21 leçons pour le XXIe siècle – Yuval Noah Harari

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Yuval Noah Harari

Introduction – La vie moderne et le bruit de fond qui l’accompagne ne permettent pas toujours de discerner les questions de société et leurs enjeux. L’ambition de ce livre est de permettre au lecteur de prendre part aux débats actuels. Alors que Sapiens traitait du passé de l’humanité et Homo deus de son avenir, il s’agit ici de parler de l’ici et maintenant.

 

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21 Leçons pour le XXIe siècle – Yuval Noah Harari

PREMIERE PARTIE – LE DEFI TECHNOLOGIQUE

1. Désillusion – Les êtres humains ont davantage besoin de récits que d’informations rationnelles. Le XXe siècle a vu se développer les récits fasciste, communiste et libéral. Le premier a disparu à la fin de la seconde guerre mondiale, le deuxième à la fin des années 1980, laissant seul en lice le récit libéral qui, dans sa version moderne, fait cohabiter l’éloge de la liberté avec des valeurs d’égalité et de protection sociale empruntées au récit communiste. Dès lors, un monde de liberté et de prospérité semblait promis aux hommes et la fin de l’histoire était à portée de main. Pourtant, le discours libéral est aujourd’hui en partie discrédité par ses déconvenues socioéconomiques et les défis qui s’annoncent. Ses défenseurs, incapables d’imaginer un récit alternatif, prédisent souvent des catastrophes et adoptent un discours apocalyptique. 

La crise actuelle du récit libéral présente une spécificité. Alors que ses concurrents d’hier, l’impérialisme, le fascisme et le communisme étaient porteurs d’un projet universel, ceux d’aujourd’hui ont des ambitions  exclusivement nationales : les partisans de Trump et du Brexit sont libéraux chez eux mais n’ont aucun projet pour le monde, le régime communiste chinois profite opportunément du libre-échange mondial, la Russie de Poutine ne vise qu’à maintenir en place l’oligarchie régnante grâce à la corruption et au contrôle des médias, enfin l’islamisme n’est pas une solution crédible ni désirable, même pour les Musulmans. 

Plutôt que de baisser les bras ou de chercher, dans le nationalisme ou le communautarisme, des solutions dans un lointain âge d’or, il parait nécessaire d’élaborer un nouveau récit porteur de sens et adapté aux défis actuels de l’effondrement écologique et de la disruption technologique.

2. Travail – Alors que la technique n’avait jusqu’à présent remplacé que la force physique de l’homme, l’intelligence artificielle, l’IA, va bientôt le surpasser dans le domaine qu’il pensait lui être réservé : la cognition. Que de chemin parcouru depuis la victoire aux échecs du programme Deep Blue contre Garry Kasparov en 1997 ! L’IA se substituera bientôt aux algorithmes biochimiques que nous appelons libre arbitre et intuition. Connectés en réseaux ces systèmes échangeront et actualiseront en permanence leurs données conduisant à des bouleversements majeurs de la société :

  • les médecins seront remplacés par un système partagent instantanément au niveau mondial de l’ensemble des données collectées sur les pathologies et les remèdes, permettant des diagnostics plus sûrs et des traitements mieux choisis. Ce réseau sera en outre accessible en permanence et partout grâce aux informations transmises par les capteurs biométriques des patients,
  • des véhicules autonomes reliés en réseau assureront une circulation sûre et optimisée,
  • des systèmes d’IA, feront bientôt le lien entre notre état émotionnel et notre sensibilité pour nous proposer des œuvres artistiques, existantes ou fabriquées sur mesure.

Ainsi, de nombreux métiers disparaitront : avocat, chauffeur, pilote d’avion, médecin… d’autres seront créées : pilote de drone, analyste de données… nécessitant des aptitudes supérieures. Ces emplois seront à leur tour frappés de caducité dans une course en avant qui rendra superflus ceux qui n’auront pas les possibilités d’augmenter leurs compétences tout au long de leur vie et ceux qui refuseraient une telle précarité. Des milliards d’humains deviendront alors inutiles. Il n’y aurait plus de consommateurs ? Qu’importe, des ordinateurs et des robots assureront les rôles de clients et de fournisseurs pour satisfaire leurs propres besoins dans un cadre économique qui se passera des humains. 

