L’archipel du Goulag – Tome I – Alexandre Soljénitsyne

Dans L’Archipel du Goulag qu’il qualifie d’essai d’investigation littéraire, Alexandre Soljénitsyne brosse un tableau qu’il souhaite le plus complet possible de la répression soviétique entre 1918 et 1956. Il en aborde tous les aspects et évoque un nombre considérable de détenus qu’il a croisés ou dont il a entendu parler pendant et après sa détention.

En lien avec :

L’archipel du Goulag – Tome II

L’archipel du Goulag – Tome III

PREMIERE PARTIE : L’industrie pénitentiaire

1- L’arrestation – L’arrestation d’un homme peut prendre de nombreuses formes. Les méthodes classiques consistent à tambouriner à la porte en pleine nuit en criant « vous êtes arrêté ! » ou à perquisitionner le logement puis à emmener le suspect. Mais il arrive également qu’un homme que vous ne connaissez pas se dise être votre ami et vous attire à l’écart de la foule pour discuter. On peut vous arrêter dans un train ou sur votre lit d’hôpital. Lors des arrestations de masse, de simples appels suffisent. Dans l’esprit de l’interpelé, qui n’a généralement commis aucun délit, tourbillonnent : « Qu’est-ce que j’ai fait ? », « Pourquoi moi ? », « C’est une erreur, je vais m’expliquer et ça va s’arranger. » Toute fuite serait un aveu. Par un mécanisme psychique inexplicable, personne ne crie lors de l’arrestation ou en chemin vers la prison pour alerter les autres citoyens. Ce serait pourtant la seule chose qui gênerait le travail des agents de la sécurité d’Etat.

L’auteur, capitaine de l’Armée Rouge, fut arrêté sur le front au bord de la Baltique en février en 1945 pour sa correspondance avec un camarade d’école combattant sur le front ukrainien. Il ne cria pas non plus lorsque de retour à Moscou, il dût conduire son escorte, ignorant le chemin, jusqu’à la Loubianka, siège du NKVD.

2- Histoire de nos canalisations – Les canalisations désignent les voies que les hommes libres empruntent pour devenir des détenus. Les flots qui les ont parcourues n’ont jamais cessé. Fin 1917 Lénine donna le ton en ordonnant de « nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles. » L’absence de code pénal ne fut pas un obstacle, l’esprit révolutionnaire suffisait. L’auteur propose une liste de ces flots que le manque d’archives disponibles rend forcément incomplète :

Dans les premières années après la révolution furent arrêtés, emprisonnés, déportés, parfois fusillés :

  • les Cadets, membres du parti constitutionnel-démocrate, les membres de partis d’inspiration socialiste-révolutionnaire, et ceux de milieux modérés, intellectuels et universitaires, considérés proches des Cadets,
  • les insectes nuisibles désignés par Lénine, parmi lesquels des propriétaires d’immeubles, d’anciens fonctionnaires, des ouvriers considérés comme tirant au flanc, des professeurs, des étudiants, des intellectuels, des télégraphistes, des chemineaux, des officiers, des ecclésiastiques…
  • les social-traitres : socialistes-révolutionaires, anarchistes, mencheviks pour leur esprit bourgeois, ceux qu’on accusait de complot contre l’Etat,
  • les paysans refusant la réquisition de leur récolte et dont les soulèvements furent matés,
  • les anciens membres de partis non bolcheviks.

A partir des années 1920 d’autre flots apparurent et pour de longues années :

  • les nationalistes arméniens, Turkmènes, azerbaïdjanais, géorgiens… refusant le pouvoir soviétique,
  • les trotskistes,
  • les ecclésiastiques et des fidèles refusant l’allégeance à « l’Eglise vivante », créée par les bolcheviks,
  • les gens accusés de dissimuler leur origine sociale,
  • les individus gravitant dans les milieux étudiants ou cultivés dans le cadre d’une « prophylaxie sociale » contre l’impérialisme blessé à mort,
  • les ingénieurs qui, suite aux problèmes rencontrés partout dans la société, furent accusés de « nuisances » et condamnés pour « théories plafonistes » ou « foi aveugle dans le coefficient de sécurité » c’est-à-dire limitation à ce qui est techniquement possible sans considération pour les capacités de la Révolution,
  • les nepmen, représentant de la bourgeoisie, dont les impôts avaient augmentés de façon démesurée,
  • les possesseurs d’or en 1929 ou ceux qui étaient réputés ou dénoncés comme tels : les joailliers, les prothésistes dentaires… La torture était alors courante et il valait mieux avoir quelque chose à donner qu’être innocent,
  • entre 1929 et 1930 vint le tour des koulaks dont le nombre des arrestations fut sans précédent. Alors que le mot koulak désignait de façon très péjorative un commerçant agricole s’enrichissant du travail d’autrui et prêtant à usure, un glissement sémantique s’opéra entre 1917 et 1930. Koulak se mit à qualifier un patron agricole puis un paysan aisé, dur à la tâche et solide dans ses convictions. Les exploitants indépendants, qualifiés de koulaks, furent ainsi les victimes du ressentiment de fainéants et de citadins. Par la suite, ceux qui firent preuve de quelque réticence envers le système collectiviste du kolkhoze furent qualifiés de « koulakisans. » Trois ans de famine suivirent cette répression terrible. Pourtant, il n’y avait eu ni sécheresse ni guerre. Ceux qui ne respectaient pas les directives agronomiques stupides de Lysenko et ceux qui, parce qu’ils les respectaient trop bien, n’obtenaient pas la récolte fixée par la « Commission pour le volume des récoltes » furent aussi arrêtés,
  • entre 1934 et 1935 on estime que le quart de Leningrad fut nettoyé pour raisons politiques.

