L’archipel du Goulag – Tome II – Alexandre Soljénitsyne

Alexandre Soljénitsyne (1918 – 2008)

Dans le deuxième tome de l’Archipel du Goulag, son essai d’investigation littéraire, Alexandre Soljénitsyne poursuit sa description de la répression soviétique et de son outils de prédilection, le camp, entre 1918 et 1956.

En lien avec :

L’archipel du Goulag – Tome I

L’archipel du Goulag – Tome III

TROISIEME PARTIE : L’extermination par le travail

1- Les doigts de l’Aurore – Jusqu’au milieu de 1918, les tribunaux d’Union Soviétique condamnaient, par habitude, à la prison. Les peines de travaux ne devinrent courantes qu’après le 6 juillet, date à laquelle les socialistes révolutionnaires de gauche furent chassés du pouvoir qu’il partageaient jusqu’alors avec les bolchéviques. Il fallut reconstruire l’appareil pénitentiaire selon les idées marxistes et redresser les détenus par un travail productif, en accord avec la constitution du 10 juillet 1918 : que celui qui ne travail pas ne mange pas. L’instruction du 23 juillet 1918 rendait le travail obligatoire pour chaque détenu physiquement apte pendant 8 heures par jour, rémunéré au tarif syndical moins les frais liés au camp. Mais les priorités du moment ne permettaient pas de contrôle et chaque responsable de camp agissait à sa guise.

Destinés par Lénine aux « douteux », les « camps de concentration » furent d’abord situés en ville, souvent dans des monastères dont l’architecture se prêtait à leur nouvel usage. Mais le régime de détention étant jugé trop doux et la place trop limitée, de nouveaux camps furent construits dans le secteur des îles Solovki.

2- L’Archipel surgit de la Mer – Il y a cinq siècles, des moines arrivèrent sur les îles Solovki, paisible archipel exempt de toute espèce animale carnassière. Ils y réalisèrent de très importants travaux avant que l’endroit ne serve de place forte puis de prison d’Etat sous les tsars. Fermée en 1903, elle fut rouverte sous l’ère soviétique. Les moines durent travailler puis, après un incendie dont le pouvoir leur attribua la responsabilité, furent chassés à l’exception de quelques-uns jugés utiles. En 1923 s’installa l’administration du camp de détention où la discipline devait être exemplaire.

A leur arrivée au camp de transit de Kem’ avant leur transfert vers l’île prison, le commandant Kourilko annonçait aux détenus qu’ils n’étaient plus en Union Soviétique et les soumettaient à des activités dégradantes : l’accueillir par un « bonjour » hurlé, courir jusqu’à l’épuisement autour d’un poteau… Les prisonniers gardaient les habits avec lesquels ils avaient été arrêtés jusqu’à ce qu’ils soient immettables. Ils étaient alors remplacé par des sacs de toile portés comme une robe avec des trous pour la tête et les bras. Les punis devaient rester perchés sur une barre traversant la cellule ou bien étaient balancés attachés à une buche depuis un grand escalier ou encore roués de coup. Certains, seuls ou par groupes de 7 ou 8, recevaient d’une balle dans la tête.

Juste après l’ouverture du camp, les prisonniers étaient envoyés aux Iles Solovki pour des peines courtes ne dépassant que rarement 3 ans. A partir de 1926, les criminels de droit commun affluèrent, puis les voleurs et des prostituées et, en 1929, les enfants de moins de 16 ans.

Pour l’organisation interne, les anciens gardes blancs furent jugés dotés des qualités requises et formèrent la section administrative, en lutte permanente avec la section de renseignement et d’enquête constitués par des fonctionnaires qui dirigeaient le camp.

Dans le camp, surpeuplé, la corruption est la règle pour recevoir les colis envoyés par la famille. L’hygiène est désastreuse, les poux passant des morts aux vivants. Les épidémies font rage parmi. Les prisonniers abandonnés à leur sort et confinés dans leur cellule, meurent en grand nombre.

Avant le premier plan quinquennal, le travail manquait en Russie et les prisonniers des Solovki étaient peu employés à un travail productif. Mais dès 1929, des commandos de travail furent organisés pour des chantiers inhumains. Des routes et des voies ferrées furent ainsi construites en plein hiver. Pour faire taire les bruits de mauvais traitements, Gorki en personne fut invité, la même année, à visiter les Solovki. Tout avait été préparé pour éloigner les détenus gênants et cacher les conditions de détention réelle. Gorki revint satisfait décevant l’immense espoir placé en lui par les prisonniers. Un enfant de 14 ans qui avait courageusement demandé une entrevue avec l’écrivain fut fusillé après son départ.

3- L’Archipel envoie ses métastases – De 1918 à 1928, les arrestations visaient l’élimination des opposants. Avec le premier plan quinquennal de 1929, les détenus devinrent un outil de travail pour l’industrialisation à outrance du pays. Les iles Solovki envoyèrent alors des métastases aux alentours puis vers l’Est où des voient ferrées étaient en projet.

Des camps se multiplièrent, en très grand nombre dans tout le pays, d’abord dans des anciens monastères. Les camps les plus éloignés étaient généralement remplis de condamnés au titre de l’article 58, les prisonniers de droit commun, purgeant des peines plus légères, étaient détenus près des villes.

L’organisation des camps revient à Naphtali Frankel. Homme d’affaire turque prospérant dans le commerce du bois, il fut séduit par le régime soviétique et organisa, sur les instructions du Guépéou une opération de rachat d’or contre des roubles papier. En remerciement il fut coffré et envoyé aux iles Solovki en 1927, avec toutefois un régime de faveur. Il organisa à Kem’ la production de chaussures avec une efficacité qui conduisit Staline à le convoquer en 1929. Frankel proposa alors d’organiser le travail quotidien de chaque détenu jusqu’à la limite de ses forces. Investi de cette tâche, il inventa les catégories qui furent utilisées dans tous les camps : A – les détenus qui purgent leur peine et doivent travailler, B – le personnel de service du camp, C – les malades, D – les punis de cachot.