Un revenu de base universel ou un accès universel aux services de base pourraient en théorie constituer une réponse au problème de l’inutilité. Mais les pays développés n’accepteront sûrement pas de payer un impôt au profit des pays pauvres. Par ailleurs, la notion de besoins de base n’est pas absolue et dépend de la technologie disponible. En particulier, si les plus pauvres ne profitent pas des progrès du génie biologique, un fossé définitif séparera les humains.

Enfin, même si un tel revenu assure des conditions de vie décentes, ses bénéficiaires pourraient être très insatisfaits en raison du manque de sens de leur existence. Les Juifs ultra-orthodoxes en Israël offrent un exemple intéressant dans ce domaine : ils consacrent leur vie à l’étude du Talmud et reçoivent de l’Etat de quoi faire vivre très modestement leur famille. Pourtant, leur niveau de satisfaction est le plus élevé dans la société. Une vie riche en sens est donc plus favorable au bonheur qu’un emploi ou de l’argent. 

La solution à l’inutilité de masse doit donc allier un dispositif économique universel à des activités riches de sens au risque de manquer son but.

3. Liberté – Le discours libéral postule que nos choix, notamment politiques, sont guidés par notre libre arbitre qu’il confond tacitement avec nos sentiments. Nous agissons effectivement selon nos sentiments mais ceux-ci n’ont rien à voir avec un quelconque libre arbitre nous conduisant à faire des choix raisonnés. Les sentiments sont des mécanismes biochimiques hérités, façonnés par l’évolution depuis nos lointains ancêtres afin de nous permettre d’optimiser nos chances de survie et de reproduction. Lors du référendum sur le Brexit, combien d’électeurs britanniques, même parmi les plus érudits, avaient une connaissance suffisante des enjeux pour faire un choix raisonné ? La plupart n’ont fait que suivre leurs sentiments. Les progrès conjoints des biotechnologies et du traitement des données permettront bientôt de pénétrer dans l’intimité des individus pour détecter leurs sentiments au moyen de capteurs biométriques, ouvrant la porte à des formes de surveillance et de manipulations qui pourraient sonner le glas la démocratie.

Pourtant, ces évolutions intrusives de l’IA seront toujours plus indispensables. Des algorithmes médicaux détecteront les maladies avant l’apparition de symptômes, des systèmes d’aide à la décision nous diront quel métier exercer, qui épouser… En contrepartie, nos capacités à prendre des décisions iront s’amenuisant. Les chefs d’Etats finiront eux-mêmes par arbitrer entre des solutions élaborées par des systèmes informatiques. 

Les dictatures du XXe siècle ont été moins efficaces que les démocraties en raison de leur incapacité à traiter l’information de façon centralisée. L’IA pourraient leur redonner l’avantage : dépassant les rêves les plus fous des tyrans d’hier et d’aujourd’hui, des bio-capteurs permettront de détecter les intentions des citoyens, voire de les manipuler.

La science-fiction regorge d’histoires de robots qui accèdent à la conscience et se révoltent contre les humains. Toutefois, le principal danger de l’IA à court terme n’est pas le soulèvement mais la totale docilité de machines appliquant avec une effroyable efficacité et sans aucun discernement les ordres qu’elles ont reçus. L’IA amplifie la bêtise naturelle des hommes. La dictature digitale nous guette si nous ne faisons rien pour faire progresser la conscience.

4. Egalité – Alors que les chasseurs cueilleurs vivaient dans des sociétés égalitaires où la propriété était rare, la révolution agricole produisit des sociétés très hiérarchisées dans lesquelles de petits groupes s’appropriaient l’essentiel des richesses. Les idéologies telles que le communisme ont ensuite conduit les sociétés modernes à promouvoir l’égalité. Aujourd’hui, les écarts se creusent de nouveau et pourraient conduire les plus riches à bénéficier de technologies les dotant de capacités supérieures à celles du reste de l’humanité. Les individus disposant de capacités semblables pourraient alors, délaissant les frontières nationales, former des castes biologiques et réactiver l’opposition entre hommes civilisés et barbares.

