Commentaire de lecture de 2084

Il m’a paru utile pour comprendre et expliquer le texte de 2084 de Boualem Sansal de dissocier le décor de l’histoire et le fond du message. Si ces éléments se servent mutuellement et que leur imbrication reste indispensable à l’équilibre artistique du roman, cet exercice qui consiste à casser le jouet pour voir comment il fonctionne me parait d’autant plus nécessaire qu’il permet d’éviter les contresens et les récupérations dangereuses et fautives.

Parlons de la forme.

George Orwell avait décrit dans 1984 un totalitarisme de type communiste. Boualem Sansal nous plonge dans un totalitarisme religieux de type islamiste. Les références à 1984et à l’Islam y sont assumées.

On peut souligner les principales analogies suivantes avec 1984 :

l’Etat veille à maintenir l’ignorance et à occuper les individus à des activités absurdes pour éviter toute prise de conscience et toute révolte,
les individus sont surveillés en permanence, la délation est la règle,
l’Etat fait régner une atmosphère de guerre et d’insécurité pour justifier, au moins en partie, le régime qu’il impose,
l’abilang équivaut au novlang, chacune d’elles ayant été inventée de toute pièce pour limiter les possibilités de réflexion des individus,
Abi équivaut Big Brother, les deux despotes partageant l’immortalité, l’omnipotence, l’inexistance,
et les principales références avec l’Islam :

Yölah et Allah,
Abi, le Délégué de Yölah, et Mouhammad, le Messager d’Allah,
le Gkabul, à la fois texte sacré et religion, et le Coran,
Qodsabad, capitale de l’Abistant, et Al-Quds, Jérusalem en arabe,
les makoufs et les kouffar, les mécréants,
le Siam, la semaine sacrée de l’abstinence absolue, et le Ramadan.
les pèlerinages,
les prières quotidiennes, neuf pour le Gkabul, cinq pour l’Islam,
la profession de foi du Gkabul Il n’y a de Dieu que Yölah et Abi est son délégué et celle du Coran il n’y a d’autre dieu que Dieu et que Mouhammad est le Messager de Dieu.
En revanche, si quatre des cinq piliers de l’Islam (la profession de foi, la prière, le jeûne du Ramadan et le pèlerinage à La Mecque) trouvent leur équivalent dans 2084, l’aumône ne semble pas avoir sa place dans le Gkabul.

Le fond à présent.

Tout d’abord, pour éviter tout contresens et malgré les analogies entre Gkabul et Coran, il parait utile de souligner que Boulem Sansal ne critique en aucun cas l’Islam mais dénonce son dévoiement qu’est l’islamisme, comme l’attestent les conclusions de Toz qui a percé le mystère de l’origine du Gkabul : … il viendrait de loin, du dérèglement interne d’une religion ancienne qui jadis avait pu faire les honneurs et les bonheurs de maintes grandes tribus des déserts et des plaines, dont les ressorts et les pignons avaiens été cassés par l’usage violent et discordant qui en avait été fait au cours des siècles, aggravé par l’absence de réparateurs compétents et de guides attentifs. Le Gkabul n’est donc pas le Coran, la critique du premier n’impliquant pas celle du second.

L’absence de l’Aumône dans les valeurs cardinales de l’Abistan parait également mériter d’être interprétée. L’Islam sans générosité ne devient-il pas le Gkabul ? Sans elle, existe-il toujours un lien entre les personnes ou bien ce qui les unit n’est-il plus qu’un même joug ?

Par ailleurs, Boualem Sansal présente le Gkabul, lisons l’islamisme, vide de contenu, bâti sur l’ignorance qu’il s’emploie à cultiver et comme un outil d’asservissement. Ati en arrive à conclure que le Système ne veut pas que gens croient lorsqu’il réalise qu’une croyance est dangereuse car elle peut en faire surgir une autre, son contraire parfois. En Abistan, l’obligation ne porte que sur le fait de se comporter en parfait croyant et de répéter constamment les enseignements de Yölah sans douter une seconde.

Il s’agit là d’une réflexion très intéressante sur les rôles du contenant et du contenu d’une religion. Ceux qui y entrent par la porte de la croyance sont susceptibles d’en sortir un jour en fonction de rencontres qu’ils feront, d’expériences qu’ils vivront ou de ce que leur raison leur montrera. En revanche, ceux qui y pénètrent par les pratiques et des coutumes, présenteront beaucoup plus de stabilité du fait des traces indélébiles que la religion aura laissées en eux.

Pour prolonger la réflexion il convient de noter que toutes les religions s’accompagnent de pratiques et de coutumes qui sont transmises dès l’enfance. En revanche, elles ne revendiquent pas le développement de l’esprit scientifique. Pourtant, une religion persuadée de la vérité de son message ne devrait-elle pas défendre la promotion de la réflexion libre et de la perspective afin de voir venir à elle les individus qui en font usage ?

Enfin, comme nous l’avions fait pour 1984, comparons les moyens de dominations mis en œuvre en Abistan avec les outils du tyran identifiés dans le Discours de la servitude volontaire par La Boêtie.

Rappelons les :

veiller à l’abêtissement de son peuple par des jeux, des distractions malsaines ou stupides,
entretenir son avilissement par de courts moments de fausse prodigalité qui n’est en fait que la redistribution d’une infime partie de ce qu’il s’est approprié indument,
s’assurer la confiance du peuple en prononçant des discours sur le bien public avant de commettre ses crimes les plus graves,
utiliser la religion et donner un caractère divin à son personnage par exemple en raréfiant ses apparitions et en organisant des mises en scène grandioses et mystérieuses,
le principal moyen est toutefois la mise en place d’une structure pyramidale : cinq ou six proches, les complices, détiennent le pouvoir et ont une réelle influence sur le tyran. Ils corrompent six cents hommes qu’ils font profiter de leur générosité. Ces six cents procurent des avantages à 6000 autres, moins influents et ainsi de suite jusqu’à ce que la densité de personnes qui profitent de l’organisation soit suffisante pour assurer la stabilité de l’édifice.
On constate que la plupart de ces moyens sont mis en œuvre en Abistan : la tenue de cérémonies absurdes telles que les jamborees ou les exécutions publiques, les discours mettant en avant le bien du peuple notamment au travers des versets du Gkabul, le caractère divin revêtu par Abi et dans une moindre mesure par les membres de la Juste Fraternité ainsi que la densité critique au sein de la population de personnes travaillant au maintien de l’ordre. Seuls les moments de fausse prodigalité manquent au tableau. Comme nous l’avons vu, la générosité, même intéressée, n’est pas de mise en Abistan.

L’ignorance généralisée, organisée et entretenue, qui parait la valeur sœur du Gkabul, pourrait être ajoutée à la liste. Ce n’est sûrement pas un hasard si Ati, qui accède à une connaissance partielle du monde qui l’entoure, finit par se libérer du joug du Gkabul. C’est à n’en pas douter le principal message qu’a voulu transmettre Boualem Sansal : la connaissance est la meilleure arme contre l’islamisme.

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