Mille neuf cent quatre-vingt-quatre – George Orwell

imagesGeorge Orwell (1903 – 1950)

Mille neuf cent quatre-vingt-quatre a visiblement été écrit pour dénoncer les méthodes et le vide idéologique du régime stalinien. Les références au socialisme dont le régime de l’angsoc est inspiré, à la dialectique appelée pour l’occasion doublepensée et jusqu’à la moustache de Big Brother ne laissent planer aucun doute. Pourtant, ce roman est beaucoup qu’un simple pamphlet ou une caricature. George Orwell tente, comme Etienne de La Boêtie en son temps dans le Discours de la servitude volontaire, de mettre en lumière les fondements d’une société totalitaire, l’Océania, et d’analyser les macanismes qui la rendent possible.

PREMIERE PARTIE 

I- Avril 1984. Londres, en Océania, remplie de maisons délabrées et dominée par quatre gigantesques pyramides de trois cents mètres de haut : le ministère de la Vérité, chargé de l’information, des divertissements, de l’éducation et des beaux-arts ; le ministère de la Paix chargé de la guerre ; le ministère de l’Amour chargé du respect de la loi et de l’ordre ; le ministère de l’Abondance chargé de l’économie. Le pays est dirigé par le Parti. A sa tête : Big Brother. Son portait moustachu avec l’inscription Big Brother vous regarde est affiché partout, dans les rues, dans les halls d’immeubles… Les slogans du Parti sont : la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force. Le Parti essaie d’imposer le Novlangue, dérivé de la langue ancienne, ou ancilangue, dont la grammaire et le vocabulaire sont constamment simplifiés pour rendre impossible la formulation d’idées subversives. Les membres du Parti habitent des appartements dotés d’un télécran, appareil émetteur et récepteur diffusant des programmes, sonores ou télévisuels, et filmant l’intérieur du logement. Ne sachant jamais s’ils sont surveillés, les occupants affichent continuellement une attitude sereine et confiante. La Police de la Pensée, puissant outil du pouvoir, est en mesure de faire disparaitre toute personne soupçonnée de pensée déviante, qualifiée de crime par la pensée.

Le 4 avril 1984, Winston Smith, trente-neuf ans, décida d’écrire un journal. Le matin, à son travail au ministère de la Vérité, un événement lui en avait fait éprouver l’irrépressible envie : à la fin des deux minutes de la Haine, pendant lesquelles tout le monde était invité à conspuer, collectivement et jusqu’à l’hystérie, l’ennemi du peuple Emmanuel Goldstein, Winston avait croisé le regard complice de O’Brien, dignitaire du Parti intérieur, qu’il avait interprété comme l’approbation de son propre dégoût pour cet exercice.

De retour à son appartement pendant la pause du déjeuner, Winston s’assit dans une alcôve hors du champ de vision du télécran et ouvrit un ancien cahier, acheté clandestinement quelques jours auparavant dans une boutique d’antiquités. Il y décrivit l’enthousiasme des spectateurs, la veille, au cinéma, devant une scène montrant le bombardement d’un bateau de réfugiés, hommes, femmes et enfants. Puis après que son esprit eut vagabondé quelques instants, il lut sur la page A bas Big Brother écrit à cinq reprises. Alors qu’il songeait aux risques de tenir un journal et d’y écrire ce genre de choses, quelqu’un frappa à la porte.

II- Il ne s’agissait que de Mrs Parsons, une voisine venue lui demander de déboucher son évier en l’absence de son mari. Une fois le travail terminé, le jeune fils de Mme Parsons, imité par sa sœur, armé d’un pistolet factice, accusa par jeu Winston de trahison et menaça de le fusiller. Puis les enfants réclamèrent d’aller voir la pendaison de prisonniers eurasiens accusés de crimes de guerre. Winston plaignit Mrs Parsons, dont les enfants étaient formés par les mouvements de jeunesse à dénoncer le comportement suspect de leurs parents.

