La démocratie contre le radicalisme démocratique

Le référendum d’initiative citoyenne a tout pour plaire. Quoi de plus républicain que de demander au peuple ce qu’il pense ? Quoi de plus démocratique que de suivre ses décisions ? Quoi de plus légitime que de le laisser exprimer sa juste colère dans les urnes ? Le peuple serait-il un enfant qui ne saurait pas ce qui est bon pour lui ? Et puis l’adjectif citoyen n’est-il pas devenu le synonyme tout à la fois de républicain, démocratique et légitime ? Ainsi, être opposé au référendum d’initiative citoyenne c’est insulter le peuple qui a toujours raison, c’est faire allégeance à l’élite hors sol et mondialisée qui domine le monde. Et bien tant pis ! Si la démocratie c’est aussi pouvoir exprimer des avis divergents qui permettent de mieux appréhender un sujet, voici quelques arguments contre le référendum d’initiative citoyenne.

La démocratie française prévoit que le peuple choisisse ses dirigeants et ses représentants selon des règles fixées par une constitution, approuvée au suffrage universel. A chaque élection, des candidats élaborent donc un projet qu’ils s’engagent réaliser pendant leur mandat et qu’ils soumettent aux électeurs. La campagne électorale leur permet de détailler les mesures proposées et leur financement. Les électeurs décident enfin du programme qui sera mis en œuvre jusqu’au prochain scrutin. Ce système n’est certes pas parfait. En premier lieu le scrutin majoritaire à deux tours rend difficile pour un candidat d’avoir une majorité de plus de 50 % des voies exprimées dès le premier tour. De plus, les scores et notamment celui du vainqueur sont à relativiser en fonction du nombre d’abstentions et de votes blancs. Malgré ces défauts ce système permet aux citoyens de choisir parmi plusieurs propositions politiques celle qu’ils souhaitent voir mettre en œuvre.

Le référendum d’initiative citoyenne permettrait, indépendamment du rythme des scrutins fixé par la constitution, en remettant en cause certaines dispositions du projet politique choisi démocratiquement, de le dénaturer et de mettre un terme à sa réalisation. Chaque consultation aurait en outre toutes les chances de donner la victoire à ceux qui en sont à l’origine. En effet, pour pouvoir être poursuivi après un tel scrutin à un tour, le programme choisi quelques mois ou quelques années plus tôt devrait réunir la majorité absolue des voies. Comment l’imaginer alors qu’il n’avait recueilli qu’une majorité relative lors du premier tour de l’élection précédente et que le gouvernement, confronté aux réalités politiques, voit systématiquement baisser sa popularité après quelques mois de pratique du pouvoir ? 

Cette opposition serait d’autant plus facile à constituer qu’elle ne serait porteuse d’aucun projet alternatif cohérent et ne ferait que rassembler toutes les critiques, même les plus divergentes. Les responsables des partis populistes n’auraient aucune difficulté à mettre de l’huile sur le feu pour récupérer la contestation. Nul besoin pour eux de faire appel à la raison du peuple. S’adresser à ses instincts suffirait. Pour cela, ils connaissent la recette mieux que personne : mentir à ceux qui souffrent en leur faisant des promesses impossibles à tenir, simplifier les problèmes à outrance en désignant clairement leurs causes, leurs responsables et leurs remèdes, trouver des formules simples et percutantes pour affaiblir le pouvoir exécutif.

Imaginons maintenant qu’un référendum d’initiative citoyenne désavoue le gouvernement en place. Que se passerait-il ensuite ? Vraisemblablement, de nouvelles élections seraient organisées pour choisir un nouveau projet politique qui serait à son tour avorté un peu plus tard ? La paralysie du pays et l’impuissance de ses dirigeants rendraient de plus en plus séduisante la perspective d’un régime totalitaire qui apparaitrait comme l’unique solution pour sortir la France de l’impasse. Les partis populistes, héritiers des totalitarismes du XXe siècle, seraient arrivés à leur fins. Le radicalisme démocratique, la démocratie partout et tout le temps, aurait accouché de la dictature.

Ainsi, alors que les élections démocratiques sont destinées à construire la France de demain, le référendum d’initiative citoyenne serait une arme de destruction politique interdisant toute réforme, le cheval de Troie des populistes déguisés en démocrates radicaux. Une fois ces extrémistes au pouvoir, tout serait possible, y compris l’institution d’un système politique dans lequel les élections ne seraient plus qu’une farce.

S’opposer au référendum d’initiative citoyenne n’est donc pas insulter le peuple ni contester la valeur de son jugement. C’est penser que la démocratie consiste à s’adresser à sa raison, non à ses instincts. C’est vouloir éduquer les citoyens pour qu’ils réalisent la complexité du monde et en tiennent compte dans leurs choix. C’est s’opposer aux populistes qui se nourrissent du malheur de leurs électeurs pour parvenir au pouvoir. C’est tenter de barrer la route à ces spécialistes de la simplification et du slogan percutant qui, mainte fois répété, devient une post-vérite. C’est enfin donner la priorité à la construction sur le néant.

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