valeurs, 
  • les interventions occidentales dans les conflits internes au monde musulman au nom de l’universalisme, 
  • la chute de l’ennemi commun qu’était le communisme, 
  • la prise de conscience des différences culturelles du fait de l’augmentation des contacts internationaux. 

Le conflit entre l’islam et l’Occident est avant tout d’ordre culturel : le premier reproche au second son impérialisme, son individualisme, son amoralisme et, plus encore que son christianisme, son athéisme. Ces reproches, qui viennent de fondamentalistes mais aussi d’intellectuels musulmans, conduisent à une quasi-guerre, beaucoup plus violente et meurtrière que la guerre froide ou que la Guerre du Golf. Cette quasi-guerre qui n’implique qu’une partie du monde musulman se caractérise par l’emploi de moyens limités de façon intermittente. Des militants islamistes commettent des actes terroristes auxquels répondent des frappes aériennes ciblées. Si pendant la guerre froide les États-Unis furent souvent critiqués par des pays de leur camp, dans les guerres civilisationnelles, comme celle entre l’islam et l’Occident, chaque civilisation fait bloc.

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Le développement économique de l’Asie est l’un des événement majeur de la fin du XXe siècle. Cette richesse nouvelle a conduit à l’armement d’une zone dans laquelle cohabitent les civilisations chinoise, japonaise, orthodoxe, bouddhiste, musulmane et occidentale, où quatre États phares, le Japon, la Chine, la Russie et les États-Unis, ont des intérêts et au sein de laquelle des pays tels que l’Inde, l’Indonésie, la Corée du Sud, Taiwan, la Malaisie et le Viet-nam ont une influence importante. Ainsi, alors que depuis la fin de la guerre froide les relations se sont apaisées en Europe, l’Extrême-Orient est devenu une zone d’instabilité sur-armée dans laquelle se multiplient les sources de conflits, certaines héritées de la guerre froide comme la séparation des deux Chine et des deux Corées, d’autres liées à de nouvelles luttes d’influence. Les relations entre les États y sont complexes et ne s’inscrivent dans aucun cadre de coopération tel que l’Union européenne.

Au début des années 1990, les relations entre les États Unis et l’Asie se sont considérablement dégradées. Tout d’abord, les États-Unis ont reproché au Japon son trop faible soutien sur la scène internationale mais surtout ils l’ont menacé de sanctions pour ses pratiques commerciales anti-concurrentielles. Cet épisode installa une hostilité réciproque de l’opinion publique dans chacun des deux pays. Dans le même temps, les États-Unis ont reproché à la Chine de fournir des armes chimiques à l’Iran et des missiles au Pakistan tandis que la République populaire accusait les américains de diviser la Chine en fournissant des avions à Taïwan et de manoeuvrer pour qu’elle n’organise pas les Jeux Olympiques de l’an 2000. 

La dégradation des relations américano-asiatiques avait des causes profondes. Alors que l’effondrement de l’Union soviétique avait rendu inutile toute alliance, les relations commerciales avaient mis en évidence les différences culturelles fondamentales entre l’Occident et l’Asie. L’ethos confucéen valorise la hiérarchie, le refus du conflit, la crainte de perdre la face, la suprématie de l’État sur la société et de la société sur l’individu et privilégie les gains à long terme. A l’inverse, l’Occident privilégie l’individu et se méfie de l’État, sanctifie les droits de l’homme et donne la priorité aux gains immédiats. L’incompréhension culturelle est complète. Sur le plan économique, les américains on tenté en vain de pénétrer le marché intérieur japonais en dévaluant le dollar. Contrairement à toute logique économique occidentale, le Japon a résisté. Enfin, la réussite économique des pays asiatiques leur a donné confiance dans leur supériorité culturelle.

Devant ces obstacles insurmontables les américains durent se résigner à séparer les affaires et la politique, le commerce et les droits de l’homme. Ces concessions furent perçues comme de la faiblesse par la Chine qui est en train de devenir ce que les Américains tentent d’évite depuis toujours : une puissance dominante en Asie.