Winston pensait à O’brien, à son regard. Plusieurs années auparavant, il l’avait vu en rêve lui disant qu’ils se rencontreraient là ou il n’y avait pas de ténèbres. Ces paroles étaient restées mystérieuses. Il retourna chez lui, conscient de sa solitude et du fait qu’il écrivait pour une époque qui n’adviendrait peut-être jamais. Il précisa dans son journal qu’il s’adressait à cette époque où la pensée serait libre.

III- Winston rêvait souvent de sa mère et de sa jeune sœur. Il se souvenait qu’elles avaient dû se sacrifier pour qu’il puisse vivre. Rien de plus. La disparition de ses parents et de sa sœur remontait certainement aux premières grandes épurations des années 1950.

Le télécran sonna 7h15, le début d’une heure de culture physique obligatoire animée par une femme sur le télécran. Suivant mécaniquement ses consignes, l’esprit de Winston remontait le temps sans pouvoir aller au-delà des années 50. Londres était alors en Angleterre. Le pays n’était pas encore en guerre perpétuelle. Winston ne parvenait pas à relier ses souvenirs épars : après une période de paix, une bombe atomique était tombée sur Colchester, ses parents s’étaient cachés dans le métro où des vieux se lamentaient. Le Parti occultait complètement ce passé. Actuellement, l’Océania était alliée à l’Estasia, en guerre contre l’Eurasia. Winston se souvenait que quatre ans plus tôt, l’Océania était alliée à l’Eurasia, en guerre contre l’Estasia. Le Parti avait également confisqué ce passé proche. Sans aucune autre possibilité de réfutation que les vagues souvenirs de rares individus qui ne voulaient pas y croire, les affirmations du Parti devenaient la vérité. Un slogan du Parti déclarait Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. Ce contrôle de la réalité, fait de contradiction telles que la démocratie est impossible en même temps que le Parti est le gardien de la démocratie, ce jeu d’oublis et de souvenirs sélectifs s’adaptant à la situation, s’appelait en Novlangue la doublepensée.

IV- Au ministère de la Vérité, Winston était chargé de corriger, dans les journaux, des prévisions ou des déclarations de Big Brother qui s’étaient révélées fausses ou gênantes. Le ministère de la Vérité falsifiait régulièrement, des années après leur parution, toutes les publications afin que les prévisions du Parti fussent toujours vraies. Les anciennes éditions étaient ensuite collectées et détruites, la nouvelle version de l’article devenant la vérité. D’innombrables rédacteurs étaient employés à ce travail mais la mission principale du ministère de la Vérité était de fournir des œuvres culturelles, tant aux membres du Parti qu’aux prolétaires : livres, musiques, films de tous les genres, jusqu’à la plus sordide pornographie.

Aujourd’hui, Winston devait corriger l’éloge de Big Brother à une organisation dissoute depuis et dont le responsable avait disparu. Il lui substitua un éloge à un soldat imaginaire mort avec héroïsme.

V- Winston déjeuna avec Syme, rencontré dans la file d’attente du réfectoire, une connaissance dont la compagnie était agréable. Syme était philologue et travaillait à la nouvelle édition du dictionnaire Novlangue. D’une orthodoxie sans faille, réfléchie et assumée, il affirmait clairement que le Novlangue visait à réduire le vocabulaire disponible pour limiter le champ de la conscience. Par exemple, bon et ses formes renforcées plusbon et doubleplusbon devaient remplacer des mots tels qu’excellent, splendide… qui véhiculaient des nuances ; de la même façon inbon remplacerais mauvais et ses synonymes.

Parsons, le voisin de Winston, les rejoignit. Il leur raconta comment ses enfants, animés d’un bon esprit, dénonçaient ou terrorisaient ceux qu’ils soupçonnait d’espionnage ou de manque de respect envers Big Brother. Winston prévoyait une fin tragique pour Syme dont l’orthodoxie était trop intelligente. En revanche, le dévouement imbécile de Parsons le mettait à l’abri de la méfiance du Parti.

