Le gilet jaune et le vieil apache

De l’opposition entre les Gilets jaunes et le gouvernement il ne sortira rien. Ni nos dirigeants ni les manifestants n’ont quelque chose de neuf à proposer. 

Le gouvernement augmente les taxes sur les carburants en invoquant un plan de transition écologique. Comment pourrait-on croire un tel argument quand l’économie du pays est basée sur la croissance qui dépend elle-même, pour une part non négligeable, de l’automobile et de l’industrie pétrolière ? Comment imaginer une seconde que la hausse des carburants s’inscrirait dans un vaste projet destiné à inciter les Français à renoncer à leur voiture alors que l’organisation du pays va dans le sens de l’abandon des territoires ruraux, alors que ferment les hôpitaux de proximité et que les déserts médicaux perdurent, alors que partout, ou presque, l’offre de transport en commun est délaissée au profit d’aménagements routiers. Ici on arbitre en faveur de la création ou de l’élargissement d’une autoroute sur une emprise foncière où un système ferroviaire performant aurait pu être envisagé, là on réalise une voie de contournement d’un centre ville pour fluidifier le trafic, un peu plus loin un projet de tunnel est présenté comme la solution aux embouteillages. Qui croira que ces infrastructures dispendieuses sont destinées à ne pas être utilisées à leurs pleines capacités et qu’elles ne seront pas à leur tour saturées.

Sur le plan financier, le gouvernement propose des aides majorées pour l’achat de véhicules hybrides ou électriques aux foyers les plus modestes. Il oublie que l’impact sur l’environnement de ces véhicules, si on inclut la phase de fabrication et d’élimination en tant que déchet, est loin d’être faible et que leur prix reste très élevé, malgré ces subventions. Rouler dans une vieille voiture est rarement un luxe mais généralement une nécessité. Enfin, moins de 20 % des taxes sont affectés à la transition énergétique, le reste étant essentiellement destiné au budget de l’Etat et aux collectivités territoriales. Ainsi, l’argument de la transition écologique ne tient pas.

Les Gilets jaunes, quant à eux, veulent des carburants moins chers. Enfin pas seulement. Ils invoquent cette raisons pour exprimer les mécontentements les plus divers dont le commun dénominateur est le rejet d’un président qu’ils ont, au moins pour une part d’entre eux, participé à élire 18 mois plus tôt. Dans leurs actions, l’écologie n’est pas centrale. S’ils ont pu s’émouvoir de la décision du président Trump de quitter l’Accord de Paris, ils ne font plus de politique depuis qu’ils ont revêtu leur nouvel uniforme. En d’autres termes, ils ne sont porteurs d’aucun projet de société, laissant cela à d’autres. Ils ne demandent pas des transports en commun plus efficaces. Ils ne proposent pas un mode de vie qui ferait moins de place à la voiture, au pétrole et à la consommation. Ils ne militent pas pour un monde plus juste, une société durable et épanouissante. Ils revendiquent simplement le droit à mieux profiter du monde actuel. Le temps des utopies est bien fini. 

Ne généralisons pas. Les plus modestes sont durement touchés par les augmentations de carburants. Ceux qui dépensent une partie importante de leur maigre revenu pour se rendre à leur travail et chauffer leur logement. Mais le mouvement des Gilets jaunes ne revendique pas la solidarité nationale, qui pourrait se traduire par un retour de la vignette ou une hausse des carburant un peu plus importante au profit des plus pauvres. D’ailleurs, nombre des véhicules qui arborent l’accessoire sur le tableau de bord ne sont pas des Super 5 de 1990 mais des voitures récentes et confortables. Et peu importe si les générations futures doivent vivre dans les rares régions du monde conservant un climat tempéré, de l’eau et des terres fertiles.  Elles s’arrangeront bien. Ainsi, le mouvement des Gilets jaunes est-il, dans bien des cas, l’expression généralisée d’un égoïsme travesti en solidarité qui invite à laisser parler le Donald Trump en nous, non pour crier America first mais moi d’abord. 

Cette crise ne fait que traduire notre incapacité à faire passer le développement durable du statut d’expression bien trouvée à celui de réalité. Le 13 octobre 2018, la Marche pour le climat avait rassemblé environ 40 000 personnes dans une ambiance festive. Un mois plus tard, 280 000 personnes bloquent le pays pour réclamer l’accès à un carburant fossile bon marché et défendre leur droit à consommer. Le rapport de 1 à 7 en dit long sur la nature de nos inquiétudes. Pendant ce temps, que font le gouvernement et les collectivités locales ? Ils parlent d’écologie, signent des accords non contraignants et augmentent les taxes en invoquant une prétendue transition énergétique. Mais sur le plan de l’organisation du pays, aucune mesure concrète n’est prise pour répondre à l’urgence.  Pourtant, même si les conséquences du réchauffement climatique restent encore abstraites en Europe et ne se traduisent que par quelques indices sans importances dans le quotidien, il faudra tôt ou tard les affronter. 

Au delà de tout jugement, il convient de s’interroger sur la capacité d’une société à s’adapter, lorsque les changements nécessaires à sa survie concernent ses fondements mêmes. La nôtre est basée sur l’économie de marché, la consommation et le profit. Renoncer aux énergies fossiles, dans un temps compatible avec la limitation du réchauffement climatique à un niveau modéré, conduirait à un effondrement de l’industrie pétrolière, du secteur l’automobile et des transports, du commerce, du tourisme, bref de notre économie. De plus, ce sabordage de notre pays qui n’est qu’au dix-neuvième rang mondial des émetteurs de gaz à effet de serre ne changerait rien à la cinétique du phénomène de réchauffement. Aucun retour en arrière volontaire ne semble donc envisageable et seules des contraintes extérieures à la société mondiale, c’est à dire des catastrophes écologiques, paraissent pouvoir modifier le cap. Ce que Yuval Harari dans son ouvrage Sapiens appelle le piège du luxe s’est refermé sur nous. Dans ces conditions, peut être que le plus utile et le plus urgent à faire est de se préparer à affronter les conditions environnementales qui seront les nôtres ou celles de nos enfants dans les décennies à venir, en méditant cette phrase : quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l’argent ne se mange pas d’un sage américain appelé Go Khla Yeh, mieux connu sous le nom de Geronimo.

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