Du point de vue juridique, le code pénal établi en 1926 était composée d’une partie générale, relative aux principes, et d’une partie spéciale qui énumérait les crimes. Les quatorze paragraphes de l’article 58, le premier de la partie spéciale était une véritable mine. Il permettait, au prix d’un peu d’imagination et de pratique de la dialectique, de condamner quelqu’un pour à peu près n’importe quoi :

  • Le paragraphe 1 condamne comme contre-révolutionnaire toute action tendant à l’affaiblissement du pouvoir et notamment la trahison à l’égard de la patrie. Cela englobe notamment le fait de se constituer prisonnier en temps de guerre, valant de dix ans à la peine capitale, ou le refus de travail dans un camp. En outre, la trahison effective n’était pas nécessaire. En référence à l’article 19 qui condamnait la préparation d’un délit, l’intention était interprétée comme préparation et un homme pouvait être condamné pour intention de trahir.
  • Le paragraphe 2 condamne l’insurrection armée par la violence et ainsi toute revendication nationale.
  • Le paragraphe 3 condamne le concours apporté à un état étranger en guerre avec l’union soviétique. Il couvre notamment toute relation amicale mais aussi le commerce le plus banal avec l’occupant allemand.
  • Le paragraphe 4 condamne l’aide apportée à la bourgeoisie étrangère. Il a valu dix ans ou le peloton aux émigrés qui, ayant fui la révolution, on été rattrapés par les troupes soviétiques en Europe.
  • Le paragraphe 5 condamne l’incitation d’un état étranger à déclarer la guerre à l’URSS.
  • Le paragraphe 6 condamne l’espionnage, étendu à la présomption d’espionnage et aux relations donnant lieu à la présomption d’espionnage.
  • Le paragraphe 7 condamne la dégradation causée à l’industrie, aux transports, au commerce, à la circulation monétaire et aux coopératives. Il fut très utile pour justifier les problèmes économiques sous le terme de nuisances.
  • Le paragraphe 8 condamne la terreur. Cet article protégeait les membres du parti. Toute menace ou tout conflit entre un citoyen quelconque et un membre du parti devenait de la terreur.
  • Le paragraphe 9 condamne la destruction ou les dégâts causés par explosion ou incendie criminels. Toute défaillance humaine ou échec dans le travail tombait sous le coup de ce paragraphe.
  • Le paragraphe 10 condamne la propagande et l’agitation contenant un appel à affaiblir ou renverser l’Union Soviétique. Il fut abondamment utilisé pour sanctionner des conversations ou des échanges de lettres exprimant des critiques, même légères, de la politique du pourvoir.
  • Le paragraphe 11 sans contenu propre, aggrave les délits qui avaient été préparés de façon organisée, c’est-à-dire par au moins deux personnes.
  • Le paragraphe 12 condamne la non-dénonciation de délits à un même degré que de les commettre.
  • Le paragraphe 13 condamne le fait d’avoir fait partie de la police secrète des Tsars. Il ne servit que peu.
  • Le paragraphe 14 condamne la non-obéissance à une obligation ou la négligence volontaire, autrement dit, le sabotage.

L’article 58 produisit des effets incessants pendant 10 ans jusqu’à ce qu’arrive le premier grand flot de 1937-1938. L’opération avait été soigneusement planifiée et les capacités des prisons avaient été augmentées. Durant ces deux années furent arrêtés tous les cadres locaux du Parti mais également et très majoritairement des militants de base et des gens de toute sorte. Des quotas d’arrestations et d’exécutions avaient été fixés localement, il fallait bien les respecter. Tout prétexte était bon : être le premier à s’arrêter d’applaudir le nom de Staline a une conférence du parti, s’installer en ville lorsqu’on était gitans… Furent également visés des espions rappelés de l’étranger et tous leurs collaborateurs, des citoyens d’origine coréenne, estonienne, lettonne, et comme toujours les intellectuels, les professeurs de tous niveaux, les ingénieurs. La moindre erreur professionnelle était sanctionnée. Les accusations les plus incohérentes de sabotage étaient retenues. L’arbitraire était roi, la délation reine. Lorsqu’un homme était arrêté, son épouse et des membres de sa famille pouvaient l’être aussi. Cela pourrait se résumer par le fait d’emprisonner des innocents. Mais la révolution prolétarienne avait supprimé ces concepts qualifiés d’opportunisme de droite au profit de socialement proches et de socialement éloignés. En 1939, le retour de 1 à 2 % des millions de malheureux arrêtés, avec la consigne de se taire, donnait du crédit à la répression. Les arrestations ne s’arrêtèrent pas pour autant. Celles des Tchèques et des Polonais dont les territoires avaient été occupés par l’Allemagne suite au Pacte germano-soviétique notamment, qui ne pouvaient être que des espions.

Dans la débâcle de 1941, on pris soin de fusiller les prisonniers politiques et d’en arrêter d’autres avant de se replier. En revanche des unités entières furent oubliées et laissées isolées face aux troupes ennemies. De nouveaux flots apparurent :

  • les Allemands d’Union Soviétique, héros ou non de la révolution, et sans aucune motivation juridique,
  • les soldats ayant échappé à l’encerclement des troupes nazies, considérés comme traitres de la patrie,
  • les généraux responsables de la débâcle, pourtant présentée au pays comme stratégique,
  • ceux qui racontaient les horreurs de la fuite et décrivaient la puissance de feu allemande,
  • les soldats qui avaient essuyé des défaites et qui étaient envoyés en première ligne pour disparaitre.

Lorsque la guerre tourna à l’avantage de l’Union Soviétique en 1943, ce fut le tour :

  • des civils des territoires occupés par l’Allemagne, considérés comme ayant aidé le Reich par leur travail,
  • des prisonniers de guerres et internés des camps qui avaient été en contact avec le mode de vie européen,
  • de ceux qui avaient fui vers l’Ouest pendant la révolution de 1917,
  • de vrai traitres notamment les vlasovien, qui avaient combattu du coté allemand,
  • d’un bon million de citoyens soviétiques qui avaient fui leur pays, rendu perfidement par les Alliés,
  • des espagnols ayant fui en Union Soviétique la Guerre Civile et souhaitant rentrer chez eux.

Des arrestations pour crimes et délits de droit commun furent conduites parallèlement à celles pour raisons politiques. De nombreux décrets punissaient le travail mal fait et notamment les kolkhoziens n’ayant pas rempli leurs objectifs ou s’étant approprié des produits de la récolte comme celui signé par Staline en 1947 rendant le vol et l’appropriation de produits agricoles passibles d’une peine de 25 ans.