Soudain, le télécran annonça une grande nouvelle : la production avaient encore dépassé les prévisions. Parmi les chiffres de toute sorte on annonça que la ration de chocolat était augmentée à 20 grammes par semaine. Chacun faisait mine d’ignorer que ses conditions de vie étaient sinistres et d’oublier que cette même ration de chocolat avait été abaissée de 30 à 20 grammes la veille. Miracle de l’auto-persuasion.

VI- Winston consignait dans son journal une relation avec une prostituée, un souvenir pénible. Il se rappela sa femme Catherine : belle mais dépourvue d’intelligence, elle récitait à l’envi les slogans du Parti et ne concevait la sexualité que comme notre devoir envers le Parti. Ne pouvant procréer, le couple se sépara après quinze mois. Le Parti apprenait aux enfants à rejeter l’érotisme et le plaisir. La Ligue Anti-Sexe des Juniors permettait aux jeunes d’exprimer ce refus. La sexualité avait pour unique fin de produire des enfants. Les mariages entre membres du Parti devaient être autorisés et une attirance mutuelle des prétendants conduisait à un refus. La prostitution était punie de cinq années de travaux forcés, mais les relations sexuelles entre membres du Parti constituaient un crime. Winston se rappela soudain qu’au moment de passer à l’acte, il s’était aperçu que la prostituée était vielle et qu’elle n’avait plus de dents.

VII- Winston tentait d’analyser les raisons pour lesquelles les prolétaires ne se révoltaient pas. Le parti prétendait qu’il leur avait apporté la liberté et de meilleures conditions de vie. En réalité, ils étaient considérés comme des êtres inférieurs, abandonnés à leur misère et à leurs règles de vie ancestrales. Leur unique intérêt était de constituer une main-d’œuvre infatigable. Par manque d’idées directrices, leur mécontentement se traduisait par des querelles internes et personnelles, non par des révoltes contre le Parti.

Les livres d’histoire apprenaient aux enfants qu’avant la révolution Londres était une ville sale, dominée par les capitalistes, portant haut-de-forme et redingote, qui traitaient en esclaves les autres hommes. Toutefois, la confiscation du passé et sa modification continuelle interdisait toute comparaison avec la misère actuelle.

Un doute horrible effleura Wilson : était-il fou ? Le Parti pourrait-il avoir raison, les subtiles démonstrations de ses intellectuels sur la nécessité de nier les évidences pourraient-elles être justes. Non ! Il n’était pas fou.

VIII- Winston avait pris la décision imprudente de ne pas passer la soirée au Centre communautaire pour déambuler dans les quartiers de Londres où vivaient les prolétaires. Dans l’un d’eux, Winston eut juste le temps de se coucher au sol à l’alerte d’une bombe fusée. N’ayant reçu que des débris de verre, il constata des maisons détruites et, par terre, une main sectionnée. Ces engins rappelaient que le pays était en guerre.

Puis, à la recherche d’un passé que le Parti prenait soin de faire disparaitre, il entra dans un café pour y interroger un vieil homme. Vains efforts. Poursuivant sa déambulation il se retrouva devant la boutique où il avait acheté le support de son journal. Winston discuta avec le propriétaire, Mr Charrington, qui lui montra ses rares objets ainsi qu’une chambre, à l’étage, qui en contenait d’autres. Ces antiquités présentaient l’attrait du passé, un charme quasiment disparu. Winston acheta un presse-papier de verre contenant un corail. Il se promis de revenir de temps en temps. De telles promenades étaient suspectes pour un membre du Parti. Dans la rue, il croisa une femme brune qui travaillait également au ministère de la Vérité. Il était persuadé qu’elle le surveillait. Il rentra chez lui dans l’angoisse d’être arrêté dans la nuit.

