Cas de conscience

La vie sur Terre est le résultat de phénomènes physiques, chimiques et biologiques qui ont permis l’apparition puis l’organisation de structures de plus en plus complexes : particules élémentaires, atomes, molécules, macro-molécules, macro-molécules support du code génétique, organismes unicellulaires puis multicellulaires, animaux. A la fin de cette chaîne se trouvent les organismes dotés d’une conscience dont les humains font partie. Cette énumération laisse de coté une question qui mérite l’étonnement et que chacun peut se poser en ces termes : comment est apparue ma conscience ?  

La combinaison matérielle qui constitue mon corps avait une probabilité d’occurrence faible, certes, mais non nulle. Elle était présente dans le grand réservoir des possibles. Le hasard l’a fait passer du statut de probabilité à celui de réalité, tant mieux. Mais la question fondamentale et dont je peux faire l’expérience à chaque instant de ma vie est pourquoi l’assemblage de matière qui me constitue a-t-il produit ma conscience ? Que certains assemblages de matière conduisent à l’apparition du vivant, pour autant qu’on puisse le définir, soit. Qu’une partie de ces assemblages produisent des êtres dotés d’une conscience est plus difficile à imaginer. Mais que sans raison apparente, à un moment donné, survienne ma conscience, cette asymétrie entre moi et les autres, m’est inconcevable. Pourquoi mon corps, organisation matérielle à la fois banale et singulière, a-t-il produit ma propre conscience qui n’existait pas jusqu’alors ? Quel est le lien entre cette organisation et ma conscience. Pourquoi ne pouvait-elle pas habiter un autre corps et pourquoi mon corps ne pouvait-il pas en accueillir une autre ? Guettait-elle, tapie dans quelques limbes, que son carrosse soit avancé ? Les consciences attendent-elles leur chauffeur ?

L’explication dualiste répond clairement oui : chaque individu est le résultat de l’association d’un esprit à un corps par une puissance supérieure pour une raison qui nous est inconnue. Pourquoi pas ; mais rien ne permet d’accréditer une telle explication utilisée de façon stérile dans bien des domaines : on invoque la volonté supposée d’un être omnipotent dont les voix sont impénétrables et on pense avoir résolu le problème. Au passage, on troque le plaisir de l’étonnement et de la réflexion contre la joie de la soumission à cet être supérieur et la crainte de lui déplaire. Enfin, le parallèle qui existe entre la dégradation du cerveau et la disparition de la conscience atteste de l’origine matérielle de cette dernière et réfute l’hypothèse de l’association.

On pourrait également penser que le moi est une illusion ou une imposture, que l’inconscient fait la loi, que nous sommes le produit de notre culture et de notre origine sociale, que la personnalité de chaque individu est un assemblage voire un algorithme et que Descartes avec son Cogito se fait vieux. Peut-être. Mais en deçà des questions de liberté, de prédétermination, d’explication de notre comportement et de notre personnalité, il existe une capacité chez chacun d’entre nous qui, agissant progressivement depuis la naissance, nous permet prendre conscience de notre existence.

La question reste donc entière : ma conception a permis l’enclenchement des mécanismes biologiques qui ont fabriqué le corps qui est le mien, événement hautement improbable mais pas impossible, mais comment ce corps a-t-il produit la conscience qui m’est propre ?

Une explication scientifique ne parait pas, au moins pour l’heure, envisageable. Alors avançons une hypothèse crédible et plaisante qui relève non de la physique ou de la biologie mais du point de vue, du tout se passe comme si… 

Tout d’abord, remarquons qu’un homme peut avoir deux vies : une première qui prend fin par exemple après un accident qui le plonge dans un profond comas, une seconde qui débute lorsqu’il se réveille, totalement et définitivement amnésique. Deux vies disjointes auront ainsi été produites par le même corps. Il est même possible que l’individu qui se réveille éprouve du dégoût lorsqu’il découvre, par des témoignages et des éléments matériels, celui qu’il fut jadis.

Rien n’interdit d’imaginer, par analogie, que toutes les vies apparues dans l’Univers, ces vies qui ont émergé de différents supports, éloignées dans le temps ou contemporaines, séparées par l’espace ou en interaction ne soient qu’une seule et même vie, celle de l’Univers, le résultat du travail acharné des lois de la physique et de la chimie pendant plus de 13 milliards d’années. L’organisation de la matière a ainsi monté patiemment l’escalier de la complexité jusqu’à l’apparition d’êtres doués de conscience : l’Univers pouvait désormais contempler sa propre existence. Perçu généralement comme le milieu hostile, aveugle et froid qui faisait dire à Pascal Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie, l’Univers n’est-il pas plutôt hospitalier, conscient et compatissant, à l’image de la conscience qu’il a produite ?

Rien n’indique enfin que la progression se soit arrêtée, que l’homme constitue le stade ultime et définitif de la vie. Il est tout à fait concevable, et même probable, que le mouvement vers la complexité va se poursuivre, sur Terre ou ailleurs, et que l’Univers portera en lui des êtres vivants dotés de niveaux de conscience supérieurs à ceux qui sont les nôtres.

Et ma question dans tout ça ? Cette hypothèse de la manifestation diversifiée d’une même vie supprime toute asymétrie entre moi et les autres. Une même vie apparait sous différentes formes qui s’ignorent entre elles. Ma vie est la même que celle des autres êtres vivants. Ma conscience est la même que celle des autres êtres conscients. Tous partagent le même sentiment d’exister. Aucune conscience n’attend patiemment la combinaison matérielle à laquelle elle doit s’associer pour faire son entrée en scène.

Cette hypothèse n’est bien sûr ni démontrable ni réfutable et n’a rien de scientifique. Elle propose simplement un point de vue d’où l’ont peut entrevoir une réponse à l’énigme de l’asymétrie que constitue mon existence consciente.

Enfin, si nous envisageons qu’une même vie produite par différents supports matériels anime le monde du vivant, du virus à l’homme en incluant les éventuelles formes de vies extraterrestres, nous ne pouvons faire l’économie d’une réflexion sur nos relations avec les autres humains et les autres espèces. Nous devons notamment nous interroger sur la légitimité des souffrances que nous leur infligeons, directement, par procuration, volontairement, par désintérêt ou par nécessité. Si nous sommes habités par une même vie, tout se passe comme si nous étions simultanément chacun de tous les êtres vivants : le prisonnier montant à l’échafaud, le bourreau empoigne son sabre, l’ouvrier chinois qu’on sort du dortoir pour lancer d’urgence une nouvelle production d’objets technologiques, l’utilisateur d’un téléphone portable dernier cri, le taureau dans l’arène, l’aficionado exalté par l’habit de lumière du torero, le porc à l’abattoir conscient de ce qui l’attend, la ménagère qui prépare un filet mignon… Le problème est que nous ne nous rappelons pas de ces différentes vies, tel l’amnésique qui sort du comas.

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