Le premier homme – Albert Camus

ob_ded829_0-albert-camusAlbert Camus (1913 – 1960)

Le premier homme est un roman autobiographique inachevé dont le manuscrit fut trouvé dans la sacoche qu’Albert Camus avait avec lui dans l’accident de la route qui lui coûta la vie le 4 janvier 1960. Il y raconte sa jeunesse dans une famille de français d’Algérie extrêmement modeste pendant l’entre deux guerres.

Partie I – Recherche du père –  La famille Cormery, alias Camus, arriva en 1913 à Mondovie, une localité située à une vingtaine de kilomètres de Bône où le père, Henri, devait reprendre la gérance d’un domaine agricole. Jacques, alias Albert, naquis le jour de l’arrivée. Henri ayant étant mobilisé dès l’été 1914, la mère, Catherine, et ses deux enfants, retournèrent vivre à Alger, chez sa propre mère où elle apprit très vite la mort de son mari, en 1914. Catherine Cormery faisait des ménages et Jacques partageait la vie et les jeux des enfants pauvres du quartier Bellecourt : l’école primaire, où ses résultats étaient brillants, les activités de rue et les jeux de plage sous un soleil omniprésent.

Sa mère qu’il adorait par dessus tout était très effacée, incapable d’exprimer ses sentiments pour son fils autrement que par des regards ou des phrases simples. Analphabète, malentendante, ayant des difficultés d’élocution suite à une maladie contractée dans l’enfance, ses capacités intellectuelles étaient limitées. Elle passait l’essentiel de son temps libre à regarder la rue depuis la fenêtre du petit appartement où elle vivait. Sa grand-mère, tyrannique et volontaire, dirigeait le foyer. Elle n’hésitait pas à frapper Jacques à coup de nerf à bœuf lorsqu’il abimait ses chaussures au football de rue, ou à plonger la main dans les toilettes collectifs de l’étage pour rechercher une pièce que Jacques s’était octroyée, expliquant qu’elle était tombée de sa poche lorsqu’il retirait sa culotte. Le Frère de Catherine, Ernest, tonnelier de profession, partageait également le foyer. Sourd, ne s’exprimant que par un nombre de mots très restreint et des onomatopées, il avait pour Jacques une très forte d’affection, l’emmenant volontiers à la chasse le dimanche en compagnie de ses amis de travail. Il partagea plus tard la vie de sa sœur Catherine après la mort de la grand-mère, chacun étant devenu indispensable à l’autre.

Adulte, Jacques essaya de découvrir qui était Henri Cormery, blessé à la bataille de la Marne, soigné à Saint-Brieuc où il était mort et avait été inhumé. Lorsqu’il interrogeait sa mère, elle ne se souvenait de rien et il ne connaissait de son père que des épisodes décousus comme ce jours où il s’était levé très tôt pour assister à l’execution d’un ouvrier agricole qui avait massacré la famille de ses patrons. De retour chez lui et malgré l’indignation qu’il avait ressentie devant l’atrocité du crime, il s’était recouché et avait vomis plusieurs fois. Jacques, impressionné par cette histoire, avait longtemps rêvé qu’on venait le chercher pour l’exécuter. Lorsqu’il se rendit sur la tombe de son père, à la demande de sa mère, il n’éprouva rien pour cet homme qu’il ne connaissait pas. Les rares personnes à avoir côtoyé Henri Cormery, notamment un ancien directeur d’école qui avait fait avec lui du service actif contre les Marocains, parlaient d’un homme taciturne dure à la tâche et juste. Descendant d’Alsaciens émigrés en Algérie après la défaite de 1870, il avait épousé par devoir Catherine, d’origine espagnole mahonnaise qu’il avait mise enceinte. Henri Cormery avait mené une existence de travail et était mort en France qu’il voyant pour la première fois, sans jamais avoir rien choisi de ce qui avait été sa vie. Ce père resterait pour Jacques, à tout jamais, un inconnu.