DEUXIEME PARTIE 

I- Dans le couloir du ministère, Winston croisa la femme brune qui incarnait pour lui l’orthodoxie : froideur, santé du corps, zèle. Elle trébucha et tomba. Alors qu’il l’aidait à se remettre debout, elle lui glissa dans la main un billet qu’il ne lut que de retour dans sa cabine de travail, à abri du regard du télécran : je vous aime. La fin de la journée et la semaine qui suivit furent tourmentées : impossible de lui parler à l’abri de la surveillance des télécrans. Ils purent enfin se voir au réfectoire, jouant la rencontre fortuite. Elle lui donna un premier rendez-vous dans un square. Ils échangèrent quelques mots, profitant de l’attroupement créé par le passage d’un convoi de prisonniers eurasiens, et la femme brune indiqua à Winston l’itinéraire de leur prochaine rencontre, à la campagne, le dimanche suivant.

II- Ils se retrouvèrent dans la banlieue de Londres puis cheminèrent vers une clairière, un lieu sûr. Winston ne cacha rien : son divorce, son âge, ses varices, son antipathie pour elle jusqu’à l’épisode du billet. La femme s’appelait Julia. Son attitude, son zèle, son appartenance à la Ligue Anti-Sexe des Juniors n’étaient que des couvertures. Après qu’ils se furent aimés, Julia raconta qu’elle avait connu beaucoup d’hommes, des membres du parti. Ces aveux ne faisaient que renforcer le sentiment naissant de Winston qui haïssait la bonté, la pureté et la vertu dénaturées par le Parti.

III- A 26 ans, Julia vivait dans un foyer de femmes. Au ministère de la Vérité, elle réparait les machines de fabrication automatique des romans qui modifiaient à l’infini l’agencement des mêmes éléments de base. Leurs rencontres désormais quotidiennes avaient lieu dans des rues bondées. Ils parlaient sans se regarder ni bouger les lèvres. Ils apprenaient à se connaitre. Habituée aux amours clandestines, Julia avait bien compris que la chasteté exigée par la Parti visait à capter à son profit l’énergie sexuelle. Elle considérait que lutter contre le Parti était sans espoir. Aussi son ambition se limitait-elle à échapper à son contrôle pour prendre un peu de bon temps. Winston lui raconta qu’un jour, il avait eu l’occasion de pousser sa femme d’une falaise mais y avait renoncé. Julia comprenait mal ce choix compte tenu de leur relation.

IV- Winston et Julia avaient pris la folle décision de louer la chambre de Mr Charrington, conscients qu’ils ne pouvaient désormais espérer que retarder l’échéance inéluctable de leur arrestation. Lors de leur premier rendez-vous dans la pièce, Julia avait apporté des victuailles qu’elle avait pu se procurer auprès de domestiques de membres du parti intérieur : du vrai café, du vrai chocolat, du vrai pain et de la vraie confiture. Un festin alors que la seule fantaisie des membres du parti extérieur était le gin de la Victoire, écœurant et huileux. Une prolétaire étendait son linge en chantant un de ces refrains ineptes écrits par le Parti. Winston réalisait qu’il partageait avec Julia, entourés d’objets anciens, un instant de ce qui devait être jadis une vie de couple normale. Ils se remémorèrent des bribes d’anciens refrains populaires et parlèrent de fruits, hier courants mais aujourd’hui introuvables, des choses qui appartenaient à un passé que le Parti s’employait à abolir ou à falsifier. Julia aperçut un rat dans la pièce et Winston fut pris d’une irrépressible panique. Elle le rassura et boucha le passage par lequel ils entraient, et ils reprirent leur tête à tête.

V- Syme disparut un jour. Toute trace de son existence fut effacée. Pendant ce temps, les préparatifs de la Semaine de la Haine battaient leur plein. Beaucoup de volontaires, après le travail, participaient à la confection de banderoles, au collage d’affiches ou à la pose de drapeaux. Les bombes fusées se faisaient aussi plus meurtrières comme pour sensibiliser les prolétaires à la guerre en cours.

