Le doute et ses vertus

Les attentats récents commis par des assassins fanatiques, persuadés de détenir la vérité et de combattre pour la seule vraie foi, en l’occurrence l’Islam, nous interrogent sur les rapports qu’entretiennent la foi et la violence mais aussi, plus généralement, sur le lien entre les idées et la violence qui fait que certains tuent ceux qui pensent autrement. Comment un tel acte est-il possible et quelles sont les circonstances qui le permettent ?

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Deux réponses reviennent régulièrement dans le débat public pour tenter d’expliquer la vague terroriste actuelle.

La première consiste à renverser la phrase de Dostoiewski si Dieu n’existe pas, tout est permis en si Dieu existe, tout est permis. Dans cette logique, celui qui vit ici et maintenant ne revendique, du fait de ses idées, aucune supériorité sur ses contemporains dont il sait que la présence sur Terre est aussi fortuite que la sienne. En revanche le croyant est persuadé que sa foi lui donne une supériorité sur ceux qui ne la partagent pas et qu’elle peut-être une justification suffisante à toute sorte d’excès. Plus encore, ses erreurs lui seront pardonnées pour peu qu’il les aient commises au nom de son dieu lorsqu’il devra en répondre et les éventuelles injustices pourront alors être réparées. Les paroles Tuez les tous, Dieu reconnaitra les siens attribuées à Arnaud Amaury à Béziers lors de la Croisade des Albigeois illustrent parfaitement cette attitude.

Cette réponse explique les crimes perpétrés au nom des religions mais elle fait fi des massacres organisés sans aucun prétexte religieux, voire en prenant pour cible la pratique de certains ou de tous les cultes. Il en est notamment ainsi des deux plus terribles totalitarismes du XXe siècles. On peut discuter du déisme d’Hitler mais la religion ne constituait pas le fondement de l’idéologie nazie. Staline pour sa part, clairement athée, persécutait les représentants des institutions religieuses et leurs fidèles.

La deuxième réponse est plus ciblée sur l’Islam. Elle consiste à reconnaitre que si chacune des religions du Livre a été à l’origine de violences et de cruautés, relatées par le texte biblique comme la prise de Jéricho, ou par l’histoire comme la Saint-Barthélémy, les nations occidentales auraient avancé sur le chemin de la civilisation alors que les sociétés dominées par l’Islam n’auraient pas su évoluer et auraient pris plusieurs siècles de retard sur notre façon de vivre civilisée.

Cette affirmation occulte des épisodes majeurs de l’histoire récente. L’Allemagne nazie évoquée plus haut, les régimes de Pétain, de Franco ou de Pinochet, pour qui le meurtre de masse et la torture étaient des instruments légitimes du pouvoir, ne trouvaient pas leur fondement dans l’Islam mais étaient en revanche compatibles, et pour certains inspirés, par le christianisme. Leur proximité dans le temps nous rappellent que nous n’avons aucune garantie d’avoir atteint un point de non retour en direction de la civilisation et que nos sociétés peuvent très bien être à l’origine de nouveaux épisodes de barbarie. Pensons simplement à l’utilisation de l’arme nucléaire.

Les deux réponses que nous avons évoquées sont donc des impasses : d’une part, les religions ne sont pas nécessaires à la barbarie et leur absence dans une société ne constitue pas une garantie de paix et de douceur, d’autre part, l’histoire montre que notre civilisation a connu encore très récemment des heures terribles dans lesquelles l’Islam n’était pas impliqué. L’avance de l’occident, revendiquée par certains sur les pays dominés par cette religion, ne peut dès lors être que de quelques dizaines d’années et non de plusieurs siècles.

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Quel est donc l’invariant sur lequel prend appui le crime et la violence idéologiques ? Il n’est pas spécifique à un contenu puisqu’il se manifeste, comme nous l’avons dit, au sein de courants de pensées différents et parfois contradictoires. J’entrevois quelque chose comme la certitude, cette maladie de l’esprit qui anéantit toute forme de doute. Dans cette logique lorsque je suis absolument certain de ce que je pense, je n’ai pas besoin d’écouter les avis divergents. Quelle que soit ma certitude, religieuse, politique ou, comme parfois, faite d’un subtile mélange des deux permettant une meilleure stabilité de l’ensemble, ma conviction me donne des droits sur ceux qui tenteraient de m’empêcher d’accomplir ses commandements. Elle m’impose aussi de ne pas écouter ceux qui ne la partagent pas. Ils n’ont rien à m’apprendre puisque je sais déjà ce qu’il faut savoir. Plus encore, leur habileté néfaste pourrait introduire le doute dans mon esprit et dans celui des membres de ma communauté de pensée. Je dois donc les combattre pour les mettre hors d’état de nuire à la vérité que je détiens. C’est alors que tout est permis pour atteindre le but recherché. Les moyens dépendront des possibilités que permet le contexte. Lorsque le pouvoir partage cette certitude, les moyens mis en œuvre peuvent être explicitement violents, on pense à l’Inquisition, aux Guerres de Religion, à la police politique dotée de pouvoirs illimités, ou plus doux, comme le conditionnement des citoyens dès l’enfance, la propagande, la discrimination, la manipulation de l’information. Lorsque la certitude n’est pas dans le camp du pouvoir, elle s’exprime par la guérilla, le terrorisme et la propagande : puisque la société à abattre dispose des moyens nécessaires pour se défendre de front, l’objectif sera de susciter son délitement, son effondrement ou son affaiblissement de l’intérieur.