Pour éviter la division de l’humanité, il est urgent de réglementer l’accès aux données dont la possession permettra bientôt d’augmenter les capacités des individus ou de les manipuler. La facilité avec laquelle elles voyagent et se dupliquent rend la tâche extrêmement difficile.

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DEUXIEME PARTIE – LE DEFI POLITIQUE

5. Communauté – Trois mois après l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche et considérant que les bouleversements socio-politiques actuels étaient liés à la disparition des communautés traditionnelles, Mark Zuckerberg affirma sa volonté que Facebook identifie des communautés qui aient du sens et que son réseau allait créer du lien social, en ligne, mais également hors ligne, c’est à dire entre humains incarnés. L’avenir nous dira si ce projet a eu un impact sur les dérives consistant à placer son existence virtuelle au-dessus de son être de chair, à concentrer toute son attention sur des écrans en ignorant les personnes présentes. Le premier défi sera d’inventer un modèle économique à la fois nouveau et viable.

6. Civilisation – La thèse du choc des civilisations, notamment de l’occident et de l’Islam, est largement diffusée. Pourtant, contrairement aux animaux, l’ADN des humains ne détermine pas le comportement de leurs communautés. Après la démocratie athénienne, l’Europe a connu bien des régimes totalitaires et féodaux avant la société démocratique actuelle. Elle a été à chaque époque ce que les hommes en ont fait. Ainsi en est-il de l’Islam. L’Islam sunnite traditionnel confie aux oulémas le monopole de l’interprétation du Coran. Les chefs de l’Etat islamique ont beau prôner un retour aux traditions, ils créent en réalité un nouvel Islam qui leur vaut d’être qualifiés par les oulémas les plus respectés d’ignares doublés de criminels.

Une autre spécificité des sociétés humaines est leur propension à s’unir et fusionner, malgré des soubresauts tels que le Brexit. Au moyen âge, l’organisation de jeux olympiques regroupant à égalité la plupart des nations du monde était impensable. Aujourd’hui, les pires ennemis courent sur la même piste, brandissent des drapeaux presque identiques et chantent des hymnes partageant la même indigence littéraire et musicale. Plus encore, quelle que soit l’idéologie dominante, les économistes vénèrent le dollar et administrent l’Etat à peu près de la même façon, les médecins utilisent les mêmes techniques et les physiciens les mêmes lois. Les combats qui nous déchirent attestent bien mieux de notre appartenance à une même civilisation que nos points communs ne peuvent le faire. Nous n’allons pas vers un choc entre des civilisations mais, du fait du progrès technique, vers le déchirement d’une même civilisation.

7. Nationalisme – Si les hommes collaborent spontanément au sein de tribus de quelques dizaines d’individus, la création de nations n’a rien de naturel. Elle a été rendue nécessaire pour réaliser des projets inaccessibles à une seule tribu mais susceptibles de bénéficier à plusieurs, par exemple pour maîtriser les crues d’un fleuve. Puis les nations se sont organisées jusqu’à offrir des services sociaux, médicaux et éducatifs en échange de la loyauté absolue de ses citoyens. Hiroshima, fut un tournant pour le nationalisme. Il devenait alors évident qu’il pouvait conduire à l’apocalypse. La chute du communisme sembla enfin l’avoir définitivement condamné. Pourtant, au début du XXIe siècle, il réapparait un peu partout, porté par des populations à la recherche de sens, rejetant le règne d’un capitalisme mondial impersonnel. 

Mais ce nouveau nationalisme est-il en mesure de relever les défis d’aujourd’hui ? Depuis 1945, la coopération entre les grandes puissances a permis d’éviter l’utilisation de l’arme nucléaire. La concurrence nationaliste qui se dessine parviendra-t-elle à conserver cet équilibre ? Le changement climatique est sur le point de modifier de façon définitive la carte des zones habitables sur la planète. Des îles disparaitront sous les eaux, des pays se transformeront en déserts alors que des régions comme la Sibérie deviendront fertiles. Le nationalisme permettra-t-il aux différents pays dont les intérêts divergent de coopérer pour limiter ces bouleversements. Enfin, quelle réponse peut-il apporter à la conjugaison des biotechnologies et de l’informatique qui risque de faire évoluer l’espèce humaine vers d’autres formes de vie. 