Winston et Julia se retrouvait régulièrement dans leur sanctuaire consacré au passé. Julia n’accordait aucun intérêt aux mythes du Parti tant qu’ils n’interféraient pas avec sa vie. Peu importait qu’ils fussent vrais ou faux. Elle avait d’ailleurs oublié que l’Estasia, l’allié d’aujourd’hui, était l’ennemi d’hier et ne comprenait pas Winston dans sa quête de la vérité. Elle était prête à courir des risques mais pour quelque chose dans le présent, pas pour transmettre aux générations futures de quoi poursuivre la lutte. Lucide, elle avait compris que les bombes fusées étaient lancées par l’Océania contre ses propres habitants pour maintenir la terreur.

VI- Le moment tant attendu par Winston arriva : au prétexte que deux des mots d’un de ses articles étaient périmés, O’Brien lui donna son adresse afin qu’il vienne examiner la nouvelle édition du dictionnaire du Novlangue. Pour Winston, le message était clair.

VII- Winston, endormi aux côtés de Julia, fit un rêve dans lequel il se remémora la disparition de sa mère et de sa sœur : après que son père eut disparu, sa mère fut frappée d’une langueur qui ressemblait à l’attente d’un événement inéluctable. Winston se comportait alors de façon égoïste et irresponsable : il s’accaparait, au besoin par la force, une grande part des vivres de la famille, au détriment de sa petite sœur malade et de sa mère. Il s’était enfui un jour du domicile avec du chocolat, à son retour l’appartement était vide. Il ne saurait jamais si sa mère et sa sœur étaient encore en vie.

Winston réalisa que seuls les prolétaires continuaient à vivre en humains guidés, comme sa mère, par des émotions et des sentiments personnels que le Parti n’avait de cesse de combattre. Julia et lui s’engagèrent eux aussi à rester humain et de conserver leurs sentiments l’un pour l’autre lorsqu’ils seraient arrêtés.

VIII- Winston et Julia se rendirent au domicile de O’Brien. Ils furent introduits par un domestique dans un appartement somptueux. O’Brien interrompit son travail et éteignit le télécran, possibilité réservée aux seuls membres du Parti intérieur. Winston, inquiet mais décidé, fit part de leur désir de participer à une conspiration contre le Parti, dont il avait entendu parler de façon imprécise. O’Brien leur servit du vin, autre privilège, et tous burent au passé, à la demande de Winston. O’Brien confirma l’existence de la Fraternité. Il en faisait parti, comme son domestique. Il interrogea ses hôtes sur ce qu’ils étaient prêts à faire pour elle. Ils feraient tout sauf se séparer pour toujours. O’Brien leur expliqua qu’ils devraient obéir sans autre perspective que d’être pris un jour. Ils ne sauraient rien de l’organisation afin que leur inévitable confession ne la mette pas en danger. Ils ne verraient pas les résultats de leurs actions et travailleraient pour les générations d’un lointain futur. Un homme transmettrait prochainement à Winston le livre de Glodstein, le chef de la Fraternité. O’Brien ne sembla pas surpris lorsque Winston fit allusion au rêve dans lequel il l’avait vu. Il lui demanda la fin des comptines populaires dont le souvenir s’était effacé dans la mémoire de Julia et dans la sienne. O’Brien les connaissait.

IX- Winston reçu le livre pendant la semaine de la Haine, qui fut marquée par un changement majeur pour l’Océania : l’Estasia était devenue l’ennemie, l’Eurasia l’alliée. Winston et ses collègues du ministère de la Vérité connurent six journées harassantes : toutes les publications devaient être corrigées pour en effacer toutes les traces de la situation précédente. Le travail accompli, Winston retourna à la chambre de Mr Charrington.