L’existence de Jacques Cormery fut, à l’âge de neuf ans, bouleversée par son instituteur de classe de certificat d’études, M. Bernard, alias Louis Germain. Exigent, sévère et bienveillant, M. Bernard captivait Jacques qui était en retour son élève préféré sans que cela n’engendre toutefois d’injustice vis à vis de ses camarades. L’école était alors le seul répit à la misère intellectuelle et matérielle dans laquelle il baignait. L’attachement de M. Bernard pour Jacques était en partie lié à un événement : il avait lut à la classe les Croix de bois de Dorgelès. Lorsque la lecture fut terminée, Jacques était en sanglots, son émotion trouvant sa source dans le récit mais aussi dans son histoire personnelle d’orphelin de guerre. Lors d’une des visites régulières que Jacques, devenu adulte, rendait à M. Bernard, celui-ci lui offrit l’ouvrage. Devant son refus il insista « Tu as pleuré le dernier jour tu te souviens ? Depuis ce jour, ce livre t’appartient.»

M. Bernard proposa aux quatre meilleurs élèves de sa classe de présenter l’examen de boursier permettant d’entrer au lycée : Jacques, Pierre, son meilleur, et deux de leur camarades. Pour les préparer, il leur donna des cours supplémentaires après la classe. La grand-mère de Jacques, impatiente que ce dernier rapporte un salaire, n’accepta pas immédiatement. M. Bernard dut lui rendre visite et la convaincre, lors d’un entretien auquel Jacques n’assista pas, invité par son instituteur à aller faire un tour dans la rue pour ne pas entendre le bien qu’il dirait de lui. Après le départ de l’instituteur, la grand-mère le rattrapa dans la rue et lui dit qu’elle ne pouvait pas lui payer les cours supplémentaires. M. Bernard répondit « Ne vous en faites pas, il m’a déjà payé ». Enfin, le jour de l’examen, M. Bernard accompagna ses élèves au lycée, leur acheta des croissants et lorsque le nom de Jacques fut appelé lui dit « Va, mon fils ». Trois élèves sur quatre furent reçus dont Jacques et Pierre. Jacques savait qu’une porte s’ouvrait sur une autre vie.

Jacques Cormery, alors que la guerre d’Algérie avait commencé, retourna à Mondovi où il avait passé les premiers mois de sa vie. Dans un climat tendu entre arabes et européens, ni le nouvel occupant du logement de sa famille, ni le gardien arabe de l’une des fermes du domaine, ni le vieux docteur qui l’avait mis au monde ne purent lui parler précisément de son père. L’oubli avait tout recouvert. Peu après, dans l’avion qui l’emmenait à Alger rendre visite à sa mère pour qui son amour était resté indéfectible depuis son plus jeune âge, Jacques se remémora l’histoire qu’il avait entendue de la bouche du docteur, de ces quarante-huitards poussés vers l’Algérie par la misère et la promesse d’un logement et de 2 à 10 hectares dans la nouvelle colonie qu’ils devaient fonder à Mondovie. Après un départ avec fanfare et bénédiction du curé, un voyage en péniche d’un mois de Paris à Marseille puis une semaine de traversée dans une promiscuité insoutenable, ils ne trouvèrent que des campements de fortune, des pluies diluviennes, de la boue, des moustiques, l’hostilité des autochtones et le choléra qui décima les deux tiers d’entre eux. Partis en 1849, ces candidats à l’espoir ne construisirent les premières maisons qu’en 1854. Et c’est dans des conditions comparables, pour échapper à la misère ou à la persécution que nombre d’autres colons ont convergé vers l’Algérie, tels les espagnols mahonnais dont était issue la mère de Jacques ou les Alsaciens de la famille de son père, fuyant la domination allemande en 1871. Jacques se sentait le premier homme « sur cette terre de l’oubli » : il avait du s’élever seul, sans père pour lui transmettre un savoir, un secret, une morale, sans racine et sans foi. Et tout ceux qui y vivaient avaient, à des degrés divers, souffert de cette absence et de cet oubli.

