Mort à Skowhegan

On pense généralement à sa propre mort comme un état d’impuissance mais rarement de complète absence : nous nous imaginons contemplant notre dépouille, considérant les réactions de nos proches comme un témoin placé en au-dessus de la scène, éludant le fait que notre corps sera alors devenu un amas de molécules indépendantes qui n’auront plus en commun que d’être, pour un temps, au même endroit. En fait, je me trompe moi-même en tentant d’imaginer mon état quand je ne serai plus rien puisque je aura disparu et ne pourra donc pas contempler son propre néant. Deuxième mauvaise nouvelle, cette situation va durer l’éternité !

Les propositions des religions depuis la nuit des temps comme nos propres spéculations nous écartent de ce genre de réflexions en habillant de mots et de métaphores réconfortantes cette réalité. Combien se sont dit là, je serai bien après avoir fixé le lieu de leur dernière demeure. Combien pensent que la mort est un passage d’un monde dans un autre. En fait je n’en sais rien mais je ne le pense pas au vu des informations disponibles dans ce monde-ci. Alors pour ceux que les mots ne rassurent pas, voici un petit exercice qui peut nous faire entrevoir l’état de mort au cas où il n’y aurait rien après la vie.

Choisissez sur une carte un endroit du monde que vous ne connaissez pas, dont vous n’avez même pas conscience de l’existence. Par exemple une petite ville du Maine aux Etats Unis nommée Skowhegan. Ceux qui connaissent Skowhegan pourront retenir la ville de Ya’an située dans la province du Sichuan en Chine. Les chanceux qui connaissent les deux se débrouilleront pour en choisir une autre… Puis, allez sur internet et découvrez l’endroit : essayez, autant que faire se peut, d’en percevoir l’atmosphère au travers des constructions, examinez en les rues principales et secondaires, les bâtiments officiels, la mairie, les écoles, la rivière qui le traverse, la campagne alentour. Pensez que des vies se sont déroulées là, des drames et des joies, des inquiétudes et des soulagements, des séparations et des retrouvailles, une infinité de petites choses quotidiennes, des repas préparés, des fins de mois difficiles, des fêtes, des enfants qui grandissent… Et  maintenant, tentez de vous convaincre que jusqu’à présent, vous étiez mort dans cette ville : vous n’aviez aucune conscience de son existence ni de la réalité que vous découvrez sur les photographies ; vous ignoriez même y être absent ; vous n’avez pas ressenti le temps qui s’y écoulait ; aucun des événements qui ont eu lieu dans cette ville inconnue ne vous a affecté le moins du monde. Cette absence totale d’interaction me parait pouvoir être assimilée à la mort.

L’expérience peut être répétée, le réservoir des endroits dont nous n’avons pas conscience étant inépuisable. Elle peut être aussi être vécue lors d’une halte imprévue dans un lieu jusqu’alors inconnu. Promenez vous, regardez : jusqu’à présent, vous y étiez mort.

Il convient d’insister sur le choix du lieu. Pour que l’expérience soit complète et produise tous ses effets, il ne doit pas s’agir d’un endroit auquel nous pensons régulièrement. Dans ce cas, il ferait partie de notre vie et nous pourrions alors percevoir le temps qui nous sépare de notre précédent séjour, ou de la dernière fois où nous nous le sommes représenté. Le choix doit porter sur un endroit dont nous ignorions jusqu’au nom.

Cette expérience qui peut paraître angoissante apporte néanmoins un certain nombre de raisons de se réjouir. Tout d’abord, le temps est une condition de notre perception du monde mais lorsque nous sommes absents, il est une notion dénuée de sens, il n’existe pas. L’angoisse de l’éternité semble ainsi sans fondement. De plus, l’état de mort ne s’accompagne d’aucune souffrance, ni physique, ni psychique. Une différence, de taille, subsiste néanmoins entre l’exercice et la réalité : nous ne prendrons jamais conscience d’avoir été réellement mort.

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