Economie du bien commun : vaincre le chômage – Jean Tirole

Vaincre le chômage – Jean Tirole

Tiré de Economie du bien commun, les grands défis macro-économiques.

En France le chômage ne se résorbe pas. Il présente les mêmes caractéristiques que dans les autres pays européens, mais de façon plus marquée : il touche les jeunes entre 15 et 24 ans qui connaissent des difficultés pour se loger et les plus âgés, entre 55 et 64 ans, confrontés au chômage de longue durée.

Les rustines mises en œuvre se sont révélées inefficaces : les emplois aidés sont couteux pour l’Etat et ne débouchent que rarement sur un CDI. Les emplois précaires tels que les CDD induisent des surcoûts pour les employeurs et peu de protection pour les salariés qui se voient très rarement proposer un CDI ni même une prolongation du CDD qui le transformerait automatiquement en CDI en application de la réglementation.

Le recours massif aux CDD de la part des employeurs est révélateur du coût implicite lié à la rigidité des CDI. L’écart entre un CDD ultraflexible et un CDI ultrarigide ne profite à personne et surtout pas aux jeunes cherchant un emploi. Pourtant, les médias et le débat public se fixent sur les licenciements c’est à dire les fins de CDI qui représentent moins de 5 % des fins d’emploi. Les fins de CDD qui constituent 77 % des fins d’emploi n’intéressent personne.

Dans ce contexte, le désir compréhensible des salariés de conserver le plus longtemps possible un emploi stable, a pour conséquences :

  • un mal des salariés dû à une mobilité insuffisante,
  • une mauvaise correspondance entre les qualifications et les emplois,
  • Des relations conflictuelles,
  • un sentiment d’insécurité professionnelle.

Par ailleurs les effets des politiques publiques de l’emploi, dont le coût représente 4 % du PIB, sont bien modestes. Le fait que le chômage ne se soit pas résorbé depuis 30 ans, notamment ces dernières années qui étaient propices à une reprise en raison de la baisse de l’euro, de faibles taux d’intérêts et d’un pétrole bon marché montre que ses causes sont moins conjoncturelles que structurelles et qu’une réforme est nécessaire.

Le marché du travail met en jeu trois parties : le salarié, l’employeur et l’assurance chômage. Le droit du travail doit, bien entendu, protéger le salarié qui n’est pas responsable de la conjoncture économique, donner au chef d’entreprise les marges de manœuvre nécessaires pour s’adapter au marché mais aussi préserver l’assurance chômage des abus afin qu’elle puisse jouer pleinement son rôle qui consiste à payer les indemnités et la formation. Or, le système actuel ne profite à aucuns des trois parties :

  • les salariés sont menacés par un chômage de longue durée,
  • les entreprises sont soumises à des contraintes qui entravent leur bonne gestion. Par exemple, contrairement à ce qui se passe dans de nombreux pays, un employeur français ne peut pas licencier en prévision de mutations dans l’un de ses secteurs d’activités,
  • les litiges sont traités par les tribunaux des prud’hommes qui ne disposent pas des informations nécessaires à leur mission et rendent des jugements aléatoires,
  • les licenciements sont financées par les entreprises qui conservent leurs salariés. Les entreprises des secteurs n’offrant que des emplois précaires comme ceux d’intermittents du spectacle coutent cher aux employeurs appartenant à des secteurs où l’emploi est plus stable.
  • les employeurs et les salariés s’entendent couramment sur le dos de l’assurance chômage en déguisant des démissions en licenciements, permettant à l’ancien salarié de toucher un revenu.

Pour répondre au intérêts des trois parties, il convient de protéger le salarié, non l’emploi, mais aussi de faire payer davantage ceux qui licencient plus, tout en assouplissant les conditions de fin de contrat. On peut ainsi concevoir un système de pénalités au bénéfice de l’assurance chômage, selon un principe de licencieur – payeur. Le montant du malus serait fonction du coût probable du licenciement c’est à dire de l’âge et du niveau de formation du salarié. Ce système réduirait le niveau des charges sociales afin d’être globalement neutre, permettrait aux entreprises de s’adapter à leur environnement et d’améliorer leur compétitivité, inciterait les employeurs à former leur salariés pour réduire les coûts de licenciement et permettrait aux salariés licenciés, mieux formés et évoluant dans un marché de l’emploi plus fluide, de retrouver plus facilement un emploi adapté à leurs attentes.

Outre le contrat de travail, on peut citer parmi les autres causes du chômage : la complexité et la rigidité du code du travail, la médiocrité et le coût de la formation professionnelle, le trop faible développement de l’apprentissage et des études en alternance, les cursus scolaires inadaptés aux besoins des entreprises, l’utilisation du Smic et non de l’impôt pour la redistribution en faveur des bas salaires, la mauvaise gestion de l’assurance chômage, la fermeture de certaines professions comme les taxis.

Une fausse solution a fait ces dernières décennies l’objet de vifs débats : la réduction du temps de travail. Cette idée, héritée de Malthus et transposant un vieux raisonnement portant sur la surface des terres cultivables, est basée sur l’idée que la quantité de travail serait fixe et que l’on pourrait la diviser en part plus ou moins grosses. C’est ce même raisonnement qui sous-tend l’idée qu’en chassant les étrangers les Français auront plus de travail et de meilleurs salaires. Mais le travail n’est pas fixe. Il s’ajuste en fonction de la situation. Une étude réalisée lors de l’arrivée à Miami de 125 000 immigrants cubains en 1980 a montré que ni le taux de chômage, ni les salaires n’avaient été modifiés significativement.

Les défis auxquels notre pays est confronté sont multiples : des finances publiques qui ne permettront pas de maintenir les politiques de l’emploi actuelles, l’arrivée massive de migrants qui nécessite une réponse adaptée et digne, l’émergence du numérique qui va mettre un terme à la relation univoque entre un employeur et un employé et qui va nécessiter de transformer le droit du salarié en un droit de l’actif. Pour toutes ces raisons il est urgent d’agir.

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