En 1947 également, alors que les flots de 1937 et 1938 condamnés à 10 ans commençaient à rentrer, Staline, par caprice, ordonna leur réincarcération ainsi que celle de leurs enfants pour couper court à toute vengeance.

1948, 1949 et 1950 connurent encore de nouveau flux composés principalement d’espions imaginaires, de membres de sectes, de généticiens non lysenkistes, d’intellectuels jugés trop favorables à l’Occident, de nationalistes ukrainiens et de ceux qui avaient été en contact avec eux sans les avoir dénoncés. L’affaire des médecins semblait devoir constituer le point de départ d’un flot de Juifs mais Staline mourut avant de mettre son projet à exécution.

3- L’instruction – Les instructions menées au titre de l’article 58 n’ont presque jamais visé la recherche de la vérité. Il s’agissait chaque fois de perdre un homme, de l’introduire dans un étroit tuyau ou la vie est tellement intenable qu’on est soulagé d’en sortir par l’autre extrémité, celle de l’Archipel du Goulag. De la bouche d’un dirigeant de la Tchéka, la première question à se poser concernant un prévenu est : « A quelle classe appartient-il ? » On ne recherche d’ailleurs pas de preuves mais plutôt des aveux.

A partir de 1938, les commissaires, qui devaient jusque là demander une autorisation, eurent carte blanche pour l’usage de la torture compte tenu du nombre d’affaire à traiter. Vychinski, éminent juriste du parti, fit un célèbre exposé sur le caractère relatif de la vérité concernant les hommes et qu’une condamnation pouvait être prononcée même si des doutes subsistaient. En conséquence, outre le soulagement de la conscience des rouage de l’appareil judiciaire, plus besoin de preuve irréfutable ou de témoins. Le commissaire instructeur pouvait tout faire depuis son bureau grâce à son flair et à ses qualités morales.

Pour extorquer des aveux, lors des interrogatoires qui se déroulent souvent la nuit, plusieurs techniques existent : l’utilisation d’un ton persuasif pour convaincre le prévenu que son intérêt est de signer ou pour l’inciter à prendre la faute sur lui et ne pas compromettre le parti ; les insultes grossières ; le contraste psychologique entre un ton amical et un ton menaçant ; l’humiliation par la nudité ou l’attente face contre terre ; l’intimidation par la menace de conditions de détention particulièrement dures ou de l’arrestation de proches ; hurler sur un homme fatigué et le faire hurler ; les chatouilles ; l’exposition à la lumière crue ; l’abandon du prisonnier tout juste arrêté, des heures durant, dans une cellule assis sur un tabouret sans pouvoir s’appuyer, à genoux dans le bureau du commissaire, debout dans une niche interdisant tout mouvement par son exiguïté ou dans une fosse ; la privation d’eau ; la privation de sommeil ; l’interrogatoire ininterrompu pendant plusieurs jours ; l’enfermement dans un box rempli de punaises, dans un cachot brûlant ou glacial ; les coups ; l’écrasement des ongles ; le mord au dent consistant dans la station sur le ventre le corps arqué, une serviette passant dans la bouche puis dans le dos et nouée aux talons.

Mais après ses aveux, le commissaire instructeur veut connaitre les noms des complices du prévenu. Ses relations deviennent suspectes. L’interrogatoire porte sur le contenu des conversations, sur chaque détail. Les chuchotements ou les expressions du visage, rapportés par un informateur, deviennent des accusations. Le prévenu doit démontrer son innocence alors qu’il est dans le bureau du commissaire et qu’il n’a accès à rien.

Les traitements psychologiques, physiques, l’épuisement, la solitude, l’absence d’avocat, l’ignorance des lois qui pourtant interdisent ces pratiques causeront la perte de l’accusé que rien n’a préparé à une telle épreuve : une arrestation pour rien et l’instruction d’une affaire inexistante.

La solitude qui suivait jusqu’alors l’arrestation a été remplacée, lors des périodes d’engorgement des prisons en 1937 et en 1945 par une autre forme de torture : le surpeuplement. Pendant des semaines, 140 prisonniers dans une cellule prévue pour 25, l’accès au toilettes toutes les 24 heures et la tinette le reste du temps, une température de 40 degrés, des corps en sueur, entassés et rongés par l’eczéma, un seul repas le matin fait de soupe et de thé, le va-et-vient incessant des prisonniers qu’on emmène aux interrogatoires et qui reviennent brisés, des interrogatoires rythmées par les coups de matraque en caoutchouc provocant d’insupportables douleurs, des lavements d’eau salées par la bouche, l’écrasement des organes génitaux. Ces traitements, bien pires que sous le régime du tsar dont la police ne s’abaissait pas à de telles pratiques, ont été le crime de Staline mais aussi du parti qui lui a prêté une assistance dévouée.

Soljénitsyne eu la chance de ne pas devoir livrer de noms. La conviction de son ton dissuada en effet son commissaire instructeur d’examiner les écrits qu’il avait pourtant dans sa valise. Il signa finalement ses aveux avec référence à l’article 58-11, qui lui valut les travaux forcés puis la relégation, par lassitude et parce qu’il avait l’impression de bien s’en tirer, étant le seul inculpé.

4- Les lisérés bleus – Les commissaires instructeurs étaient des rouages de la machine à broyer et savaient pertinemment que les affaires étaient bidons. Ils agissaient par un mélange de docilité, de sadisme et d’intérêt personnel, sans aucune compassion pour la souffrance d’autrui. La quantité d’affaires qu’ils « résolvaient » leur valait une vie plus douce et des avantages. En revanche, des sanctions professionnelles étaient réservées à ceux dont le rendement était trop faible. Un prévenu qui refusait d’avouer devenait donc un ennemi personnel de son commissaire. Privés de valeurs spirituelles supérieures, ces lisérés bleus éprouvaient une griserie dans l’exercice du pouvoir qu’ils détenaient : perdre n’importe quel homme, quelle que soit sa position dans la société. Le lucre et le désir sexuel étaient de puissants moteurs pour les guider dans leur travail et il leur était facile d’avoir une femme ou le bien d’un prévenu. En retour d’une servilité totale, ils disposaient de la protection des organes et de la solidarité de leurs confrères.