Après avoir retrouvé la première place en Asie et si son développement économique se poursuit, la Chine s’imposera comme le plus grand acteur que l’humanité ait connu. Deux choix se présenteront alors aux autres pays de la région : la recherche d’équilibre ou le suivisme. Il est vraisemblable que la plupart des pays asiatiques, de culture confucéenne et en conséquence plus sensibles à la hiérarchie qu’à l’équilibre, opteront pour le suivisme. Les États-Unis ont toujours oeuvré à ce qu’aucune nation dominante n’apparaisse, ni en Europe, ni en Asie. Pour l’Europe, le danger semble écarté mais pour que la Chine ne devienne pas hégémonique en Asie, les États-Unis doivent soit s’allier au Japon, soit entrer en guerre avec la République populaire. Dans son histoire, le Japon a montré qu’il s’alliait au pays dominant. Il est en conséquence vraisemblable qu’il déclinera la proposition américaine. On assistera ainsi à une domination chinoise en Extrême-Orient et à un mouvement de réasianisation des pays du continent sous l’égide de leur suzerain.

*

Le monde multipolaire qui succède à la guerre froide est complexe. Dans les grandes lignes : 

  • l’alliance islamo-confucéenne, issue d’un rapprochement entre la Chine, l’Iran et le Pakistan, rejoints par d’autres pays comme la Libye, est le principal adversaire de l’Occident,
  • l’Afrique et l’Amérique latine, sans État phare, ne peuvent peser face à l’Occident. A moyen terme, l’Amérique latine qui lui est culturellement proche pourrait s’en rapprocher alors que l’Afrique s’en éloignera probablement pour revendiquer sa culture, peut-être conduite par l’Afrique du Sud, candidate au statut d’État phare,
  • la Russie se trouve en position d’arbitre dans le face à face entre l’alliance islamo-confucéenne et l’Occident. Pour en tirer avantage, l’Occident devra la reconnaître comme État phare de la civilisation orthodoxe, garantir sa sécurité en la rendant partenaire de l’OTAN dont l’extension devra exclure les pays orthodoxes et notamment l’Ukraine à moins d’une partition de celle-ci,
  • les relations sino-russes se sont réchauffées dans les années 1990 grâce aux échanges commerciaux et à la coopération militaire, malgré les différents concernant la Mongolie et l’immigration illégale Chinoise en Sibérie. L’avenir de ce rapprochement reste incertain, 
  • les relations agitées entre la Russie et l’islam se caractérisent par la défense des intérêts orthodoxes dans les Balkans et en Arménie ainsi que par les guerres en Tchétchénie et au Tadjikistan. La Russie s’est en revanche rapprochée de l’Iran a qui elle fournit du matériel militaire et des équipements nucléaires civils, 
  • les relations entre les puissances montantes que sont l’Inde et la Chine se sont dégradées notamment suite à l’alliance sino-pakistanaise. Une guerre entre les deux pays est hautement probable au XXIe siècle, 
  • la Russie entretient de bonnes relations avec l’Inde dont elle est un gros fournisseur d’armes, 
  • les différends entre l’Inde et les États-Unis concernant la prolifération des armes, les droits de l’homme et le Cachemire pourraient passer derrière leur intérêt commun de contenir la Chine. 

L’examen des relations entre États phares permet de dégager les tendances lourdes à l’échelle des civilisations, bien que des alliances de circonstances ou des guerres intra-civilisationnelles soient possibles.

Chapitre X – Des guerres de transition aux guerres civilisationnelles – La guerre d’Afghanistan et la guerre du Golf furent emblématiques. En Afghanistan, la défaite de l’Union soviétique face à la technologie américaine, l’argent saoudien, la démographie et la ferveur musulmanes, fut interprétée par l’Occident comme le triomphe du monde libre. Pour les musulmans, elle était une victoire de l’islam. Le conflit laissa derrière lui des combattants expérimentés, le souvenir d’un Jihad victorieux et une confiance religieuse nouvelle.