Partie II – Le fils – L’entrée au Lycée fut pour Jacques et Pierre, son voisin et ami de toujours, une nouvelle vie. Leur différence avec la jeunesse aisée qu’ils y côtoyaient se traduisait de mille façons : ils étaient les seuls à emprunter les tramways rouges qui desservaient les quartiers pauvres pour s’arrêter place du Gouvernement et non les verts qui, depuis les quartiers résidentiels, arrivaient jusqu’au lycée ; sur un formulaire, Jacques, avec réticence, ne trouva rien d’autre à écrire pour désigner la profession de sa mère que « domestique » ; la mère de Jacques avait appris à signer grossièrement mais, lorsqu’elle travaillait à des heures inhabituelles, sa grand-mère était incapable de signer à sa place, ce qui mettait Jacques dans l’embarras vis à vis de ses professeurs.

Séduit par un comportement qui lui paraissait singulier, Jacques se lia d’amitié avec un fils de famille qui citait de façon respectueuse son père et son grand-père, et parlait de patrie et de sacrifice en des termes qui lui étaient totalement étrangers. Pendant les cours les différences sociales disparaissaient et le niveau de Jacques et de Pierre, formés par M. Bernard, n’avait rien à envier à celui de leurs camarades. Les journées commençaient à 6h15, lorsque Jacques passait chercher Pierre chez lui. Puis ils se rendaient au Lycée pour le petit déjeuner auquel ils avaient droit en tant que demi-pensionnaires, à 7h15. La fin des cours à 16h00 était suivie d’une heure de détente pendant laquelle Jacques jouait au football, puis par deux heures d’étude. A 19h00, retour à la maison où le diner était servi à 20h00.

L’angoisse de l’obscurité ressentie par Jacques dès la tombée de la nuit, rapide en Afrique du Nord, ne se dissipait que lorsque sa grand-mère allumait la lampe à pétrole éclairant la table familiale. Les jeudis, Jacques et Pierre retrouvaient leur univers et occupaient leur temps à la plage, au football ou à la maison des invalides de guerre de Kouba où la mère de Pierre occupait un emploi de blanchisseuse. Mais le jeudi était aussi consacré à la bibliothèque où ils pouvaient soulager leur insatiable appétit de lecture, en empruntant principalement de romans d’aventure, préférant dans leur boulimie les volumes écrits en petits caractères sur des pages sans marges.

La remise des prix de fin d’année d’où Jacques rapportait une pile de livres était la seule occasion pour sa mère et sa grand-mère de venir au lycée. La encore, leur arrivée très en avance trahissait un milieu où les contraintes sociales sont légères. Puis les longs discours lassaient vite les deux femmes qui n’en percevaient pas pécisément le sens.

Lorsque Jacques entra en troisième, sa grand-mère voulu qu’il travaille pendant les vacances d’été. A son grand désespoir, il devait renoncer à la plage, aux jeux, au soleil de l’été. Il travailla comme commis dans une quincaillerie puis, l’année suivante, chez un courtier maritime. Il se présenta, accompagné de sa grand-mère, prétendant chercher un travail stable sachant qu’à la fin de l’été il retournerait au lycée. Ce mensonge qu’il devait porter puis avouer le dernier jour fut pour lui difficile à vivre. Toutefois, l’argent qu’il ramenait lui donna une fierté et une assurance qui coïncidaient avec la sortie de l’enfance.

En seconde, il avait acquis au lycée une certaine aisance. Chez lui, sa grand mère ne le frappait plus depuis le jour où il lui avait arraché le nerf à bœufs des mains. Jacques, sans tradition, sans mémoire et sans foi, était mû par une force souterraine et puissante qui lui permettait d’assimiler la vie, d’appendre de ce qu’il voyait pour finalement se sentir à sa place partout. Son pays de soleil, de mer, de vent, d’odeurs mais aussi de dangers et de tension entre les communautés avait produit en lui un amour des sens et de la vie.

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