Les vagues d’arrestation constituaient un courant si puissant que pour y échapper, certains membres de la Tchéka durent faire arrêter des membres de leur famille et même leur femme. Des cadres « démasqués » des organes en étaient périodiquement les victimes afin d’assurer un renouvellement des générations.

Un homme se laisse vite griser par son pouvoir. Alexandre Soljénitsyne se souvient de son attitude hautaine lorsqu’après ses études il était devenu officier. Il ne s’interrogeait pas sur l’origine de ses privilèges. Lors de son arrestation, il refusa même, en qualité d’officier, de porter sa valise. S’il avait appartenu au NKVD comment se serait-il comporté ? Comment un individu, avec sa part d’humanité qui se manifeste dans sa vie privée, devient-il un scélérat ? Réponse : grâce à l’idéologie. Elle lui permet de justifier ses actes les plus odieux et de se les présenter comme un bien. Lorsqu’il a franchi un certain seuil, il s’est exclu de l’humanité.

L’Allemagne a su juger une partie de ses criminels nazis dont certains se sont sincèrement repentis, pas l’union soviétique. La raison invoquée est de ne pas remuer le passé. Mais quel mauvais message, pour les jeunes générations : dans leur pays, l’infamie reste impunie.

5- Première cellule – premier amour – Après avoir connu les cellules surpeuplées où, pour se dégourdir, tous les détenus doivent bouger le même membre en même temps, ou les cellules solitaires non chauffées allumées en permanence, ou celles dans lesquelles le lit n’est déverrouillé que la nuit, pendant les interrogatoires, la fin de l’instruction est un retour parmi les hommes, à des conditions de détention moins dures et dégradantes.

Alexandre Soljénitsyne raconte son expérience à la prison de la Loubianka : une nouvelle cellule, des lits, des échecs, des livres empruntés à la bibliothèque, une journée rythmée par les repas, les inspections, les travaux de nettoyage, vingt minutes de promenade ; et puis la faim, l’accès au toilettes seulement à 8 heures le matin, l’indifférence glaciale du médecin dont le rôle était principalement de garder en vie les prisonniers pendant les interrogatoires. Il trouva des camarades avec qui parler même si, dans chaque cellule, un mouchard veillait. On le questionna sur la situation extérieure, sur la guerre. Chacun racontait son histoire. Parmi eux un vieux révolutionnaire du nom de Fastenko ayant connu personnellement Lénine. Emprisonné plusieurs fois sous le tsar pour son appartenance au parti social-démocrate, exilé, évadé, ayant voyagé en Europe et aux Etats-Unis où sa foi révolutionnaire s’était émoussée au contact de la liberté qui régnait dans ses pays, il était rentré en 1917 lors de la révolution de février pour être à nouveau emprisonné, bien plus tard, pour terrorisme, parce que son voisin d’appartement s’était vanté de posséder un pistolet.

Un nouveau détenu, Iouri, fils d’un officier d’artillerie célèbre, rejoignit la cellule. Il raconta les conditions de détention des prisonniers russes dans les camps allemands. La Russie ne reconnaissait pas alors la convention de La Haye sur les prisonniers de guerre, ni la Croix Rouge internationale. Elle n’avait aucune obligation concernant ses prisonniers mais elle abandonnait également ses propres soldats aux mains de l’ennemi. Iouri, prisonnier des Allemands dans des conditions terribles, avait fini par accepter de collaborer avec eux et de créer une école d’espionnage. Les Allemand savait l’école bidon mais voulait créer un peu de trouble chez l’ennemi. Après 18 mois, Iouri décida de repasser du côté russe où, contrairement à ses attentes, il fut emprisonné. Trois semaines après son arrivée dans la cellule, il y fut remplacé par un jeune homme convaincu d’être l’empereur de la Sainte Russie. Il avait été arrêté pour avoir écrit une proclamation au peuple russe. C’est finalement dans cette cellule qu’en mai 1945, Alexandre Soljénitsyne appris par des feux d’artifices dans Moscou la victoire de l’Armée Rouge.

6- Ce printemps là – Au printemps 1945, les prisons furent submergées par les prisonniers de guerres russes accusés de traitrise pour n’être pas morts au combat. Le règlement interdisait en effet la reddition. Ils étaient en fait les victimes d’une patrie qui les avait trahis en préparant aussi mal une guerre inéluctable, en les laissant croupir dans les camps allemands puis en les coffrant aussitôt rentrés. La vraie raison de leur arrestation était la crainte qu’ils décrivent ce qu’ils avaient vu en Europe. Un prisonnier russe était considéré comme traitre au retour dans son pays, quelle qu’ait été sa conduite, qu’il ait ou non travaillé, qu’il soit ou non devenu surveillant, qu’il se soit ou non évadé, qu’il soit ou non entré dans la résistance alliée : 10 ans et cinq de privation des droits civiques. Un déserteur n’étant pas considéré comme traite n’avait que huit ans.

Seuls les vlassoviens s’attendaient à leur sort. Vlassov était un général dont l’armée, en février 1942, s’est trouvée enfoncée de 75 km dans les lignes allemandes en tentant de lever le blocus de Leningrad. Les autres armées de l’offensive n’avaient pas pu avancer comme prévu. L’autorisation de se replier fut refusée à Vlassov et son armée résista autant qu’elle put, rongée par la famine. Vlassov fut capturé. Les Allemands le firent rencontrer d’autres généraux prisonniers, en désaccord avec le régime stalinien. Vlassov pris leur tête et se rangea dans le camp allemand. Les troupes russes ne formaient pas une véritable armée mais des unités dispersées dans l’armée allemande. Lorsque les troupes du Reich se replièrent, l’ordre fut donné à un général SS de détruire Prague. Vlassov attaqua alors les Allemands et sauva la ville. Il tenta ensuite de rejoindre les alliés mais les Américains le forcèrent à se rendre aux soviétiques. Un corps d’armée cosaque de 90 000 hommes ainsi que des femmes et des enfants furent également livrés par Churchill.

Les vlassoviens, âgés généralement de 20 à 30 ans, avaient vécu la débâcle de 1941, puis on les avait laissé pourrir dans les camps allemands avant leur retour au pays où ils connurent des conditions de détention terribles. De l’Union Soviétique et des vlassoviens, qui a trahi l’autre ?