Face à la violence de la certitude, ce qui caractérise la nature des vraies sociétés démocratiques n’est à mon sens pas d’avoir les mains propres, on pourrait énumérer à l’envi des horreurs auxquelles elles ont participé ou qu’elles ont couvertes dans leur seul intérêt, mais d’avoir fait du doute leur valeur centrale. La démocratie est l’expression politique du doute. Accepter que l’avenir de son pays soit conditionné par le résultat de scrutins électoraux périodiques suppose des alternatives et donc la prise en compte des différentes propositions. C’est reconnaitre le bien-fondé du choix de la majorité des électeurs même si ce n’est pas le sien et la nécessité de le remettre en question périodiquement. Ce cadre démocratique comme expression du doute se traduit dans tous les domaines : chacun peut s’informer, échanger des idées, s’exprimer. Des livres, des magazines, des émissions de radio ou de télévisions alimentent les réflexions. Les procédures judiciaires prévoient des débats publics, la défense de toutes les parties, des possibilités d’appel.

Dans ces conditions, si une démocratie peut être responsable de crimes, ses citoyens sont mieux à même d’en prendre conscience et d’agir en vue de modifier la politique de leur pays. Dans un état où la certitude fait la loi, aucune prise de conscience n’est possible et la reconnaissance du droit à douter par le régime politique est un préalable à tout progrès.

Ainsi, bien que les religions, l’Islam comme les autres, ne cultivent pas spontanément le doute, elles n’ont pas l’exclusivité de son rejet. De nombreuses idéologies étrangères à toute religion leur sont sur ce point semblables. Le véritable ennemi de la paix est la certitude, celle qui aveugle et prétend justifier ce qui est injustifiable. Le remède est le doute. Ni indécision, ni inaction, le doute est cette force motrice qui permet de faire des choix réfléchis dont on sera plus tard capable de juger si ils étaient bons ou mauvais et d’en tirer les enseignements. L’organisation sociale qui protège le doute et lui permet de s’exprimer est la démocratie.

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La démocratie française présente une particularité : la laïcité. Alors que dans de nombreux pays on prête serment sur la Bible et que les références à Dieu sont omniprésentes dans la vie publique, la France a poussé la liberté de douter jusqu’à séparer l’Etat de toute religion. La laïcité française n’est pas un vide, une absence ou un manque mais une liberté pour chacun fondée sur le droit au doute. Elle implique également que les pratiques religieuses, ou la non-pratique religieuse, reconnaissent et laissent intact le droit au doute.

Héritage de Descartes, le doute est l’un de nos biens communs les plus précieux. La France glisse aujourd’hui vers des idéologies qui défendent des certitudes et qui ont montré de quoi elles étaient capables il y a un peu plus de 70 ans, même si, de façon purement verbale, elles nient toute continuité idéologique. La défense sans faiblesse de nos valeurs et de notre patrimoine commun, que nous devons opposer aux attaques et aux menaces que nous subissons, doit donner une place centrale au droit de douter c’est à dire au maintien de la pluralité d’opinion et à la démocratie. Dans le cas contraire, les terroristes auront gagné : nous serons comme eux, malades de certitudes, des certitudes certes différentes dans leur contenu mais porteuses des mêmes dangers. Nous serons prêts à subir et à répandre le malheur sans réfléchir dans un combat fanatique qu’ils appellent de leurs vœux parcequ’ils espèrent le gagner et dont il vaudrait mieux tenter d’envisager les issues possibles avant de s’y engager : vivre dans un état islamique, vivre dans un état totalitaire ayant anéanti le monde musulman, ne pas vivre du tout en raison de l’hiver nucléaire…

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