Frankel fut ensuite chargé par Staline de la construction en urgence du Belomorkanal, canal de 226 km reliant la mer Baltique à la mer Blanche. Pour cet ouvrage dans une contrée rocheuse à l’hiver glacial, Staline accorda 20 mois, de septembre 1931 à avril 1933 et des moyens d’un autre temps : des hommes mais pas de machines, du bois mais pas de fer, de la terre mais pas de béton.

L’encadrement fut confié à des prisonniers de droit commun, « socialement proches. » Les conditions de travail furent inhumaines : on estime à 250 000 le nombre total de morts dont 100 000 pendant le seul hiver 1931 – 1932 : les prisonniers devaient creuser le sol gelé et dormir dans des cabanons ouverts ou à même la neige. Pour accélérer les travaux on organisait des compétitions entre les groupes de détenus. Finalement, l’ouvrage est terminé dans les temps. Mais, comme l’a constaté Alexandre Soljénitsyne, il n’y a pratiquement aucun trafic. La profondeur est insuffisante pour autre chose que des péniches. Tricher sur les volumes de terre était le seul moyen de respecter le délai imposé par Staline. On décora les organisateurs pour le respect du délai et les ingénieurs eurent droit à 10 ans de camp supplémentaires pour les malfaçons.

Après le Belomorkanal, le canal Volga-Moscou. Les traditions du Belomor y furent maintenues et renforcées. Pour l’appareil judiciaire, il s’agissait de redresser le matériel humain par des tâches éducatives. Sur le Belomorkanal, 250 000 hommes furent redressés et 12 500 libérés. De toute évidence voués à la mort, les détenus devaient singer l’enthousiasme, la volonté de dépasser les objectifs, participer aux nombreuses compétitions entre camps, brigades et chantiers. Les travailleurs de choc étaient montrés en exemple : ils acceptaient non seulement de travailler au-delà des horaires obligatoires mais aimaient leur canal et savaient parler de sa signification. Ils avaient des privilèges en termes de nourriture, de linge, de vêtements, d’habitat. Des tableaux d’honneur et d’infamies étaient attribués, des indicateurs d’avancement et de performances affichés. La brigade se généralisa. Composée de 25 détenus récompensés ou punis collectivement, elle se révéla comme un outil incroyablement efficace. Un détenu peut échapper à la surveillance d’un gardien et économiser ses efforts mais pas à la vigilance des autres membres de la brigade qui partagent son destin.

4- L’Archipel se pétrifie – En 1937, les conditions de détention des prisonniers furent jugées trop libérales. Pour corriger cette grave faute politique on supprima les salaires et la surveillance fut renforcée. Le bruit courut qu’en 1938 une instruction ordonnait au NKVD de réduire le nombre des prisonniers. Les journées de travail furent portées à 14 heures en été, l’hiver on travaillait par 50 degrés sous zéro. Les rations de nourriture diminuèrent, les prisonniers étaient battus sans motifs sérieux, fusillés pour propagande anti-soviétique ou non respect de la norme.

Les métastases continuaient à se disperser sans épargner aucune province.

Quand la guerre éclata, les prisonniers étaient devenus indispensables à l’économie. Nombre d’entre eux furent volontaires pour le front mais cette possibilité ne fut pas accordée aux détenus de l’article 58. En 1945, voleurs et déserteurs furent amnistiés. Pas les prisonniers politiques.

5- Les fondements de l’Archipel – En Union Soviétique, les camps trouvaient leur justification dans la nécessité d’une main d’œuvre abondante ainsi que dans l’interprétation de la pensée de Marx et d’Engels sur le redressement des criminels par le travail. Les théoriciens soviétiques qui ont pris le relai restèrent ambigus, dans leurs écrits et leurs discours, sur l’objectif des camps : il s’agissait tantôt d’isoler les individus jugés socialement dangereux, tantôt de les redresser ? De toute évidence l’objectif réel était l’extermination par le travail. Cette réalité est en complète contradiction avec le Code du redressement par le travail de 1924 et le Code criminel de 1926 qui excluent toute forme de persécution ou d’humiliation ainsi qu’avec les déclarations politiques à l’attention de l’Occident.

Le pouvoir d’un chef de camp sur ses détenus présentaient de grandes similitudes avec celles d’un maître sur ses serfs : il pouvait faire ce qu’il souhaitait de « ses gens », décidait de leur emploi et de leurs punitions. Les rares différences étaient toutefois en faveur des serfs : dimanches et jours fériés chômés, logement stable, alimentation suffisante, conservation des cellules familiales, possibilité d’évoluer vers une certaine autonomie contre une redevance. De plus, le maître avait intérêt à ménager la santé de ses serfs alors que le chef de camp en recevait régulièrement de nouveaux. Le seul avantage en faveur des détenus est que leurs premières années avaient été libres, l’arrivée dans l’Archipel n’étant possible qu’entre douze et quinze ans.

Les règles de l’Archipel étaient fondées sur les Marmites, autrement dit la répartition de la nourriture en fonction du travail accompli, sur la Brigade, permettant la surveillance mutuelle des détenus dont le destin était lié, et sur une double autorité, l’une s’exerçant au travail, sur les chantiers et dans les ateliers, l’autre au camp. A cela s’ajoutait la truffe, la triche, omniprésente et nécessaire, les normes de production dépassant ce qu’un homme en bonne santé et bien nourri était capable d’accomplir. La production était ainsi gonflée. Les différences constatées après réception par leurs destinataires passaient généralement par pertes et profits.