Des émigrés russes en Europe de l’Ouest ayant combattu aux côtés des Alliés voulurent rentrer en Union Soviétique. On leur fit croire qu’ils étaient pardonnés et on les coffra une fois au pays. Leur plus gros crime était d’avoir séjourné à l’étranger.

Enfin, dans les prisons, des bruits d’amnistie en l’honneur de la victoire couraient. Soljénitsyne et ses co-détenus crurent à leur prochaine libération. Finalement ils prirent connaissance de leur sentence : cinq ans, dix ans quinze ans. Consternation. L’amnistie du 7 juillet 1945 ne concernait que les « droit commun. »

7- La salle des machines – Alexandre Soljénitsyne fut condamné à 8 ans avec pour ainsi dire une certaine satisfaction : sa peine était parmi les plus légères.

La procédure de jugement se simplifia et gagna en efficacité. La décision d’un tribunal n’était plus nécessaire : une Troïka de juges encore plus implacables délibéraient à huis-clos, en l’absence de l’accusé qui ne recevait que le verdict à signer. Le nom des juges, connu lors de la mise en place de la procédure, devint secret. L’Osso (conférence spéciale ou commission délibérative spatiale près le Guépéou-NKVD) était née. Nul accusé ne s’en sortait sans une condamnation. L’Osso pouvait prononcer des peines allant jusqu’à trois ans en 1924, puis à 5 ans en 1937, à 25 ans en 1938 et à la peine de mort pendant la guerre.

Les troïkas ne se réunissaient vraisemblablement jamais et l’efficacité de l’Osso n’était limitée que par les capacités de frappe des dactylographes. L’Osso agissait en dehors de tout cadre juridique et permettait un gain de temps considérable : en plus de la légèreté de la procédure, aucun appel n’était possible et l’accusé pouvait commencer à purger sa peine en travaillant dans un camp avant le verdict, dès la fin de l’instruction.

De toute façon, il ne s’agissait pas de se prononcer sur le concept de culpabilité ou d’innocence, produit de l’opportunisme de droite. « Ce n’était pas une question de culpabilité personnelle, mais de danger social : on peut tout aussi bien emprisonner un innocent s’il est socialement étranger que relâcher un coupable s’il est socialement proche.»

Les tribunaux politiques ont continué à exister en parallèle comme il sied à une démocratie. Ils suivirent l’exemple de l’Osso en siégeant à huis clos, prononçant des condamnations décidées à l’avance. Les délibérations n’étaient que de pure forme, les juges savaient ce qu’on attendait d’eux. Enfin l’usage de la dialectique était la règle : on interprétait les lois pour obéir aux instructions.

8- La loi-enfant – Dès 1918 deux systèmes existaient parallèlement en l’absence code pénal : d’une part, les tribunaux, d’autre part, ce qu’il est convenu d’appeler la « répression extrajudiciaire » c’est-à-dire des condamnations prononcées et exécutées directement par la Tchéka qui avait procédé aux arrestations. Trois types de tribunaux apparurent dès novembre 1917 : les tribunaux populaires pour le droit commun, les tribunaux d’arrondissement et les tribunaux révolutionnaires qui pouvaient prononcer la peine de mort. En quelques mois, la répression extrajudiciaire fut bien plus terrible que sous le tsar. Mais les chiffres manquent. Le monde paysan dont les soulèvements furent nombreux entre 1918 et 1921 paya le plus lourd tribu.

La découverte d’un recueil de réquisitoires de Krylenko, accusateur public lors des premiers grands procès, permet de faire un tour d’horizon sur ceux de Moscou qui servirent de modèles à d’innombrables copies dans les provinces. Ce document ne contient que les réquisitoires, le reste des débats n’ayant pas été conservé. Il montre l’état d’esprit de l’accusation : Krylenko se réjouit de l’efficacité que permet l’absence de séparation des pouvoirs et précise que la justice soviétique est en même temps créateur du droit et l’instrument de la politique. Sa méthode et ses critères : Quelles que soient les qualités individuelles de l’inculpé, on ne peut lui appliquer qu’une seule méthode d’appréciation : l’appréciation du point de vue de la rationalité de classe… Si cette rationalité exige que le glaive du châtiment s’abatte sur la tête des inculpés, aucun discours, aussi persuasif soit-il, n’y peut rien changer.

Parmi les procès les plus emblématiques des premières années qui suivirent la révolution et auxquels participa Krylenko en qualité d’autorité accusatrice, comme il aimait être appelé :

  • le procès des Nouvelles Russes, un journal accusé d’exercer une influence sur les esprits parce qu’il avait imprimé que les autorités allemandes avaient aidé Lénine à rentrer en Russie. Son directeur très âgé fut condamné à 3 mois de régime cellulaire,
  • le procès de trois commissaires instructeurs du tribunal révolutionnaire de Moscou qui s’étaient fait payer pour cesser les poursuites envers un trafiquant d’or mais qui avaient été dénoncés. Les commissaires furent condamnés à 10 ans,
  • l’affaire Kossyrev, désigné pour constituer, avec des amis, le collège de contrôle et de vérification de la Vetchéka mais dont les pratiques de corruption s’ébruitèrent. Finalement, on fusilla les protagonistes,
  • le procès des « cléricaux », théologiens et hommes d’église qui voulurent protéger le patriarche et les biens de l’église menacés de confiscation, par des mobilisations de masse en sonnant le tocsin à titre de signal. Les peines de morts prononcées furent finalement commuées en 15 ans, celles de 15 ans en 5 ans,
  • le procès du centre tactique, affaire montée de toutes pièces, dont les accusés se voyaient reprocher d’avoir échangé des opinions criminelles et d’avoir eu des correspondants à l’étranger. En réalité, il s’agissait du procès de l’intelligentsia. Lénine avait dit d’elle avec élégance En fait, ce n’est pas le cerveau d’une nation, c’en est la merde et une véritable hostilité envers elle avait diffusée dans la culture soviétique.