En attendant Julia, il entama la lecture du livre de Goldstein, picorant des passages épars. Il découvrit au chapitre III, La guerre c’est la paix, les véritables raisons du conflit actuel. Après la guerre atomique de 1950, trois super-Etats étaient apparus : l’Océania regroupant les Etats-Unis, les îles britanniques, l’Australie et l’Afrique du Sud, l’Eurasia s’étendant sur la partie nord de l’Europe et de l’Asie, l’Estasia comprenant la Chine, le Japon, la Mandchourie et le Tibet. Une guerre les opposait depuis 25 ans, deux contre un, selon des alliances variables. L’équilibre des forces rendait le conflit sans issue. Les raisons n’en étaient plus économiques comme jadis, chaque super-Etat étant auto-suffisant. Ses objectifs affichés étaient le contrôle d’un quadrilatère formé par Tanger, Brazzaville, Darwin et Hong-Kong, peuplé d’une main-d’œuvre abondante et bon marché. Mais son but réel était de consommer les surplus de production pour conserver une société hiérarchisée ; ne pas permettre aux masses d’accéder au confort et à la connaissance qui devaient rester le privilège d’une caste dominante. La richesse non consommée servait à moderniser l’armement, seule branche de la science à avoir survécu. Les populations les plus pauvres étaient ainsi l’enjeu d’une guerre visant à leur faire produire des richesses destinées à alimenter cette même guerre qui devait permettre de contrôler une part plus importante de ces mêmes populations. Bien qu’ils sachent la chose impossible, les membres du Parti intérieur arrivaient à se persuader que l’Océania dominerait un jour le monde. Le système politique de chacun des trois super-Etats était quasi identique : l’Angsoc ou Socialisme anglais en Océania, le Néo-Bilchévisme en Eurasia, et Culte de la Mort ou Oblitération du Moi en Estasia. Mais les citoyens d’un Etat ignoraient tout des deux autres. Chacune des trois puissances tirait ainsi le même avantage de la guerre : le maintien d’un équilibre politique hiérarchisé et une atmosphère adéquate.

Julia arriva. Après leurs retrouvailles, elle demanda à Winston de lire à haute voix. Il repris au chapitre Ier, L’ignorance c’est la force : de tout temps existent trois classes sociales, supérieure, intermédiaire et inférieure, aux intérêts irréconciliables. La classe moyenne veut remplacer la classe supérieure en utilisant la classe inférieure qui, elle, vise l’égalité entre les hommes. Arrivés à leurs fins, les membres de la classe moyenne constituent la nouvelle classe supérieure, une nouvelle classe moyenne se forme, la classe inférieur demeure et la situation antérieure est reconstituée.

Après les guerres et les révolutions qui durèrent de 1950 à 1969, les anciennes doctrines socialistes avaient évolué vers des formes hiérarchisées dans lesquelles la liberté et l’égalité étaient explicitement exclues. La nouvelle classe supérieure qui se constitua veilla à une organisation qui lui permettrait de ne jamais être renversée. Ne pouvant être anéantie de l’extérieur, l’Océania n’avait plus qu’à organiser un système politique stable excluant toute révolte de la classe moyenne. La solution trouvée consistait à ne donner aux citoyens de l’Océania aucune possibilité de comparer leur condition et leur mode de vie avec ceux du passé ni avec ceux des deux autres super-Etats et de mettre en place une organisation constituée d’un chef suprême : Big Brother, inaccessible et infaillible, d’un cerveau : le Parti intérieur, représentant 2 % de la population de l’Océania, de mains : le Parti extérieur, et de prolétaires, environ 15 % de la population. En théorie l’appartenance à ces trois catégories n’était pas héréditaire mais les prolétaires brillants, donc dangereux, étaient éliminés. Les enfants des membres du Parti étaient orientés à 16 ans vers le Parti intérieur ou le Parti extérieur. Le pouvoir était une oligarchie d’adoption, de type religieux, plus stable qu’une oligarchie héréditaire. Alors que les prolétaires étaient considérés comme une masse dont l’opinion était sans importance, la plus stricte orthodoxie était exigée des membres du parti dont les faits et gestes étaient surveillés de la naissance à la mort. Leur esprit était formé avec rigueur. Ils apprenaient d’abord l’arrêtducrime, discipline consistant à interrompre délibérément le fil d’une pensée hérétique ; puis le vaste concept de la doublepensée permettant de faire cohabiter dans son esprit deux croyances contradictoires. Elle rendait possible de changer le passé, activité nécessaire à la stabilité du pouvoir, puis de se persuader que le passé fabriqué était la réalité. Elle s’exprimait aussi par le mépris des prolétaires et l’adoption de l’uniforme des travailleurs manuels par les membres du Parti ou encore par la critique de la solidarité familiale et le choix du nom de Big Brother pour le chef suprême.