L’invasion du Koweit par l’Irak fut généralement condamnée par les dirigeants musulmans, mais l’entrée en guerre des forces occidentales déclencha un mouvement de soutien quasi-unanime au président irakien de la part des opinions publiques et des intellectuels musulmans. Saddam Hussein identifia alors son combat à celui de l’Islam. Le tyran sanguinaire laïc devint l’homme qui s’opposait à l’Occident. Les dirigeants Egyptiens ou du Maghreb, jusque là favorables aux occidentaux, apportèrent leur soutien à l’Irak, sous la pression de leur population. Cette guerre qui s’était rapidement transformée en guerre de civilisations laissa une immense amertume dans le monde arabe : l’Occident triomphait et les américains maintenaient leur présence dans le Golf persique et leur main mise sur le pétrole, véritable enjeu du conflit.

Les conflits civilisationnels sont des conflits communautaires entre États ou groupes appartenant à des civilisations différentes. Les guerres civilisationnelles résultent de ces conflits. Elles ont donc des points communs. Les guerres communautaires comme les guerres civilisationnelles : 

  • opposent des populations séparées ou mélangées sur un même territoire,
  • sont longues et sanglantes, alternant la violence aigüe et l’hostilité latente,
  • se règlent rarement par des négociation, leur fondement n’étant pas idéologique mais identitaire.

En revanche les guerres civilisationnelles ont pour spécificités : 

  • d’opposer généralement des peuples séparés par le fossé le plus profond qui soit : la religion. Les violences visent souvent l’épuration ethnique par la déportation ou l’assassinat pour acquérir un territoire considéré comme sacré, 
  • d’être susceptibles de s’étendre en raison des alliances de chacun des belligérants avec les pays de la civilisation dont il fait partie et de sa diaspora. 

*

La fin de la guerre froide a rendu les conflits communautaires plus nombreux et plus visibles. Dans les années 1990, il apparait que les deux tiers des conflits intercivilisationnels opposaient des musulmans à des non-musulmans en Asie, en Afrique et en Europe. De plus, les conflits au sein de l’Islam étaient également plus nombreux que dans les autres civilisations. Pourquoi, à la fin du XXe siècle, les pays musulmans sont-ils plus belliqueux vis à vis des non musulmans mais aussi à l’intérieur de l’islam ? Les principales hypothèses sont les suivantes : 

  • l’islam, créé et diffusé par des chefs militaires, a toujours valorisé la guerre,
  • l’extension de l’islam par la terre a permis de convertir les populations des villes alors que celles des campagnes ont souvent conservé leur religion. L’islam a donc dû faire face à une hostilité à l’intérieur et aux frontières de son territoire,
  • l’islam qui intègre religion et politique est difficilement assimilable dans des pays non musulmans,
  • les musulmans invoquent le fait qu’ayant été les victimes de l’Occident au XIXe et au XXe siècle, la violence est une réaction à ces injustices. Cette explication n’explique pas les violences dans les pays où ils sont majoritaires,
  • l’absence d’État phare, de centre dominant disposant d’une autorité suffisante pour parler au nom de l’islam, peut expliquer les violences intra et extra civilisationnelles,
  • mais avant tout, le facteur démographique est déterminant : l’augmentation de la population musulmane et, en son sein, une proportion de jeunes de 15 à 24 ans de plus de 20 % sont des sources de violence. Seuls le développement économique et le vieillissement de la population pourront l’apaiser.

L’examen de la démographie montre en effet que dans un pays où cohabitent plusieurs communautés appartenant à des civilisations différentes, l’augmentation de l’une d’elles en raison d’un taux de fécondité supérieur crée de l’instabilité. Ainsi, dans les années 1970 au Liban, l’augmentation spectaculaire de la communauté chiite par rapport aux chrétiens maronites a conduit à l’effondrement des institutions. Au Kosovo, les Albanais musulmans, dont la proportion est passée de 67 % à 90 % de la population entre 1961 et 1991, ont revendiqué l’indépendance de leur région entrainant la guerre avec la Serbie. La proportion de jeunes entre 15 et 24 ans est également susceptible d’être à l’origine de conflits. Ainsi, au Sri Lanka, les affrontements entre Cingalais et Tamouls dans les années 1970 et 1980 ont eu lieu à des périodes où les jeunes représentaient plus du seuil critique de 20 % de la population. Ces conditions favorisant les guerres s’ajoutent bien entendu à des motifs politiques.