9- La loi devient adulte – D’autres procès suivirent :

  • le procès de la direction des combustibles en mai 1921 dans lequel les spécialistes c’est-à-dire les techniciens eurent à répondre d’avoir mal conseillé leurs dirigeants concernant l’approvisionnement en charbon, pétrole et bois pendant l’hiver précédent,
  • l’affaire du suicide de l’ingénieur Oldenborger, responsable du service des eaux depuis le début du siècle, ayant toujours assuré l’approvisionnement en eau des moscovites, estimé et soutenu par son personnel, mais victime d’un acharnement des cadres du parti qui voyait en lui un ennemi. Finalement il se suicida. Ceux qui l’avaient accablé furent jugés mais ne furent condamnés qu’à des peines symboliques,
  • le procès ecclésiastique de Moscou (du 26 avril au 7 mai 1922) qui suivit la terrible famine qui frappa le bassin de la Volga en 1921, après la guerre civile. Pour soulager la misère, le patriarche accepta de vendre les objets précieux non utilisés par le culte, mais qualifia de sacrilège le décret publié peu après demandant aussi la saisie des objets du culte. Le métropolite de Petrograd accepta pour sa part que les objets du culte soient offerts, non saisis. Le prétexte d’un procès était trouvé. Sur 17 accusés, ecclésiastiques et laïcs, 11 condamnations à mort et 5 exécutions. Le patriarche, entendu initialement comme témoin mais ayant maintenu sa position fut destitué et emprisonné,
  • le procès ecclésiastique de Petrograd (du 9 juin au 5 juillet 1922) jugeant le métropolite de Petrograd, Benjamin, pour avoir voulu affaiblir, par des pourparlers le décret sur la saisie des objets précieux de l’Eglise, ainsi que des dizaines d’ecclésiastiques, de professeurs de théologie et de laïcs accusés de s’être opposés à la remise des biens de l’église. Finalement 10 peines de mort furent prononcées et 6 accusés exécutés dont le métropolite,
  • le procès des socialistes révolutionnaires, SR, (du 8 juin au 7 août 1922) après que le code civil eut été spécialement terminé dans l’urgence et que Lénine eut veillé à ce que des dispositions de terreur y soient intégrées. On leur reprochait d’avoir soutenu le gouvernement provisoire, de s’être opposé à la révolution d’octobre et à la dissolution de l’assemblée constituante les 5 et 6 janvier 1918, de n’avoir pas reconnu le traité de Brest-Litovsk, d’avoir voulu faire sauter le train transportant l’or, prévu par ce traité, d’Union Soviétique en l’Allemagne. Ces accusations étaient indissociables de celle d’espionnage en faveur des Alliés qui, en échange, fournissaient aux SR les moyens financiers de leurs ambitions. Le problème rencontré par l’accusation, pour ces faits remontant à 1918, était l’amnistie des SR décidée en 1919. Toutefois, celle-ci ne portait pas sur les actions terroristes pour la seule raison qu’on n’y avait pas pensé. Krylenko argumenta donc que les actes terroristes commis par des SR à titre individuel étaient de la responsabilité du parti qui n’avait pu contrôler ses membres. Finalement 14 peines capitales furent prononcées, ainsi que des peines de prison et de camp. Le Vtsik suspendit les exécutions au comportement des SR restés en liberté. L’un d’entre eux, Savinkof, après un exil à l’étranger revint en Union Soviétique où, contrairement à ce qu’il pensait, il fut immédiatement arrêté. Condamné à seulement 10 ans de prison, il fut défenestré pas ses geôliers. L’assassinat fut déguisé en suicide.

10- La loi dans la force de l’âge – Le bannissement a touché beaucoup d’intellectuels, chassés vers l’Ouest. Cette procédure préparée par Lénine fut finalement abandonnée. Elle faisait de trop beaux cadeaux à l’Occident bourgeois. Le crime à la mode n’était plus le sabotage mais la nuisance. On peut noter :

  • l’affaire de Chakhty (du 18 mai 1928 au 15 juillet 1928) destinée à frapper le corps des ingénieurs formé sous le tsar. Mais plusieurs d’entre eux refusèrent d’avouer et moururent sous la torture. Après plusieurs années perdues, cuisantes pour Krylenko, celui-ci réussit à trouver un accusé plus malléable : Ramzine, directeur de l’institut thermotechnique. Il servirait pour le procès suivant,
  • le procès du parti industriel (du 25 novembre au 7 décembre 1930) poursuit l’œuvre d’anéantissement des ingénieurs. Seulement 8 inculpés pour représenter les responsables de tous les méfaits et nuisances, causées à l’industrie soviétique et 7 témoins. Tous le monde est d’accord sur la culpabilité des accusés : l’accusateur Krylenko, la défense et jusqu’aux accusés eux-mêmes. L’accusation de laisse aucune chance à la défense : elle reproche à ceux qui ont modernisé leur industrie d’avoir dilapidé l’argent public et construit des « usines-palais » et fait grief à ceux qui ont été économes de n’avoir pas opté pour des technologies de pointe. Dans tous les cas ils sont coupables de nuisances. Mais les principaux crimes dont on les accusait étaient de préparer une intervention étrangère, notamment de la France, de la Grande-Bretagne, de la Pologne et de la Roumanie, de recevoir des fonds impérialistes, de se livrer à de l’espionnage et de distribuer les portefeuilles du futur gouvernement qui prendrait le pouvoir après la chute du communisme. Sont plus particulièrement visés le parti industriel, le parti menchevique et le parti paysan du travail. Mais heureusement le Guépéou a démantelé tous ces partis. La corporation des ingénieurs était considérée comme une couche sociale suspecte, suspicieuse envers les bolchéviques et refusant le pouvoir des ouvriers. Ils étaient sous-payés et leurs enfants n’avaient pas droit à l’enseignement. Les aveux des accusés, leur soutien aux méthodes du Guépéou et leurs louanges pour le pouvoir furent ridicules de grandiloquence. Il s’agissait pour eux de sauver leur peau après les pressions et les tortures subies, de ne pas laisser au pouvoir de raison de leur retirer la vie. Et cela paya.
  • Le procès du bureau central des mencheviks (du 1er au 9 mars 1931) se tint sur le même modèle qui pouvait resservir indéfiniment. On reprocha leur passé d’anciens mencheviks à des hommes qui avaient pris une part active à la révolution d’octobre 1917. On leur demanda de coopérer et d’avouer. Comme pour le procès du parti industriel, ils avouèrent en louant le Guépéou et le pouvoir.