Les questions nucléaire, climatique et technologique sont liées. L’échec dans un seul domaine peut mener à la catastrophe. Or, les institutions nationales ne permettent de prendre les décisions nécessaires. Sans tomber dans l’impasse d’un gouvernement mondial, il est indispensable que les politiques de chaque pays donnent plus de poids aux problèmes et aux intérêts mondiaux, sous peine d’un échec collectif.

8. Religion – Les religions ne sont pas pertinentes pour traiter les problèmes techniques. Ainsi la science s’est montrée beaucoup plus efficace que les rites religieux pour guérir les maladies ou optimiser les récoltes. De plus, les textes saints restent muets sur la place de l’IA, le changement climatique, le choix entre capitalisme et socialisme… à moins d’en tordre le sens par des interprétations audacieuses. 

En revanche, les religions sont très utiles pour définir des identités nécessaires à la coopération de masse. Ainsi, le Japon, à la fin du XIXe siècle, a mélangé des croyances animistes, bouddhistes, confucianistes, la tradition des samouraïs, les notions de nation et de race pour élaborer le Shintô officiel. Cet assemblage hétéroclite qui donnait à l’empereur le statut de dieu vivant permit au pays de se développer de façon spectaculaire et d’unir ses sujets dans une loyauté absolue dont les kamikazes sont le plus terrible exemple.

Comme hier le Japon, certaines nations tentent aujourd’hui d’adapter les standards de la modernité avec un retour à leurs traditions anciennes : l’Orthodoxie en Russie, le Catholicisme en Pologne, l’Islam chiite en Iran, le Wahhabisme en Arabie saoudite ou le Judaïsme en Israël. La Corée du Nord a pour sa part inventé une religion nouvelle, le Juche, fondée sur le marxisme léninisme, la pureté de la race coréenne et la déification de la descendance de Kim Il-sung. 

Ce retour aux religions comme servantes du nationalisme fait s’éloigner le règlement des questions nucléaire, climatique et technologique qui exige au contraire une coopération dépassant les identités.

9. Immigration – Le problème de l’immigration n’a jamais été aussi aigu qu’aujourd’hui. Il mine par de profonds différends, le projet de structure multiculturelle prospère porté par l’Union Européenne :

  • l’accueil des immigrés est-il un devoir des Etats membres et une nation peut-elle légitimement refuser ou sélectionner ceux qui souhaitent pénétrer sur son territoire ?
  • les immigrés doivent-ils s’assimiler totalement ou peuvent-ils conserver certaines de leurs valeurs et de leurs coutumes ? Dans l’affirmative, comment les pays d’accueil peuvent-ils les tolérer lorsqu’elles sont contraires aux siennes, concernant le statut des femmes ?
  • combien de temps faut-il attendre avant de considérer qu’un immigré et sa descendance sont assimilés ?

La querelle porte essentiellement sur le renoncement aux coutumes et interroge sur les valeurs relatives des cultures humaines. Depuis 1945, le racisme d’ordre biologique a presque disparu, faute de base scientifique. Le critère de jugement est désormais la compatibilité entre la culture d’un étranger et celle du pays d’accueil. Est-il plus fondé ? Imaginons que dans une société les individus aient coutume de se comporter d’une certaine façon dans le cadre professionnel. Les immigrés, mal à l’aise avec ces usages, sont victimes de préjugés à l’embauche et n’accèdent pas aux emplois à responsabilités. Ce constat renforce les préjugés et les conventions culturelles du pays d’accueil restent inchangées. 

Ce critère de jugement culturel suscite deux objections. Tout d’abord, la différence culturelle considérée est un handicap pour l’immigré dans le pays d’accueil mais pas dans son pays d’origine. En cela, elle ne constitue pas une infériorité objective mais circonstancielle. De plus, il conduit à attribuer des spécificités culturelles à un groupe dans son ensemble sans considérer la personnalité spécifique de chaque individu.