Alors qu’il allait lire le passage exposant la raison première de tout le système, Winston s’aperçut que Julia dormait. Il referma le livre et l’accompagna dans le sommeil.

X- Lorsqu’ils s’éveillèrent il faisait jour. Etait-il vraiment 23h00 ? Une voix venant du télécran dissimulé derrière le tableau de la chambre leur ordonna de ne plus bouger. Impossible de fuir. L’immeuble était cerné. Winston et Julia furent arrêtés et séparés. Mr Charrigton, membre de la police de la pensée, avait tout prévu.

TROISIEME PARTIE

I- Après quelques heures, Winston qui avait perdu la notion du temps se trouvait au ministère de l’Amour, dans une cellule où défilaient les prisonniers politiques. La pièce était surveillée par des télécrans et une voix rappelait à l’ordre ceux qui se montraient bavards ou turbulents. Winston croisa là quelques connaissances : Ampleforth, un poète chargé de réécrire des vers pour les rendre compatibles avec l’Angsoc. On lui reprochait d’avoir laisser le mot God dans un poème ; Parsons, son voisin, accusé par sa fille d’avoir prononcé dans son sommeil A bas Big Brother. Il déclara à Winston, de façon à être entendu par les télécrans, sa reconnaissance au Parti de l’avoir sauvé avant qu’il ne soit trop tard. Plusieurs des prisonniers furent frappés d’effroi lorsqu’ils entendirent qu’on les emmenait en la salle 101. Puis O’Brien entra. Après un bref échange, Winston reçut un terrible coup de matraque sur l’épaule.

II- Winston se réveilla, attaché sur un lit. Ses souvenirs de ces dernières heures étaient discontinus : tortures, passages à tabac, aveux de sabotages, de trahisons et de crimes, dont le meurtre de sa femme qu’il savait encore en vie. O’Brien dirigeait les opérations. Il avait en main la commande d’un appareil capable de contraindre le corps de Winston jusqu’à le briser. Il lui expliqua que le but du Parti n’était pas de punir ni de faire avouer. L’Inquisition exécutait des hérétiques impénitents, les communistes russes faisaient avouer sans extirper le mal des esprits. Ces pratiques produisaient des martyrs. Le Parti voulait, lui, guérir les esprits malades. Il fallait faire perdre toute conviction à l’individu, le rendre capable de se persuader que 2 + 2 = 5 et que le passé réel était celui dicté par le Parti. Chaque fois que Winston refusait de renoncer à son jugement, O’Brien lui infligeait d’insoutenables souffrances. Puis un aide-soignant lui infligea des électrochocs. L’esprit de Winston vacilla quelques secondes. En fin de séance, il fut autorisé à poser les questions qu’il souhaitait. Il apprit ainsi que Big Brother existait comme la personnification immortelle du Parti et que Julia l’avait rapidement donné. Mais il n’obtint aucune réponse sur l’existence de la Fraternité.

III- Après plusieurs séances, Winston passa au deuxième stade du traitement qui en comprenait trois : étudier, comprendre, accepter… O’Brien lui apprit qu’il avait participé à la rédaction du livre de Goldstein et, puisqu’il savait déjà comment le Parti exerçait son pouvoir, il allait lui expliquer pourquoi : le Parti recherchait le pouvoir pour le pouvoir, sans aucun autre motif tel que le bonheur des citoyens. Chaque individu n’était qu’une vie sans importance vouée à disparaitre. Mais en s’assimilant au Parti, il devenait tout-puissant et immortel. Par ailleurs, le Parti considérait que rien n’existait que par la conscience humaine. Il pouvait ainsi décider que l’homme était aussi vieux que la Terre ou que les étoiles, grâce à la doublepensée, étaient tantôt des flammes situées à quelques kilomètres, tantôt des astres plus éloignées permettant de se diriger. O’Brien dominait intellectuellement Winston dont il semblait lire les objections dans ses pensées et y répondre avant qu’il ne les exprime. Poursuivant son exposé, il expliqua que pour le parti, l’exercice du pouvoir nécessitait la souffrance et humiliation. Ses valeurs n’étaient pas l’amour et la justice mais la haine construite sur la crainte la rage, le triomphe et l’humiliation. La joie de vivre devait disparaitre. Seule resterait l’ivresse toujours croissante du pouvoir. Plus le Parti serait puissant, plus il serait implacable et toute révolte violente serait absolument impossible.