11- La mesure suprême – La peine de mort a été utilisée dans l’Empire Russe par intermittence. Pendant de longues périodes de plusieurs dizaines d’années, elle ne fut pas prononcée mais remplacée par d’autres peines, parfois fort cruelles. Au XXe siècle, elle fut appliquée intensivement entre 1905 et 1908, supprimée par le gouvernement provisoire puis rétablie en juillet 1917 pour être supprimée par les Bolcheviks en octobre, rétablie début 1918 et connut encore de courte périodes d’abolition. Pour le pouvoir soviétique, elle constituait une mesure provisoire destinée à être supprimée à une date indéterminée.

Ceux qui n’ont pas subi une telle condamnation pensent qu’elle concerne les individus d’un autre monde. Il n’en est rien. Chacun peut se trouver dans la peau d’un condamné à la « mesure suprême de protection sociale. » Leurs dernières pensées et leur état d’esprit dans les derniers moments nous sont inaccessibles. Seuls les graciés ou les artistes peuvent nous les faire entrevoir très partiellement.

En 1937, un condamné à mort souffre du froid, du surpeuplement, on entasse entre 7 et 28 détenus dans des cellules individuelles, de la faim, de l’absence de soins médicaux. Mais il souffre surtout de ne pas connaitre son avenir ni le jour de son execution.

L’administration pénitentiaire qui avait compris que les condamnés seraient plus utiles comme main d’œuvre que comme cadavres les incitait a former des recours en grâce. Les délais de traitement pouvaient durer des mois. Pour ceux dont la peine était confirmée, chaque nuit pouvait être la dernière. L’attente du matin était un supplice. Le moindre bruit faisait sursauter chaque condamné qui pensait qu’on venait le chercher et, lorsque l’un d’entre eux était emmené, ses camarades de cellules dont le tour n’était pas encore venu n’intervenait pas et le laissait se débattre seul avec les gardiens.

De nombreux recours en grâce connurent une issue favorable et des peines capitales furent commuées en 10, 15, 20 ans ou, de façon surprenante, 5 ans de détention.

Vlassov, dont la peine de mort avait été commuée en 20 ans de détention, déclara avec humour Bizarre ! J’ai été condamné pour n’avoir pas cru à la victoire du socialisme dans un seul pays, mais Kalinine lui-même y croit-il, s’il pense que dans vingt ans des camps seront encore nécessaires dans notre pays.

12- Tiourzak : la détention – Dans la Russie tsariste, le régime de détention dans les prisons s’était considérablement adouci pour les détenus politiques à partir de la fin du XIXe siècle. Juste avant la révolution d’Octobre, ils pouvaient par exemple prolonger la promenade journalière autant qu’ils le souhaitaient, communiquer avec d’autres détenus, emprunter des livres, acheter ce qui leur manquait, écrire et correspondre avec l’extérieur. Dans les prisons, devenues « isolateurs politiques », terme à connotation moins coercitive, ce régime spécial fut supprimé dans les années 1920 et les droits des prisonniers politiques progressivement remis en cause.

Alors que sous le tsar, les prisonniers faisant la grève de la faim avaient de bonnes chances d’obtenir la satisfaction de leurs demandes, le régime soviétique décida de mettre à l’isolement tout détenu entamant une telle action. Les procédés les plus divers étaient alors utilisés par l’administration, de l’indifférence à la nourriture de force en passant par la suspension du décompte des jours de détention préventive passés à refuser de s’alimenter. En 1937, une directive dégagea l’administration pénitentiaire de toute responsabilité vis-à-vis de ceux qui mouraient des suites d’une grève de la faim. Devenu inefficace et dérisoire, ce type d’action devint aussi étranger aux détenus qu’aux geôliers.

Les prisonniers politiques haïssaient les détenus appartenant à un autre parti que le leur dont la doctrine était jugée moins pure. Cette division, inexistante sous le tsar, rendait toute action commune impossible et anéantissait toute chance de satisfaction des revendications. Trotskistes et socialistes ne cachaient pas leurs opinions lors des instructions. L’extorsion de faux aveux ne concernait que les communistes.

Pour loger les détenus, les prisons impériales furent réaménagées. Les conditions de détentions se dégradèrent progressivement à partir des années 1930 : lumière affaiblie par l’occultation des fenêtres avec des dispositifs de sécurité, nourriture rare, réduction de la durée de la promenade, visites interdites, correspondance limitée à deux lettres par mois. Pour finir, les conditions devinrent insupportables et le simple fait d’arpenter sa cellule valait plusieurs jours de cachot glacial.

DEUXIEME PARTIE : Le mouvement perpétuel

1- Les vaisseaux de l’archipel – L’accès à l’Archipel se faisait dans des wagons spécialement aménagés, les Stolypines, souvent accrochés à des trains de voyageurs. Leur présence discrète dans le convoi n’était trahie que par les militaires qui montaient la garde dans chaque gare. Dans les Stolypines, cinq compartiments étaient destinés aux détenus, quatre à l’escorte. Une grille séparait le couloir des compartiments de prisonniers. Dans ces espaces conçus pour 6, réaménagés pour 11, les hommes s’entassaient, les uns contre les autres jusqu’à 36. Les femmes disposaient d’un des 5 compartiments de détenus et y étaient moins serrées. Pendant le voyage, qui durait plusieurs jours, la nourriture des prisonniers se limitait à du poisson salé. Les gardiens ne leur donnaient pas à boire pour éviter d’organiser trop de va et vient aux toilettes.

Les détenus ignoraient leur destination. Ils ne pouvaient distinguer que rarement les panneaux indicateurs et ne descendaient qu’à l’écart des gares, hors de portée des regards de la population.

Dans les compartiments, les gardiens enfermaient les détenus sur le seul critère de leur destination par commodité. Les prisonniers politiques étaient alors dépouillés et battus par les truands. Non-rompus au combat, souvent vieux et malades, ils ne pouvaient résister à ces monstres dont l’univers était dénué de toute raison. Un système de troc bien rôdé permet ensuite aux voleurs d’écouler leurs larcins auprès des gardiens.