6- V’la les fascistes ! – V’la les fascistes était le cri avec lequel les prisonniers de droit commun accueillaient, pleins de haine et de mépris, les condamnés de l’article 58. Il en fut ainsi lors de l’arrivée d’Alexandre Soljénitsyne au monastère de la Nouvelle Jérusalem à 60 km de Moscou, reconverti en lieu de détention pour l’exploitation de la carrière d’argile et de l’usine de briques voisines. Malgré le paysage rural et la vue sur un hameau, les conditions de détention étaient insupportables : alimentation très insuffisante, couchage à même le bois des châlits, dortoirs non chauffés, hostilité des truands vis-à-vis des prisonniers politiques. Soljénitsyne se vit tout d’abord confier un poste de chef d’équipe à la carrière mais, comme prévu, il se heurta à l’hostilité des détenus de droit commun. Livré à lui-même sans aucun soutien de la hiérarchie, il se retrouva à extraire l’argile dans une immense pataugeoire collante, par tout temps, la norme impossible à tenir étant fixée à 6 m3 par jour, ou à pousser des wagonnets dans l’atelier de briques.

A l’automne 1945, le cri « V’la les fascistes » était devenu le cri de joie des truands et des déserteurs qui, au titre de l’amnistie décidée par Staline, pouvaient quitter les camps libres, dès leur remplacement par des fascistes, c’est-à-dire des prisonniers politiques et des soldats soviétiques sortant des geôles militaires nazies.

7- La vie quotidienne des indigènes – Décrire le quotidien des détenus est une entreprise colossale tant les aspects sont nombreux. Le travail en est le principal constituant. Ceux qui n’ont pu se trouver une planque sont affectés aux travaux généraux dans une usine, dans une mine, sur un chantier ou à l’abattage d’arbres en forêt. Les normes fixées étant irréalisables mieux vaut être moins nourri mais ne pas se tuer au travail : « au camp, ce n’est pas la petite ration qui tue mais la grosse. » Rien de tel n’existait dans les pires prisons du tsar. Au camp, les vêtements portés en arrivant sont rapiécés indéfiniment. Après une semaine, les chaussures de ville usées sont remplacées par des bouts d’écorce ou de pneus accrochés avec des chiffons ou du fil de fer. Les baraquements sont infectés d’insectes et de poux. L’incertitude est omniprésente : chaque détenu ne sait pas dans quel baraquement il dormira le soir ou s’il sera bientôt transféré. Il emporte chaque matin son maigre équipement pour éviter le vol. Le froid dans les dortoirs oblige à garder sur soi ses vêtements mouillés. Les malades sont nombreux et constituent un poids pour leurs codétenus et pour l’escorte. Tous souhaitent leur mort au plus vite. L’Archipel produit des crevards que l’épuisement et la faim font ressembler à des bêtes. Les médecins et le personnel soignant, détenus eux aussi, sont au service de l’appareil pénitentiaire par crainte d’être envoyés aux travaux généraux. L’examen sanitaire trimestriel destiné à évaluer l’état des détenus pour les affecter à des travaux plus ou moins durs n’est qu’une formalité : les médecins comme leur hiérarchie ne conservent leur place que parce qu’ils fournissent une main d’œuvre abondante. Les détenus qui pratiquent l’amadoue ne reçoivent aucun soin. Il faut donc se blesser sans que cela paraissent intentionnel, sans risquer la mort mais suffisamment gravement pour être contraint au repos. Des femmes sont également détenues sur l’Archipel, souvent pour des vols destinés à nourrir leur famille dans l’usine qui les employait. Il arrive ainsi que des couples d’infortune se forment.

8- La femme au camp – Le séjour en prison qui précède le camp est moins pénible pour les femmes mais le plus dur reste à venir. Dès leur arrivée au camp, des planqués font des avances à celles qui sont un tant soit peu jolies. Celles qui cèdent connaissent une vie plus douce. Celles qui refusent subissent l’extermination par le travail, comme les hommes. La dégradation rapide de leur état physique ne leur permettra plus de changer d’avis. Leur choix doit donc être immédiat : la fidélité et la vertu ont-elles encore un sens quand le retour à la vie libre est devenue une lointaine hypothèse et alors que la loi permet au conjoint d’un prisonnier de divorcer à sa seule demande, sans que l’autre soit averti ? Parmi les simples prisonniers, des couples se forment. Si les relations sexuelles sont punies et les amants séparés par le transfert de l’un d’entre eux, elles sont courantes, des hommes se rendant dans le baraquement des femmes et inversement. Dans des cas très rares, des amants se sont mariés, une fois libérés. Au camp, les femmes enceintes sont séparées de leur conjoint et transférées dans un camp doté d’une maternité. Après l’accouchement, la mère ne voit son bébé que pour l’allaitement.Au bout d’un an, l’enfant est envoyé en orphelinat et la mère retourne dans un camp. L’avortement, interdit en URSS, est encouragé dans les camps. Pour les détenus de droit commun, la naissance d’un enfant peut signifier une libération anticipée, jamais pour les détenus politiques. Puis entre 1946 et 1948, la séparation entre hommes et femmes fut totale. Cette privation supplémentaire conduisit au développement de l’homosexualité et de la fornication à la première occasion, en remplacement des relations amoureuses qui pouvaient, malgré tout, exister précédemment.

9- Les planqués – Les planqués sont ceux qui, par opposition aux trimeurs, ne subissent pas une extermination par le travail. Il en existe plusieurs types dont le travail est plus ou moins dur. Les planqués de zones ne quittent jamais la zone d’habitation. Ils sont cuisiniers, blanchisseuses, coiffeurs, infirmiers… Ils dorment dans une chambre de 2, 4 ou 8, sur un lit individuel, mangent correctement et tentent de se distinguer de la masse par leur habillement. Les planqués de production dirigent les travaux ou font du travail de bureau. Leur régime de détention est moins contraignant même si la frontière avec les trimeurs est parfois floue. Les détenus politiques sont en principe exclus de ces emplois. Toutefois, étant les seuls suffisamment instruits et qualifiés pour diriger les travaux, ils y sont tantôt affectés tantôt écartés au rythme des inspections de l’administration du Goulag ou des circulaires sur le sujet. Mais ceux d’entre eux dont le dossier porte la mention « à n’utiliser qu’aux travaux généraux » en sont irrémédiablement exclus.