L’union européenne est loin d’avoir tranché ces questions mais un échec remettrait en cause la capacité des valeurs de liberté et de tolérance à résoudre les problèmes qui nous attendent. Si les Grecs et les Allemands ne peuvent s’entendre sur une destinée commune, et si 500 millions d’Européens aisés ne peuvent absorber quelques millions de réfugiés démunis, quelles chances les hommes ont-ils de surmonter les conflits autrement plus profonds qui assaillent notre civilisation globale.

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TROISIEME PARTIE – DESESPOIR ET ESPOIR

10. Terrorisme – Le terrorisme est destiné à propager la peur par des actions spectaculaires relayées par les médias, non à affaiblir matériellement l’ennemi. Pourtant, il fait beaucoup moins de victimes que la guerre conventionnelle, le diabète ou les accidents de la route. Beaucoup trop faibles pour une attaque frontale, les groupes terroristes obligent leurs ennemis à sur-réagir pour respecter l’engagement fondamental de l’Etat moderne de préserver la sphère publique des violences politiques. Conformément aux attentes des terroristes, les Etats répondent par des opérations militaires spectaculaires qui modifient la donne géopolitique. En Libye et en Irak, cette stratégie a été payante : des groupes terroristes ont pu prospérer après la chute des régimes anéantis. Vaincre le terrorisme nécessite une réaction équilibrée et froide sans céder à la peur.

Le terrorisme nucléaire, le cyberterrorisme et le bioterrorisme, dont les menaces se dessinent, pourraient avoir des effets beaucoup plus dévastateurs. Ils requerront une toute autre stratégie à laquelle les Etats doivent d’ores et déjà réfléchir.

11. Guerre –   Depuis la crise de 2008, on assiste dans le monde à une montée du bellicisme. Certains voient des similitudes entre la situation actuelle et celle de 1914. Il existe pourtant plusieurs différences.

En 1914, la guerre permettait de conquérir des pays et de bâtir des empires. Les nations européennes et les Etats-Unis en avaient fait un usage profitable. Mais depuis la fin du XXe siècle, les victoires militaires n’ont plus le même intérêt pour les grandes puissances. Les Etat Unis se sont embourbés dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan. La Russie, pour retrouver une partie sa sphère d’influence, a annexé la Crimée puis s’est heurtée à la résistance de l’Ukraine et de la Géorgie, ne tirant parti de ces conflits ni en termes financier, ni en termes d’image internationale. Pendant ce temps, la Chine travaillait à sa prospérité économique.

Par ailleurs, la guerre de conquête est devenue inutile car la richesse n’est plus constituée par la terre, les machines ni les matières premières mais par la technologie et l’information. Ainsi, la nation qui envahirait la Silicon Valley ne s’approprierait pas la richesse des sociétés qui s’y trouvent. Enfin, l’usage des armes nucléaires feraient de toute guerre mondiale un suicide collectif.

Il faut pourtant rester vigilant : qualifier la guerre d’inévitable peut constituer une prédiction autoréalisatrice anéantissant tout effort de paix ; penser qu’elle est impossible serait sous-estimer la bêtise humaine.

12. Humilité – Les nations et les religions s’attribuent avec arrogance une place centrale dans l’histoire. Yuval Harari prend des exemples de cette attitude dans le judaïsme, en déconstruisant quelques idées reçues, laissant aux lecteurs du monde entier le soin de percer les baudruches gonflées par leurs tribus :