Les courts trajets de liaison s’effectuaient dans des paniers à salade, fourgons blindés initialement de couleur métallique mais repeints avec des publicités pour passer inaperçus. Dans ces véhicules tous les prisonniers étaient mélangés : truands et politiques, hommes et femmes. En plus du dépouillement des politiques, il arrivait que les truands se livrent à des viols, en toute impunité.

D’une façon générale, en Union Soviétique, les prisonniers de droit commun sont traités avec bienveillance. Ils ne purgent souvent qu’une petite partie de leur peine car s’ils sont des assassins ou des voleurs ils ne sont pas des ennemis du peuple. Ils effectuent ainsi de courtes détentions de façon répétitive.

2- Les ports de l’archipel – Chaque ville, chaque nœud ferroviaire avait sa prison de transit. Humides avec sales, étouffante, les épidémies s’y développaient. A certaines époques où le nombre des arrestations était très inférieur aux capacités de transport des détenus vers les camps, elles furent surpeuplées d’un facteur 15.

La prison de transit pouvait être aussi un moment de répit pour le prisonnier : il reprenait ses esprits et réalisait ce qui lui arrivait. Il était autorisé à griffonner une première lettre à sa famille sur du papier et avec un crayon récupérés ici ou là. Elle permettait aussi d’échanger avec des codétenus d’horizon différents.

Mais avant tout, les prisons de transit étaient des lieux de non droit. Les prisonniers politiques continuaient à y être volés, parfois par des enfants de 12 ans agissant pour le compte de caïds, toujours en accord avec les gardiens qui bénéficiait de ces méfaits grâce au troc. Une partie des prisonniers de droit commun participaient à l’administration de la prison : ils géraient les dossiers stockés dans un complet désordre et décidaient du regroupement et de la destination des détenus. Moyennant rétribution, ils pouvaient orienter tel ou tel prisonnier vers un camp moins inhumain. Des détenus pouvaient se faire passer pour un autre condamné à une peine moins lourde si ce dernier n’entendait pas son nom à l’appel. Après la guerre, les prisons de transit devinrent de véritables marchés aux esclaves. Des acheteurs mandatés par les chefs de camp essayaient de recruter les hommes les plus robustes pour produire ce que le Plan demandait.

3- Les caravanes d’esclaves – Ceux qui allaient bientôt devenir les esclaves des camps pouvaient voyager de plusieurs façons, par des moyens plus directs qu’en stolypine accrochés à des trains réguliers.

Les « rougeauds », convois de vingt-cinq wagons de marchandises de couleur rouge contenant chacun 40 hommes, disposaient d’une plus grande capacité et pouvaient s’arrêter partout, discrètement, hors des zones de gares. Les truands mélangés aux détenus politiques s’attribuaient les meilleures places et la priorité sur la maigre pitance distribuée. Les voyages étaient ponctués par des comptages et des vérifications de l’état des wagons pour éviter les évasions, autant d’occasions de frapper et d’humilier les prisonniers et, finalement, de faire régner la terreur. Lors des trajets de plusieurs mois, un chef policier ou « pote » accompagnait le convoi en wagon spécial, renseigné par des mouchards présents dans chaque wagon de détenus. Les trains avaient parfois pour destination des lieux vierges de toute infrastructure. Les détenus devaient construire, pendant les premiers jours, le campement censé les protéger du froid de l’hiver.

Suivant la destination, les trajets pouvaient également s’effectuer en barges, fluviales ou maritimes. Les prisonniers voyageaient alors dans l’un des trois niveaux de la cale. L’accès au pont était interdit aux prisonniers qui faisaient remonter les tinettes par les échelles des écoutilles. Si elles venaient à se renverser, les liquides se retrouvaient dans la cale inférieure. Sur la mer, la durée du voyage et les vomissements s’ajoutaient à la souffrance des détenus.

Les transferts à pieds ont bien entendu toujours existé, sur des distances allant jusqu’à 500 kilomètres, à raison d’étapes de 25. Les hommes craignaient alors bien davantage le bâton de l’escorte que la mort.

Dans tous les cas la quantité de vivres correspondait à la durée théorique du voyage. Au moindre imprévu, ils venaient à manquer. Des hommes mouraient lors de ces transferts ; les autres attendaient des jours meilleurs lorsqu’ils seraient arrivés au camp. Ils avaient tort.

4- D’île en île – L’escorte spéciale est un moyen adapté pour faire voyager un détenu individuellement au sein de l’Archipel. Il n’est accompagné que de deux agents du MDV, sans menotte, et utilise les moyens de transport publics. Ses rapports avec l’escorte sont cordiaux. Le détenu doit faire en sorte que les passants ne remarquent pas qu’il est prisonnier. Il ne doit parler à personne, bien que cela ne puisse parfois être évité.

L’Archipel du GOULAG s’étend sur tout le territoire de l’Union Soviétique mais ne compte qu’entre 12 et 20 millions de personnes au maximum dont la moitié de détenus politiques, soit la population d’un petit pays. Il est fréquent que des codétenus qui se rencontrent pour la première fois aient des connaissances communes. Le monde de l’Archipel est petit et de nombreuses histoires y circulent. Dans les prisons de transit, il arrive de tomber dans une cellule où se trouvent des personnalités remarquables et singulières : savants, poètes… A la prison des Boutyrki ou même l’église avait été reconvertie en lieu de détention, Alexandre Soljénitsyne décrit la plénitude de ses journées pendant son séjour dans la cellule n° 75 en 1946, en compagnie de tels personnages. Il y rencontra également un vrai espion, de nationalité roumaine, le seul de toutes ses années de détention, alors que la plupart des détenus étaient accusés d’en être. Curieusement, il n’avait pas été torturé malgré son silence lors des interrogatoires.

Citations : Nous avons l’habitude de n’estimer que le courage militaire (celui aussi qui vole dans le cosmos), le courage qui s’accompagne du tintement des décorations. Mais l’autre courage, le courage civique, nous l’avons oublié, or c’est lui et lui seul qui est nécessaire à notre société, c’est lui et lui seul qui fait défaut.

3 réflexions sur “L’archipel du Goulag – Tome I – Alexandre Soljénitsyne

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