Certains intellectuel ont reproché aux trimeurs de survivre en portant un intérêt à leur travail, collaborant ainsi avec l’administration du Goulag. Mais la responsabilité des planqués et de ces intellectuels est bien supérieure. Sans main d’œuvre qualifiée, sans planqués, l’organisation de l’édifice pénitentiaire s’effondrerait. Chaque détenu ne survit que parce qu’un autre a été choisi, de façon aléatoire ou non, pour mourir à sa place. Les planqués l’ont bien compris et font tout pour garder leur statut, souvent sans hésiter à prendre le parti des geôliers contre celui des détenus. Cette responsabilité est même beaucoup plus large : chaque homme dans le pays qui a le souci de lui-même face aux autorités porte une part de responsabilité.

Alexandre Soljénitsyne revient sur son histoire. Après la Nouvelle Jérusalem, il fut affecté au camp de « La Barrière de Chaloupa », dans Moscou. En arrivant, il se prétendit dormeur, sans connaitre l’emploi, mais fut nommé à sa surprise « chef de production. » Il déplut à ses supérieurs et, deux semaines plus tard, fut démis et employé comme menuisier. Il conserva toutefois sa place dans une chambre de planqués en compagnie d’un général d’aviation hautain qui se faisait apporter des repas chaud depuis l’extérieur, d’un général du MDV ayant une passion pathologique pour la discipline, d’un médecin de soixante dix ans taraudé par les remords d’obéir à l’administration et non à sa conscience lorsqu’il signait des documents officiels concernant la santé de détenus, d’un professeur de génie militaire, dévoué au chantier mais dépourvu de raffinement aux yeux des généraux et d’un moujik taciturne, ancien président d’un soviet rural, qui avait voulu obtenir plus de tickets de pain pour ses concitoyens affamés que ce à quoi la loi leur donnait droit.

Les généraux comme beaucoup de ceux qui ne travaillaient pas de leurs mains se considéraient membres de l’intelligentsia. Pour Soljénitsyne, ce critère n’est pas le bon : L’intellectuel est un homme que ses intérêts et sa volonté tournent vers le côté spirituel de la vie, et cela de façon stable, permanente, sans qu’il y soit incité par les circonstances extérieures, voire en dépit de celles-ci. L’intellectuel est un homme dont la pensée n’est pas imitative.

10- En guise de politiques – En Union Soviétique, d’après la version officielle, il n’y a plus de prisonniers politiques. Il n’y a que des contre-révolutionnaires et des ennemis du peuple. Ainsi, le peuple est devenu son propre ennemi et la police secrète est son amie. On coffre les gens pour des motifs ridicules, souvent sur dénonciation : avoir souri en lisant la Pravda ou avoir écrit une liste de courses sur une photo de Staline. Il existe aussi une liste de motifs standards dans laquelle les commissaires instructeurs n’ont qu’à piocher. Parmi les plus courants, l’article 58 paragraphe10 : propagande contre-révolutionnaire (ou antisoviétique). Tout comportement et toute attitude peut correspondre. L’article 58 paragraphe 12 : non dénonciation permet une condamnation pour n’avoir rien fait du tout. Le paragraphe 1 : trahison à l’égard de la patrie est également utilisé abondamment pour les prisonniers de guerre de retour en Union Soviétique et pour les populations ayant vécu en secteurs occupés par les Allemands ou n’ayant pas manifesté assez de hâte pour tout quitter et partir vers l’Est avant leur arrivée. Toute personne qui prend une initiative, qui manifeste une pensée ou un goût personnel, qui s’écarte des instructions des autorités est susceptible d’être condamnée, ainsi que sa famille, au titre de l’article 58.

Le mélange de prisonniers de droit commun aux détenus politiques interdit à ces derniers toute prise de conscience, toute action ou sacrifice concertés, attitude qui serait pourtant la seule issue.

Les chrétiens qui refusent d’abjurer leur foi, les hommes fidèles à leurs convictions politiques risquent tous d’être condamnés. Les intellectuels, médecins, ingénieurs subissent le même sort s’ils refusent de se soumettre. Les autorités n’hésitent pas à priver le pays de leurs talents. Les trotskistes eux aussi ont payé très cher leur engagement même si le régime qu’ils appelaient de leur vœux n’aurait pas été forcément meilleur que celui dont ils souffraient.

11- Les bien-pensants – Parmi les victimes des arrestations arbitraires, certains sont restés obstinément et ostensiblement fidèles au régime. L’idéal bolchévique était pour eux au-dessus de tout, y compris de leur famille contre les membres de laquelle ils étaient prêts à témoigner. Ils considéraient leur arrestation comme une erreur, l’œuvre de traitres locaux ou des services secrets étrangers. Staline n’y était pour rien. L’année 1937 a connu la principale vague d’arrestations de ces communistes orthodoxes.

Pour se tirer d’affaire, leur stratégie consistait à donner un maximum de noms pensant qu’il était impossible d’arrêter tout le monde. Ils faisaient régner l’ordre au camp, exigeant de leurs camarades, qu’ils considéraient comme ayant mérité leur peine, le respect des règles et des gardiens. Toute discussion avec eux était par ailleurs vouée à l’échec : détenteur de la vérité politique, toute contradiction ne pouvait être qu’une erreur due à la méconnaissance des réalités du pays. Dressés à obéir à l’Etat soviétique, ils étaient incapables de s’opposer aux autorités du camp qui l’incarnaient. Leur appartenance proclamée au parti leur attirait la sympathie de la hiérarchie pénitentiaire dont chacun savait qu’il pouvait un jour partager leur sort. Les bien-pensants avaient donc des emplois de planqués et de meilleures conditions de détention que les trimeurs. Ces orthodoxes trouvaient naturel que les ennemis du peuples se tuent à la tâche. Eux devaient se préserver pour les nobles tâches qui les attendaient à leur libération. Au camp, ils ne s’évadaient jamais et étaient prêts à dénoncer toute tentative. En tant que bons soviétiques, ils se livraient au mouchardage et nourrissaient une haine indéfectible pour les Cinquante Huit avec lesquels ils ne se mélangeaient jamais.