Chapitre XI – Dynamique des guerres civilisationnelles – Dans les guerres civilisationnelles, comme dans tous les autres conflits communautaires, l’identité de chaque belligérant s’exacerbe. Les dirigeants modérés, impuissants à trouver une solution pacifique sont remplacés par des extrémistes. Chaque belligérant appelle à l’aide la communauté internationale la plus large possible, celle avec laquelle il est lié par la civilisation. Lorsque la violence a fait coulé suffisamment de sang, les modérés des deux camps reviennent sur le devant de la scène pour trouver une issue.

Un conflit local peut vite se changer en guerre civilisationnelle. Les identités deviennent alors la caractéristique majeure des belligérants, chaque communauté considérant les ennemis comme des sous-hommes qu’il est légitime de tuer. Cette tendance au basculement d’un conflit local en guerre civilisationnelle est plus marquée dans le monde islamique, lorsqu’un groupe musulman affronte des non-musulmans.

Dans les guerres civilisationnelles, chaque civilisation soutient son champion craignant que sa défaite marque l’amorce de son déclin, la chute du premier domino amorçant une réaction en chaîne.

La guerre de Bosnie a suivi cette logique. Alors que les identités étaient jusque-là secondaires, dès le début des combats le projet d’une Bosnie multiculturelle fut oublié et chaque partie devint le représentant de sa civilisation. Les Serbes de Bosnie rêvèrent de Grande Serbie et s’identifièrent au monde orthodoxe. Les Croates de Bosnie caressant le projet de Grande Croatie devinrent des catholiques fervents. Alija Izetbegovic arriva au pouvoir avec le projet d’une domination musulmane de la Bosnie.

Les guerres civilisationnelles possèdent un schéma général qui leur est propre. Les pays concernés se distinguent par leur niveau d’engagement. Ce schéma, dans sa version complète, est le suivant : 

  • au premier niveau, les belligérants s’affrontent : les Israéliens et leurs voisins arabes, les Arméniens et les Azéris dans le Nagorny-Karabakh, les Croates, les Serbes et les Musulmans en Bosnie…
  • au second niveau, les pays directement alliés aux belligérants qui entrent parfois en guerre : la Croatie et la Serbie, alliées de leurs communautés en Bosnie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan soutenant respectivement les Arméniens et les Azéris du Nagorny-Karabakh …
  • au troisième niveau, les pays liés aux belligérants par la civilisation : la Russie alliée des Serbes, l’Allemagne alliée des Croates, l’Iran et la Turquie alliés des Bosniaques. Il s’agit souvent des États phares de la civilisation à laquelle appartient chaque belligérant,
  • enfin, la diaspora de chaque partie en guerre qui apporte des fonds, des combattants, mais surtout qui fait pression sur la politique internationale des pays dans lesquels elle constitue une communauté importante.

A la différence de la guerre froide, le conflit civilisationnel ne s’écoule pas du haut vers le bas. Il bouillonne à partir du bas. 

Dans les années 1990, les coalitions qui se formèrent dans les guerres du Caucase suivirent les lignes civilisationnelles : d’un côté les Chrétiens de Géorgie, d’Arménie, du Nagorny-Karabakh et d’Ossétie du Nord, de l’autre les Musulmans d’Ingouchie, de Tchétchénie, d’Azerbaïdjan.

En 1991, la sécession de la Slovénie et de la Croatie provoqua l’embrasement de la Yougoslavie en un ensemble complexe de guerres civilisationnelles. Dans chaque pays en guerre, les minorités devinrent des cibles. En Bosnie, trois parties s’affrontèrent : les Bosniaques, la minorité croate et la minorité serbe, ces dernières étant soutenues, au deuxième échelon, respectivement par la Croatie et par la Serbie. Au troisième échelon, les pays d’Europe occidentales et le Vatican apportèrent leur soutien à la Croatie catholique, la Russie et la Grèce à la Serbie orthodoxe, l’Iran, l’Arabie Saoudite, la Turquie à la Bosnie musulmane. La Bosnie reçut des pays musulmans, notamment de l’Arable Saoudite et de l’Iran, deux milliards de dollars qui lui permirent de transformer son armée en haillons en une force moyenne. Chaque belligérant reçut ainsi de ses parents en religion une aide financière, des armes et des combattants. Les diasporas jouèrent également un rôle important sur le plan financier, humain et politique.

