Une journée d’Yvan Denissovitch – Alexandre Soljénitsyne

Sol_1974Alexandre Soljénitsyne (1918 – 2008)

Une journée d’Yvan Denissovitch est le récit d’une journée d’hiver dans un camp spécial, sur une île de l’Archipel de Goulag du nord du Kazakhstan. Le détenu, ou zek, Yvan Denissovitch Choukhov, 40 ans, purge la neuvième des dix années de sa peine. En 1942, son unité s’était rendue aux Allemands. Evadé et de retour dans le camp soviétique, Choukhov fut accusé d’espionnage pour les Allemands, sans plus de précision ni de preuve, et condamné pour « trahison de la patrie », qui a trahit l’autre ? Les camps spéciaux, les plus durs, ont pris la suite du bagne rétabli puis supprimé par Staline.

Le réveil est sonné avant l’aube, par un rail frappé. Tout est encore gelé. Ceux qui traînent au lit risquent d’être punis. L’habillement doit être réglementaire. Un co-détenu de Choukhov portant des vêtements supplémentaires est condamné à 10 jours de cachot dans la prison de pierre, ou Bour, et à une tuberculose quasi-assurée.

Choukhov fait partie de la brigade 104. La brigade, composée de 25 hommes, est un moyen efficace pour obliger les hommes à travailler. Leur sort est lié. Si certains tirent aux flancs, tous sont punis. La surveillance mutuelle qu’implique cette organisation est une garantie de résultats pour les geôliers. La compétence, les qualités de meneur et la reconnaissance de l’autorité de leur brigadier sont des conditions de survie pour les zeks.

Le brigadier de la 104, Turine, a été renvoyé de l’armée et arrêté pour avoir été fils de koulak. Il fait le maximum pour ses hommes en retour de leur obéissance sans faille. La brigade compte notamment un sous-brigadier, Pavlo, un jeune de 16 ans, Hotchik, condamné pour avoir ravitaillé des combattants ukrainiens de Bandera, Fietoukhov, un homme important disgracié et suscitant le mépris de ses co-détenus pour son manque de dignité le conduisant à mendier sans cesse des mégots, de la nourriture et à lécher les écuelles. César, un planqué qui travail dans un bureau et reçoit des colis, Aliocha, un baptiste condamné à 25 ans parce que sa foi ne faisait pas assez de place à la théorie d’Avant-Garde, en font également partie.

La brigade est affectée à la construction d’un bâtiment dans le cadre d’un projet de centrale électrique. Mais les détenus ne reçoivent ni le matériel, ni les outils nécessaires. Ils ont recours au chapardage et à la récupération. Une truelle devient pour le maçon un objet précieux qu’il cache derrière une pierre car on se méfie même de ses camarades de brigade. On récupère un morceau de lame de scie ramassé par terre pour un usage ultérieur encore indéterminé. On cache du carton parce que « ça peut servir », et qui sert finalement à calfeutrer les fenêtres de la pièce où l’on fait le mortier destiné à jointoyer les briques des murs à monter.

Sur le chantier où rien n’est fait pour faciliter le travail des brigades, la préparation prend un temps énorme : casser la glace sur les murs déjà commencés, chauffer la pièce où l’on fait le mortier puis trouver un moyen de le monter sur les échafaudages. Pourtant, quelle efficacité ! Le brigadier Turine organise le travail avec talent. Les hommes n’ont pas le choix, s’ils veulent être un peu mieux nourris et éviter les punitions, ils doivent avancer. Après une préparation longue et fastidieuse le travail de maçonnerie commence enfin. Les zeks de la 104 y prennent un certain plaisir à tel point que le soir, voulant terminer le travail commencé, ils sont en retard au rassemblement.

Tous les travaux ne sont pas aussi gratifiants et nombreux sont ceux qui creusent à la pioche un sol gelé. L’attribution des tâches fait l’objet de négociations entre les brigadiers et les autorités corrompues du camp. Un bon brigadier fait partie des conditions de survie.

La journée est émaillée de cérémonials longs et détestables ou rapides et plus plaisants : l’appel du matin, les fouilles, les comptages interminables à la sortie du camp, à l’entrée du chantier, au départ du chantier et, enfin, de retour au camp. Une évasion peut coûter cher aux soldats d’escorte. Alors ils comptent et recomptent. Les repas sont des moments privilégiés la faim étant la plus fidèle compagne du zek. Les cuisiniers et leurs aides se réservent ce qu’il y a de mieux, les zeks mangent ce qui reste. Le réfectoire n’est pas un lieu de détente et il faut savoir y faire valoir ses droits. Les brigadiers et les sous-brigadiers ont une double ration de bouillie de semoule, ou kacha. Turine donne sa part supplémentaire à ses hommes. L’ordinaire est amélioré par des colis, pour ceux qui en reçoivent, ou par des suppléments liés au travail réalisé. Le troc permet aussi d’obtenir de la nourriture contre de menus services : faire la queue pour un colis aider, aider à dissimuler un objet ou à éviter un contrôle.

Les relations entre les zeks sont souvent sèches. On y détecte parfois du respect ou des pointes d’estime et de compassion mais les grandes amitiés sont rares. En revanche, les détenus privilégiés qui secondent les soldats d’escorte font preuve d’une loyauté sans aucune trace de sympathie pour leurs co-détenus.

La journée de Choukhov se termine. Elle a été plutôt bonne pour lui : le travail n’a pas été désagréable, il n’a pas été puni et il a pu se procurer de la nourriture supplémentaire. « Presque du bonheur » conclut ironiquement l’auteur. Choukhov sait que sa peine ne finira pas par une libération dans deux ans mais au mieux par une relégation.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s