12- Bzz ! – Bzz ! – Bzz !… – Les mouchards, encore appelés collaborateurs secrets, sont omniprésents dans la société soviétique. Ils s’agit de gens ordinaires chargés de dénoncer ceux qui font preuve d’antisoviétisme, par exemple en étant triste lors d’un défilé, en ne faisant que remuer les lèvres lors d’un chant collectif à la gloire de Staline… Les techniques de recrutement sont très efficaces : flatter le patriotisme, promettre une récompense ou menacer. Tout dépend à qui l’on s’adresse. Dans tous les cas, l’esquive est très difficile.

Les camps ne font pas exception, les mouchards y sont légion. On demande au détenu qui craint une peine supplémentaire s’il est un bon soviétique, on lui promet une situation meilleure, on le menace d’une affectation à des travaux plus durs, d’un transfert vers un camp disciplinaire ou même d’arrêter sa famille encore en liberté. Impossible de résister. Alexandre Soljénitsyne se vit proposer une telle mission honteuse un an après sa condamnation. Au terme d’une très longue discussion, il finit par accepter de ne dénoncer que les préparations d’évasion des seuls truands. Finalement, le document qu’il dut signer concernait toutes les évasions mais il quitta l’établissement pénitentiaire sans avoir dû l’honorer. La même proposition lui fut faite en 1956 alors qu’il était en résidence forcée. Il dut alors produire un certificat médical attestant qu’il souffrait d’une maladie incompatible avec ce travail de surveillance. Ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir présenter un tel certificat ne peuvent que céder.

13- On prend les mêmes et on recommence – En Union Soviétique, il est possible de condamner à nouveau quelqu’un avant la fin de sa première peine. Ce fut notamment le cas en 1938, dans un objectif de terreur. Des prisonniers déjà condamnés, notamment d’anciens trotskistes, furent même fusillés. Pendant les années de guerre cette pratique qui n’avait jamais cessé connut une nouvelle actualité. Pour rester loin du front, les officiers des camps devaient déjouer de nombreux complots. C’était leur participation à la victoire. Puis, après guerre, il fallut mettre et maintenir hors d’état de nuire les fortes personnalités qui s’étaient illustrées durant le conflit.

Pour condamner un homme une seconde fois, tout peut servir de prétexte et notamment les intentions que ses geôliers lui prêtent. Pendant l’instruction, au camp, les conditions de détention devaient être insupportables. Les geôliers comptaient comme toujours sur le froid. Dans certains camps les prisonniers étaient logés sous des tentes trouées, avec les truands qui s’attribuent les couchages proches du tonneau servant de poêle. Beaucoup mouraient avant la fin de l’instruction de leur seconde affaire.

14- Changer de destin – Au camp, l’évasion est la seule alternative à la mort lente. Elle tente le détenu surtout dans sa première année. Toutefois, il existe des chaînes invisibles bien plus efficaces que la garde :

  • l’état d’esprit du prisonnier type, résigné et loyal,
  • la faim et la faiblesse physique,
  • la crainte d’une nouvelle peine ou même d’une condamnation à mort,
  • les vastes étendues à franchir pour atteindre une ville,
  • pour les politiques, le fait de ne pas disposer d’une cache fiable, contrairement aux truands.

Evasion ne signifie pas liberté. Le plus dur reste à faire : survivre dans un pays ou tout le monde est susceptible de dénoncer un évadé. Nombreux sont ceux qui sont repris en essayant de retrouver leurs proches. Il faut donc faire preuve de courage, d’astuce, mais également avoir beaucoup de chance pour fausser compagnie à ses geôliers, changer d’identité et avoir une vie stable. La moindre allusion faisant référence à sa vie passée met l’ancien détenu en grand danger.

15- Chizo, Bour, Zour – Après l’abolition du cachot par le code du redressement par le travail de 1924, fut inventé le Chizo, l’isolateur disciplinaire. Les détenus, pour des motifs dérisoires, étaient condamnés à y séjourner quelques jours, parfois jusqu’à une année. Sa construction dépendait du camp mais le froid, l’humidité et le manque de lumière y étaient des constantes ainsi que la ration alimentaire dérisoire. Le Bour, baraquements à régime forcé ou brigades disciplinaires, fut créé pour des peines plus longues, de plusieurs mois. La promiscuité dans des cellules bondées et insalubres, le manque de nourriture, la violence des gardiens conduisirent des prisonniers à avaler des cuillers au péril de leur vie pour sortir de cet enfer. Pour permettre aux prisonniers de travailler, il fut remplacé par le Zour, zones à régime renforcé ou commandos disciplinaires. Des truands y occupaient souvent des postes de responsabilités, instituant leur propre loi. Les Zours sont destinés à ceux qui refusent de travailler ou de devenir des mouchards, aux croyants, aux femmes ayant repoussé les avances des geôliers. Les travaux les plus durs dans des zones insalubres infectées de moustiques et nécessitant des efforts physiques inhumains leur sont réservés.

16- Les socialement proches – Le pouvoir soviétique considère les truands comme socialement proches. Leur pratique du vol atteste de leur refus de la propriété privée. Il existe un espoir de les rééduquer. Les condamnés au titre se l’article 58 sont, en revanche, définitivement perdus. Une complète inversion des valeurs s’est opérée depuis l’époque du tsar où les détenus politiques jouissaient d’un régime plus favorable.

La Théorie d’Avant-Garde considère le crime comme le résultat de l’existence de classes. La suppression des classes doit conduire, logiquement, à l’absence de crime. La presse est tenue au silence sur ce sujet.

La justice soviétique est favorable aux truands : les vols sont punis de peines légères de quelques mois, souvent écourtées pendant la détention ; la légitime défense d’un citoyen agressée n’est reconnue que s’il a été préalablement blessé ; si un truand est tué, sans que la légitime défense soit établie, la peine est de 10 ans pour meurtre. Ainsi, la population est livrée aux criminels.