Dans le monde musulman, à cette logique d’alliance qui fonctionne de façon particulièrement efficace, s’ajoute une internationale flottante composée d’anciens de la guerre d’Afghanistan.

Les leçons de la guerre de Bosnie sont que, primo, les participants de base à des guerres civilisationnelles peuvent compter sur l’aide, parfois substantielle, de leurs frères en civilisation, secundo, cette aide peut affecter de manière significative l’issue de la guerre, tertio, les gouvernements et les peuples d’une civilisation donnée ne répandent pas leur sang ni ne dépensent leurs magot pour aider un peuple d’une autre civilisation à mener une guerre civilisationnelle.

La seule exception à ces règles fut la position des États-Unis lors de la guerre de Yougoslavie. Considérant la Bosnie victime d’un génocide, ils laissèrent l’Iran et l’Arabie Saoudite lui fournir des armes malgré l’embargo. Cette naïveté conduisit les bosniaques à reprocher aux américains de ne pas les avoir aidés davantage et se solda par la création dans les Balkans d’un État fortement influencé par l’Iran.

Pour arrêter les guerres civilisationnelles qui ont pour origine des conflits religieux et culturels ancestraux, deux conditions doivent être réunies : 

  • l’épuisement des participants de base, 
  • l’existence de participants de deuxième ou troisième niveau ayant intérêt à l’arrêt des combats.

Une fois ces conditions remplies, dans un schéma complet de guerre civilisationnelle, les parties de 3e échelon s’entendent sur les conditions d’arrêt des combats, font pression sur les parties de 2e échelon qui, dans ce qui s’apparente à une trahison, conditionnent leur soutien aux belligérants à l’acceptation de ces conditions. Les guerres civilisationnelles bouillonnent depuis le bas, la paix civilisationnelle percole depuis le haut.

Chapitre XII – L’Occident, les civilisations et la Civilisation – Toutes les civilisations qui se sont considérées comme universelles se sont crues immortelles. L’Occident est-il promis à un destin différent de ceux de l’Empire romain, du Califat abbasside ou de l’Empire mongole ? Le renouveau de l’islam et le dynamisme asiatique montrent que d’autres sociétés sont possibles. 

S’il a dominé le monde depuis cinq siècles par sa technologie, l’Occident est aujourd’hui, malgré sa richesse, une société mature en proie à un déclin interne dont les principales caractéristiques sont les suivantes : 

  • l’essentiel du surplus de la richesse produite n’est plus investi dans des inventions productives afin de constituer un levier d’expansion ; il est destiné à la consommation et des fins non productives allant de paire avec une faible croissance économique et une démographie stagnante,
  • un déclin moral qui se traduit par le développement de comportements antisociaux tels que le crime, la violence et la drogue, par un déclin de la famille, par une baisse de la confiance entre concitoyens et une moindre participation aux initiatives bénévoles, par une baisse de la valeur de l’éthique et par une désaffection pour le savoir et l’activité intellectuelle,
  • la contestation, notamment au États-Unis, de l’héritage occidentale : liberté, démocratie, individualisme, égalité devant la loi, respect de la Constitution et de la propriété privée. Assimilant l’Occident aux crimes de l’Occident, une minorité d’intellectuels défendent le multiculturalisme au bénéfice de cultures non européennes, en sens inverse de la démarche des pères fondateurs des États-Unis visant à constituer une nation avec des personnes d’origines différentes selon la devise : E pluribus unum. Défendant la prévalence des identités ethniques, de sexe, et de préférences sexuelles, ils ignorent que l’unité d’une nation se fonde sur la culture, non sur l’idéologie politique comme en témoigne le destin de l’Union soviétique. Théodore Roosevelt l’avait exprimé en ces termes : le moyen le plus sûr pour conduire cette nation à la ruine, pour empêcher radicalement le développement d’une vraie nation, serait de la laisser devenir un assemblage confus de nationalités rivales.