Lorsque Winston protesta au nom d’un esprit de l’homme, O’Brien lui demanda de se déshabiller et de regarder dans un miroir à quoi ressemblait le dernier représentant de l’humanité. Effrayé par son corps décharné, chauve et édenté, Winston s’effondra en sanglots. Il reconnu que, s’il avait tout subi, il n’avait pas trahi Julia : ses sentiments étaient restés les mêmes. O’Brien en convint. Pour le réconforter, il l’invita à ne pas désespérer, affirmant que le moment de la guérison ne dépendait que de lui et tout le monde guérissait. Après on le fusillerait.

IV- Winston allait beaucoup mieux grâce au dentier qu’il avait reçu, à ses trois repas par jour et à des exercices physiques réguliers dans sa cellule. Il avait capitulé. Il travaillait désormais à se persuader que le parti avait raison sur tout et entraînait son esprit à l’arrêtducrime. Mais un jour, dans son sommeil, il se surpris à crier Julia, Julia, Julia mon amour, Julia. Tout allait recommencer. Il songea alors à son exécution : selon le processus connu de tous, il marcherait dans un corridor suivi du garde chargé de lui loger une balle dans la nuque. Mais juste avant le coup de feu, ultime rébellion, son esprit s’emplirait de haine pour le Parti. L’instant suivant son cerveau éclaterait laissant impunie sa pensée hérétique. Il aurait gagné.

O’Brien entra avec une escorte. Malgré le travail accompli, il restait à traiter la sensibilité de Winston. Il lui demanda son sentiment envers Big Brother. Sachant la capacité de son interlocuteur à lire ses pensées, Winston répondit franchement qu’il le haïssait. O’Brien ordonna son transfert en salle 101.

V- O’Brien rejoignit Winston en salle 101. Il lui expliqua qu’il allait être confronté à ce qu’il considérait comme la pire chose au monde. On apporta des rats dans une cage dont la forme d’une des faces était conçue pour s’ajuster à une tête. Lorsque la cage serait appliquée à son visage, une porte s’ouvrirait, permettant aux rongeurs de lui dévorer les yeux, le nez, les joues… Juste avant l’ouverture de la porte, Winston implora qu’on soumette Julia à ce supplice mais pas lui. La trahison était désormais consommée.

VI- Winston, finalement libéré, passait l’essentiel de ses journées au café, à boire du gin de la Victoire et à résoudre les énigmes du Times. Sa sinécure au ministère de la Vérité n’exigeait qu’une présence sporadique : il participait à déterminer, pour le dictionnaire Novlangue, la position relative des virgules et des parenthèses.

Un jour, il avait rencontré Julia dans la rue. Elle était plus épaisse, sans grâce. Tout sentiment semblait éteint. Pourtant, ils se parlèrent de leur trahison : chacun reconnut avoir imploré que la torture qui lui était destinée, ce qu’il considérait être la pire la chose au monde, fût appliquée à l’autre. Puis Julia s’était éloignée.

Au café dont il était un habitué, alors qu’une bataille décisive et mal engagée se jouait dans le sud de l’Afrique contre l’Eurasia, Winston était inquiet. Il accueillit avec un enthousiasme sincère la nouvelle de la victoire. Ses cris de joie se mêlèrent à ceux de l’assistance et à ceux de la rue où la nouvelle s’était répandue. Désormais, il était complètement guéri : il aimait Big Brother.

Vers le commentaire :

Partie I

Partie II

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