Dans les camps, les truands vivent sur le dos des détenus politiques dont ils s’attribuent le labeur alors qu’eux-mêmes ne travaillent pas. Les geôliers les protègent pour toutes les truanderies qui ne portent pas atteinte à l’institution pénitentiaire. Pendant la guerre, les détenus politiques firent des demandes pour aller se battre. Pas les truands. Mais lorsqu’elle fut gagnée et que des perspectives de pillage se firent jour, ils furent massivement volontaires. Leur règnent dans les camps ne prit fin qu’au début des années 50 lorsque Staline décida de les mater et de leur attribuer des isolateurs et des cellules de détention solitaires.

17- Les mouflets – L’arsenal judiciaire à l’encontre des mineurs criminels n’a cessé de se renforcer depuis la Révolution. Au début, le temps de peine était partagé entre le travail, rémunéré, et l’apprentissage. Le code criminel de 1926 prévoyait des peines modérées. Malgré tout, en 1927, 48 % des détenus avaient moins de 25 ans et n’avaient pas connu l’Ancien Régime. En 1935, Staline décida que dès l’âge de 12 ans les enfants devaient être jugés comme les adultes, c’est-à-dire avec la plus grande sévérité, ce qui englobait la peine de mort, y compris pour des faits commis de façon non intentionnelle. Pour avoir rempli ses poches de pommes de terre ou de quelque denrée, les enfants étaient condamnés à plusieurs années de prison.

Le monde des camps, dominé par les truands, devint l’univers dans lequel des enfants de 12 ans apprirent à vivre. Il en fit ce qui est convenu d’y appeler des mouflets, des bandes d’enfants sans foi ni loi, de petits sauvages, qui ne reculaient devant rien pour avoir ce qu’ils désiraient : vol, violence, viol, et meurtre. Ils ne respectaient ni les femmes, ni les vieillards ni les infirmes. Leur nombre faisaient leur force et personne ne s’opposaient à eux. Les truands étaient leurs modèles.

18- Les muses au Goulag – Dans les camps, on n’oubliait pas le rôle de la culture dans le redressement. Le détenu ne devait jamais échapper à l’action éducative pour ne pas revenir à ses penchants criminels. Aussi, dans chaque camp, la KVTch, section culturelle et éducative, disposait de brigades de propagande, de journaux internes, de brigades de travail de choc dont les membres étaient prêts à témoigner ou à réprimander les récalcitrants. Des haut-parleurs s’adressaient aux détenus de façon quasi-permanente. Les condamnés politiques n’y avaient aucune responsabilité et se voyaient parfois écartés de certaines activités.

La KVTch ne doit laisser aux détenus aucun repos intellectuel. Elle utilise ce qui dehors constitue des formes artistiques pour diffuser des messages politiques. Des chœurs ou des troupes de théâtre sont créées pour interpréter des œuvres indigentes à la gloire du régime et de ses dirigeants. Certaines troupes sont permanentes et constituent le faire-valoir de leur propriétaire, responsables de camp. En cas de mauvaise prestation, le fautif est puni. Malgré tout, la KVTch est un rayon de soleil et la fréquentation de son baraquement permet de faire des rencontres et de se rappeler, en écoutant quelques vers ou un fredonnement, que la vie existe toujours. Mais il faut rester sur ses gardes car les mouchards y sont à l’affût.

A la KVTch, de nombreux détenus déposent leurs inventions dans des sortes de boîtes dans l’espoir d’être libérés pour les mettre en œuvre. De tels cas sont plus qu’exceptionnels. L’administration fait peu de cas des compétences des détenus et affecte les intellectuels aux travaux généraux ou à des tâches sans rapport avec leur spécialité.

Les peintres sont les privilégiés de la KVTch. Leurs œuvres, obligatoirement des paysages, sont facilement captées par les officiers alors que les sculptures sont plus encombrantes et plus fragiles. Les poètes doivent uniquement caricaturer et stigmatiser les détenus qui se conduisent mal. Enfin, la prose n’existe pas. Ses auteurs sont punis et elle ne circule pas de bouche à oreille aussi bien que les vers appris par cœur.

19- Les zeks en tant que nation – Le mot « zek », formé des 1e et 3e lettres de « zaklioutchonnyïé », signifiant détenu, est utilisé à partir de 1934 dans le vocabulaire des camps. Les zeks constituent une nation au sens que Staline en donne : « la nation est une communauté historiquement constituée (mais ni raciale, ni tribale) d’hommes possédant un territoire commun, une langue commune, une communauté de vie économique, une communauté de structures psychiques qui se manifeste par une culture commune. » Le territoire des zeks est constitué des différentes iles de l’Archipel. Le renouvellement de la population y est assuré non par la biologie mais par le procédé technique du coffrage.

Les zeks partagent de nombreuses réalités et valeurs qui appartiennent leur culture : le climat polaire de leur île, l’aspect que leur donne leur crâne rasé, une élocution heurtée, directe et impérative. Mais celle-ci se caractérise par bien d’autres aspects :

  • la docilité de façade devant ceux qui détiennent l’autorité. Une fois ceux-ci partis, ils ne feront aucun effort pour effectuer le travail demandé, considérant qu’ils doivent conserver des forces pour le lendemain dont ils ignorent de quoi il sera fait,
  • l’absence de motivation autre que l’amélioration de leurs conditions,
  • une échelle de valeurs ou la briquette de pain occupe la première place, suivie du tabac qui tient lieu de monnaie d’échange, puis de la lavure et du sommeil qu’ils recherche à chaque occasion,
  • la pression vitale, assimilable à la lutte darwinienne pour la vie, qui pousse chaque zek a tenter d’atteindre la meilleure position, celle qui lui permettra de survivre encore un peu, la débrouillardise qui consiste notamment à « bourrer le mou » tant de ses codétenus que de ses chefs,
  • la souplesse dans la conduite permettant de faire preuve tantôt de grossièreté et de violence dans les relations, tantôt de fidélité à une parole donnée même sans témoin, tantôt de finesse dans la création artistique. Une devise : Prends ce qu’on te donne, file quand on te bat.
  • la dissimulation et la méfiance dictant de ne partager aucune combine afin d’en profiter plus longtemps.

