Economie du bien commun : le défi climatique – Jean Tirole

Le défi climatique – Jean Tirole

Tiré de Economie du bien commun, les grands défis macro-économiques.

 

Parmi bien d’autres conséquences du dérèglement climatique, le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoyait en 2014 une hausse des températures comprise entre 2,5 et 7,9°C d’ici la fin du XXIe siècle, liée aux émissions anthropiques de gaz carbonés à effet de serre (GES). Le réchauffement maximal acceptable étant évalué entre 1,5 et 2°C, il était donc urgent de changer nos façons de produire et de consommer.

Pourtant l’attentisme et les égoïsmes nationaux prévalent lors de tous les sommets destinés à coordonner les actions à l’échelle mondiale. Personne ne veut supporter dès à présent les coûts d’une politique environnementale destinée aux générations futures du monde entier. Les bénéfices liés à l’atténuation du changement climatique restent essentiellement globaux et lointains, tandis que les coûts de cette atténuation sont locaux et immédiats. Chaque Etat veut donc profiter des sacrifices des autres et être le passager clandestin d’une politique globale à laquelle il ne participe pas. Or, si un accord mondial n’est pas signé pour réglementer et taxer les émissions de GES, nous assisterons à des fuites de carbone c’est à dire à la délocalisation des entreprises émettrices vers les pays non signataires.

Les actions conduites jusqu’à présent, notamment en France, portant sur l’attribution de quotas d’émissions négociables ou une taxe carbone sont restées sans effet. Le prix du carbone qu’elles induisent est en effet très inférieur à son coût social, évalué de l’ordre de 100 euros par tonne, c’est à dire au prix qui conduirait les émetteurs de GES à réaliser les efforts suffisants pour limiter le réchauffement climatique dans la fourchette de 1,5 à 2°C. Des actions unilatérales, telles que la substitution de combustibles fossiles par d’autre sources d’énergie, ont été présentées comme destinées à limiter les émissions de GES. Mais bien souvent l’objectif réel de ces mesures zéro ambition est de limiter dans certaines régions les émissions d’oxydes d’azote ou de particules.

Les accords internationaux n’ont jamais été à la hauteur des enjeux. Le protocole de Kyoto, en 1997, fut un échec : les deux principaux émetteurs de GES, la Chine et les Etats-Unis ne l’ont pas ratifié ; le Canada, le Japon et la Russie s’en sont retirés ; le cours des quotas d’émissions négociables dont la création était une mesure emblématique du sommet s’est effondré lors de la crise de 2008, conduisant parfois à des résultats contraires aux objectifs tels que la substitution du gaz par du charbon, moins cher mais plus émetteur de GES. Le sommet de Copenhague, en 2009, devait conduire un plus grand nombre de pays à s’engager sur des contributions nationales : Intended Nationally Determined Contributions (INDC). Mais les promesses ne furent pas tenues. Enfin, la COP 21 de Paris, en décembre 2015, partait d’un constat d’urgence écologique juste mais la signature de l’accord final par les 196 délégations se fit au prix d’un manque d’ambition. Sous la pression du Venezuela et de l’Arabie Saoudite, la taxation des émissions de carbone fut reportée à plus tard. Symptôme de son inefficacité, l’accord de Paris ne s’est traduit dans aucun pays par un message sur la nécessité de modifier les modes de vie ni sur la fin de la pollution bon marché. A chaque fois, la politique du passager clandestin demeure généralisée.

Devant les échecs de ces sommets basés sur des systèmes complexes de promesses et d’incitations, les économistes proposent une tarification unique des émissions de GES, exprimés en équivalent tonnes de CO2, correspondant à leur coût environnemental réel. Cette tarification pourrait être mise en œuvre sous forme d’une taxe ou de quotas d’émissions négociables. Elle serait appliquée à chaque pays qui pourrait décider d’ajustements selon les secteurs mais devrait justifier du même prix à la tonne au niveau national. Le dispositif serait contrôlé par une instance internationale afin qu’aucun pays ne ferment les yeux sur les émissions de ses industriels par crainte de les pénaliser. La généralisation de cette mesure au niveau mondial est la seule façon d’éviter les fuites de carbone. Des compensations forfaitaires pourraient néanmoins être prévues pour rendre le dispositif supportable pour tous. Enfin, le système devrait être contraignant pour punir les passagers clandestins. Des sanctions commerciales au niveau de l’OMC ou la transformation des contributions non payées en dette souveraine pourraient être envisagées.

Soulignons les trois points clés indispensables à l’efficacité du dispositif :

le prix unique du carbone et la participation de tous les pays,
la mise en place d’une infrastructure internationale de contrôle,
un mécanisme de compensation pour les pays pauvres.

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