Après la fin de la guerre froide, la paix et la prospérité de l’Occident nécessitent, en complément de l’OTAN, un étroit rapprochement politique et commercial entre les États-Unis et l’Europe, basé sur le libéralisme économique, l’État de droit, la démocratie et l’héritage culturel gréco-romain.

*

Les États-Unis n’ont pas compris la nouvelle logique des alliances selon les affinités culturelles apparues après la guerre froide. Guidées par le rêve d’États multiculturels, les administrations Bush puis Clinton ont conduit une politique étrangère favorable à l’unité de la Yougoslavie ou de la Russie. Elles n’ont pas perçu l’urgence de faire évoluer les traités internationaux pour se rapprocher de certains pays de l’ancien Pacte de Varsovie. Enfin, les États-Unis ni l’Europe n’ont compris que la croyance occidentale dans la vocation universelle de sa culture est  fausse, elle est immorale et elle est dangereuse. L’influence culturelle étant liée à la puissance, l’Islam et la culture asiatique prétendront rapidement à leur tour à l’universalisme. 

L’Occident ne peut plus façonner les autres civilisations. Il est désormais de son intérêt de protéger sa culture par un rapprochement des États-Unis, de l’Europe incluant les pays d’Europe centrale non orthodoxes, de freiner la puissance militaire des pays musulmans et de la Chine et de maintenir sa supériorité technologique et militaire. Enfin, le maintien de la paix exige qu’il reconnaisse la Russie comme État phare du monde orthodoxe et, surtout, qu’il reste en dehors des confits au sein des autres civilisations.

*

Le risque le plus important de guerre entre civilisations est lié à la modification des rapports de force au sein de la civilisation confucéenne et entre les deux États phares que sont la Chine et les États-Unis. La Chine pourrait étendre sa domination sur toute la mer de Chine et sur ses ressources pétrolières dont certaines appartiennent au Vietnam. Ce dernier pourrait appeler les États-Unis à l’aide ce qui, par réaction en chaine, conduirait à un conflit, nucléaire ou conventionnel, impliquant l’Occident, la Russie, l’Asie qui en sortiraient totalement anéantis ou très affaiblis. Le pouvoir basculerait alors vers le sud de l’Asie et du continent Américain, l’Inde et l’Indonésie devenant des États phares au centre du monde politique. 

Eviter une guerre civilisationnelle mondiale dans le contexte multipolaire actuel nécessite le respect de :

  • la règle de l’abstention : les États phares n’interviennent pas dans des conflits impliquant des civilisations autres que la leur,
  • la règle de la médiation concertée : les États phares s’entendent pour arrêter les conflits entre des pays de leur propre civilisation.

Ces règles supposent aussi une meilleure représentation de toutes les civilisations au Conseil de sécurité de l’ONU alors que seules les cultures occidentale, orthodoxe et confucéenne y sont représentées.

*

Vouloir imposer au monde le modèle occidentale au nom de son universalisme prétendu ou favoriser le multiculturalisme à l’échelle d’un pays sont des entreprises dangereuses. L’existence d’un pays est conditionnée par la réalité de sa culture. La sécurité du monde impose d’accepter des cultures différentes. En conséquence, pour éviter une guerre civilisationnelle à l’échelle mondiale, le respect d’une troisième règle est nécessaire : la règle des points communs, consistant à propager les valeurs communes à toutes les civilisations. Ces valeurs partagées par l’humanité toute entière définissent la Civilisation, mélange de rigueur morale, de haut niveau d’éducation, d’élévation philosophique et religieuse… 

L’aptitude des responsables politiques, religieux, spirituels et intellectuels des différentes civilisations du monde à mettre en oeuvre les règles de l’abstention, de la médiation concertée et des points communs au sein d’un ordre international, en réponse aux risques engendrés par le choc des civilisations, déterminera l’avenir du monde.

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