Celui qui, après de nombreuses années de vie insulaire, parvient à maitriser pleinement pression vitale, absence de pitié, débrouillardise, esprit de dissimulation et de méfiance est appelé « fils du Goulag. » Ces qualités lui permettent de vivre au jour le jour, dans un monde sans avenir, où l’emploi du futur est interdit.

Les fils du Goulag sont également les dépositaires des commandements du zek dont le nombre et la formulation dépend de chaque île.

Parmi les plus courants on trouve :

  • tu ne feras pas la mouche, autrement dit tu ne moucharderas pas,
  • tu ne lécheras pas les écuelles, autrement dit tu ne feras pas les poubelles,
  • tu ne chacaleras pas, autrement dit tu ne mendieras pas ta subsistance,
  • tu ne fourreras pas ton nez dans la gamelle d’autrui, autrement dit chacun doit s’occuper de ses affaires,
  • tu ne croiras pas, tu ne redouteras pas et tu ne demanderas pas.

Les fils du Goulag atteignent ainsi un état d’équilibre spirituel c’est-à-dire un état d’indifférence et de fatalisme qui est une condition de survie dans l’archipel.

Parmi les principales valeurs caractéristiques des zeks on note également :

  • les superstitions et les mythes, tels que celui d’une amnistie imminente ou de la magnanimité dont aurait fait l’objet Fanny Kaplan après son attentat contre Lénine,
  • la soif de justice de la part de l’autorité, même pour les détenus de droit commun,
  • le plaisir de raconter leur passé et les circonstances de leur arrestation qui ne leur procure aucune honte puisqu’elle ne correspond généralement à aucune faute.

Enfin, les zeks partagent aussi une langue, mélange de jargon, d’injures et de dialecte de truand.

20- Les chiens au travail – Les gardiens des camps sont organisés suivant une hiérarchie précise. Si les généraux sont quasiment invisibles, les officiers côtoient les zeks à partir du grade de colonel. La sélection à laquelle chacun d’eux a été soumis et son maintient dans ce type de poste attestent de sa cruauté. Les chefs des camps font preuve de traits communs et caractéristiques :

  • la morgue et le sentiment de supériorité infinie,
  • la stupidité, se manifestant par l’absence de doute sur leur mission et la manière de l’accomplir,
  • le pouvoir absolu et le caractère contradictoire des décisions uniquement destinées montrer son autorité, l’avidité et la cupidité. Malgré un système de rémunération extrêmement avantageux et permettant une retraite après 10 ans d’activité, ils détournent et volent des denrées et du matériel destinés aux détenus qui ont été condamnés à de lourdes peines pour de menus larcins,
  • l’abus sexuel rendu facile par le contexte de la détention,
  • la méchanceté et la cruauté.

Les gardiens, occupant un emploi subalterne, sont aigris de ne pas pouvoir tirer le même parti de la situation. Ils peuvent parfois sympathiser avec les zeks.

La garde armée militarisée, ou l’escorte, chargée de la garde des zeks a tous les pouvoirs. Ses membres ne craignent aucune sanction s’ils tuent un prisonnier. En 1938, lors d’un incendie dans un camp de l’Oural, elle laissa brûler les détenus plutôt que de risquer de se voir reprocher leur fuite. En revanche, pendant la guerre, des surveillants non professionnels, remplaçant des titulaires mobilisés, ont fait preuve d’une humanité inhabituelle.

21- Le monde qui gravite autour des camps – les abords des camps sont peuplés d’autochtones, d’anciens zeks libérés, d’aventuriers, d’ivrognes, de membres de l’administration et de la garde. Parfois, un village se crée autour du camp.

Les zeks et les travailleurs libres, les pékins, entretiennent de bonnes relations. Ces derniers font passer le courrier des détenus ou leur apportent des denrées en échange du travail qu’ils s’attribuent et qui leur est payé par le camp.

Dans ce monde, la hiérarchie est stricte. Les officiers et leurs femmes ne fréquentent pas leurs subalternes. Au bas de l’échelle cette étiquette n’existe pas, tout le monde se rencontre à la buvette où ont lieu régulièrement des bagarres entre ivrognes ou aux bals organisés au foyer, au milieu de la boue et de la crasse.

22- Nous construisons – Le système des camps sous Staline est utile à plus d’un titre. Outre la terreur qu’il fait régner sur la société, il fournit une main d’œuvre gratuite, ne nécessitant aucune contrainte de sécurité et dont l’abondance compense l’absence de toute mécanisation.

A partir de 1931, les camps doivent s’autofinancer avec pour conséquences l’augmentation des normes et la dégradation des conditions de travail. Mais l’équilibre n’est pas atteint. Plusieurs raisons sont avancées pour explique cet échec : l’inconscience des zeks qui ne pensent qu’à tirer au flanc, l’absence de motivation des travailleurs libres, l’absence d’autonomie des détenus dont la garde et l’organisation nécessitent une logistique lourde. Mais en réalité, il existe d’autres causes inhérentes au régime : les ordres contradictoires de Staline, tels que la programmation de chantiers en hiver ou l’abandon d’ouvrages en cours d’exécution, conduisent à l’anéantissement d’un travail considérable. En outre, les camps sont gérés par leurs chefs comme leur propre domaine et le travail destiné à leur bien être passe devant celui commandé par Moscou.

QUATRIEME PARTIE : L’âme et les barbelés

1- Elévation… – Les années passent mais les zeks ignorent les remords : ils ne sont coupables de rien. Parmi eux, peu de suicides. Vraisemblablement moins que dans le reste de la population. Il s’agit en outre souvent d’étrangers plus déstabilisés que les Russes. Les mutilations sont plus courantes, sacrifier une partie de soi pour sauver le reste…

Une fois dans l’Archipel un choix s’impose : avoir pour objectif de tenir à tout prix, c’est-à-dire au prix des autres, ou accepter son sort, y compris la mort, sans céder. Pour la plupart des détenus comme pour les autorités, un seul mot d’ordre « il n’y a que le résultat qui compte. » Mais pour ceux qui s’attachent à l’esprit et considèrent également la manière d’atteindre un résultat, une transformation s’opère en eux : ils n’attendent plus aucune récompense et ne craignent plus aucune punition. L’autorité ne peut alors plus rien contre ces véritables résistants.

La captivité est également l’occasion d’un examen de conscience. Alexandre Soljénitsyne réalise, après avoir entendu la confidence d’un médecin détenu parvenu à la conclusion que chacun a mérité ce qui lui arrive sur terre, que lui-même avait perdu la foi avant de la retrouver sur l’Archipel. Ce médecin sera assassiné pour un motif inconnu par des détenus dans la nuit après cette conversation.

L’esprit hautain et assuré du jeune Alexandre Soljénitsyne s’est transformé lors de son séjour en camps. Il a rendu possible un travail d’introspection le conduisant à la conclusion que le bien et le mal ne se trouvent pas dans un Etat, un parti ou une classe mais occupe une place plus ou moins grande dans le cœur de chacun de nous. Les révolutions tentent d’éradiquer, nécessairement sans succès, les agents du mal. Les religions au contraire combattent le mal en chaque homme.

2- … ou bien dépravation ? – Mais d’autres témoignent que si l’élévation est possible en prison, le camp est fait pour contraindre l’homme à s’avilir pour survivre. A l’injustice de l’arrestation s’ajoutent le travail épuisant, les conditions de vie, la sous-alimentation, l’injustice des libérations anticipées et des amnisties des truands. Ces témoins affirment que le seul sentiment humain qui reste dans l’âme du zek est la haine et que la dépravation est inéluctable. Celle-ci atteint son dernier degré dans l’auto-surveillance et l’auto-administration des camps. Des zeks prennent ainsi la place des bourreaux en échange d’avantages.

Les croyants font partie de ceux qui échappent à la dépravation. Ils sont prêts à mourir sans plier. Certains autres zeks refusent les postes de planqués pour ne pas s’avilir. « Se dépravaient dans les camps ceux qui, avant les camps, n’étaient nantis d’aucune morale, d’aucune éducation religieuse. » Ainsi la dépravation n’est pas inéluctable. Le camp agit comme un révélateur de la personnalité.

Dans tous les cas, les camps n’étaient pas des outils de redressement. Ils n’étaient destinés qu’à exterminer par le travail les condamnés au titre de l’article 58 et à détruire l’intelligentsia du pays, inadaptée à un travail démesuré au milieu de centaines de détenus vociférants. Sur ce points, les camps furent efficaces.

3- Une liberté muselée ? – L’Archipel était une tumeur représentant environ 8 % de la population et constituant pour le reste du pays, un poison se caractérisant par :

  • une crainte perpétuelle entretenue par une bureaucratie intrusive et toute puissante,
  • l’asservissement notamment du fait de l’impossibilité de changer de travail ou de résidence sans autorisation, rendant toute protestation dangereuse,
  • la dissimulation et la méfiance face à la délation généralisée, jusqu’au sein des familles,
  • l’ignorance de ce qui se passe à proximité alors que les journaux officiels fabriquent l’actualité officielle,
  • le mouchardage a grande échelle, responsable de la dislocation du lien social,
  • la traitrise comme forme d’existence : des amis qui se détournent d’une famille dont l’un des membres vient d’être arrêté, le reniement d’un père accusé d’être un ennemi du peuple. Certains ont résisté. Ils ont témoigné en faveur d’amis qu’ils savaient innocents avant d’être coffrés à leur tour. Ainsi sont mort les éléments les plus valeureux, l’âme du peuple.
  • L’inévitable décomposition, dans un régime qui a emprisonné 50 millions de personnes en 35 ans, où le pouvoir et les honneurs vont aux gredins, les gens honnêtes étant dans l’impossibilité d’avoir le dessus.
  • Le mensonge comme forme d’existence, pour vivre sans ennui et avoir des perspectives professionnelles. Ceux qui acceptaient les mensonges de l’état n’étaient pas idiots. Ils savaient qu’il s’agissait de mensonges. Et comment élever ses enfants ? Leur dire la vérité au risque qu’ils fassent un faux pas ou leur présenter le mensonge comme la vérité. Tout était dénaturé.

Enfin, dans ce contexte de liberté muselé dont tout le monde avait pris l’habitude, le destin de chaque prisonnier était lié celui d’une femme sans mari et d’enfants sans père.

4- Quelques destins – En guise de conclusion, Alexandre Soljénitsyne aborde la biographie de quelques personnages représentatifs de l’opposition au régime : celui d’Anna Skripnikova, fille d’ouvrier devenue professeur, qui ne plia pas devant le pouvoir soviétique et manifesta son opposition à son caractère autoritaire et anti-culturel, de façon frontale dès la Révolution d’Octobre ; celui de Stéphane Lochtchiline dont les ennuis commencèrent dans les années 1930, lorsqu’il refusa d’entrer dans la police et qu’il prit un peu plus tard la défense d’un ouvrier que le parti voulait exclure. Malgré les camps, de son propre aveu, il est resté bolchevik. Soljénitsyne reconnait que les documents lui manque pour d’autres biographies de personnages qui en aurait pourtant mérité.

Citations :

  • L’intellectuel est un homme dont la pensée n’est pas imitative. 
  • Dès lors que tu auras cessé de craindre les menaces, de rechercher les récompenses, tu seras, aux yeux rapaces de tes maîtres, un élément des plus dangereux. Car ils n’auront plus prise sur toi. 
  • Boris Kornfeld, médecin de camp assassiné pour un motif inconnu par des détenus après cette conversation : « Savez-vous, j’ai acquis la conviction que nul châtiment ici-bas ne nous arrive sans qu’on l’ait mérité. En apparence, il peut ne pas nous échoir pour la faute que nous avons effectivement commise. Mais si nous passons notre vie au crible, si nous y réfléchissons sérieusement, nous finirons toujours par trouver le crime pour lequel le sort vient nous frapper. 

3 réflexions sur “L’archipel du Goulag – Tome II – Alexandre Soljénitsyne

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