  • le judaïsme n’est pas l’inspirateur du Christianisme et de l’Islam. Son impact s’est limité à léguer l’Ancien Testament à ses héritières qui ont ensuite écrit leur propre histoire, avec des réalisations grandioses et des crimes, auxquels le Judaïsme est totalement étranger. Sa responsabilité dans le Christianisme et l’Islam est comparable à celle de la mère de Freud dans l’œuvre de son fils. 
  • Abraham et Moïse n’ont pas établi les premières règles éthiques : des codes existent chez les mammifères sociaux, loup, singes… et des lois interdisant le meurtre, le vol ou prévoyant un repos périodique existaient chez des peuples antérieurs aux religions du Livre en Egypte, en Chine ou en Inde,
  • le principe d’égalité des hommes a été introduit non par le judaïsme mais par le christianisme et notamment par Paul de Tarse dans sa lettre aux Galates : Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car tous vous êtes en Jésus-Christ,
  • Le Judaïsme n’a pas inventé le monothéisme qui existait déjà bien avant, à l’époque du pharaon Akhenaton et dans le royaume de Moab. En outre, le fait que le monothéisme, à l’origine de bien des persécutions religieuses, constitue un progrès est discutable. 
  • le nombre disproportionné de savants juifs de premier plan depuis deux siècles ne doit rien à la religion mais au fait que ces hommes ont délaissé l’étude des textes anciens pour l’expérience et l’observation, habités par la volonté de réussir et en conservant de leur culture la valeur centrale de l’éducation.

Ces faits montrent que le rôle du judaïsme dans l’histoire fut modeste, démentent les antisémites qui attribuent aux Juifs le projet de dominer le monde et invitent à l’humilité les mégalomanes de chaque religion.

13. Dieu – Les religions désignent par le mot Dieu à la fois le mystère cosmique et le législateur du monde, le lien entre les deux étant assuré par quelque texte saint. Mais comment imaginer un tel lien, comment croire que le principe créateur se préoccupe des pratiques sexuelles des humains ou, comme le prescrit le troisième des Dix Commandements, interdise de faire un mauvais usage de son nom ? A ce sujet, plutôt qu’une interdiction de prononcer le nom de Dieu, peut-être serait-il plus profond d’y voir l’interdiction d’invoquer Dieu pour légitimer ses propres projets.

Par ailleurs, une éthique visant à minimiser la souffrance existe naturellement chez tous les mammifères sociaux dont le bonheur de chaque individu dépend de ses relations avec ses semblables. Croire en un dieu législateur n’a de valeur que si cela oriente les fidèles dans cette direction et non vers la haine et la rage.

14. Laïcité – Les laïcs ne se caractérisent pas par une absence de religion mais par la conjonction de valeurs positives : l’attachement à la vérité scientifique plutôt qu’aux dogmes, la compassion avec ceux qui souffrent indépendamment de tout commandement religieux, la fierté des spécificités de leur culture sans la considérer supérieure aux autres, la reconnaissance de leur incapacité à répondre à certaines questions, la conscience de leurs responsabilités dans la situation du monde sans espérer une quelconque intervention divine et, en même temps, la tolérance de la pratique des religions par des fidèles qui sont attachés aux mêmes valeurs laïques. 

Pourtant certaines interprétations des valeurs laïques sont dogmatiques. En voici quelques exemples : 

  • Staline était laïc au sens d’athée, mais il croyait dans le dogme stalinien, contraire aux valeurs laïques,
  • le pouvoir populiste dans une démocratie s’appuie sur le dogme des élections pour punir ses opposants,
  • la croyance que chaque individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression est un objectif politique raisonnable mais, comprise comme une qualité naturelle de chaque être humain, elle s’oppose à la prise de conscience de ses propres déterminismes,
  • les Droits de l’Homme élaborés pour lutter contre les tyrans de toutes sortes pourraient ne pas être adaptés à la société de demain, peuplée de cyborgs, de surhommes et d’ordinateurs super intelligents.

Chaque idéologie a sa part d’ombre, ses crimes, ses dévoiements. Ainsi en est-il du christianisme, du marxisme mais aussi de certaines formes de la laïcité. Une idéologie dogmatique promet l’impossible et ne peut pas reconnaitre ses erreurs sous peine de s’effondrer. En revanche, la vraie laïcité, parce qu’elle est non dogmatique vise des projets plus modestes mais reste crédible par sa capacité à reconnaitre ses erreurs.

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QUATRIEME PARTIE – VERITE

15. Ignorance – L’espèce humaine possède la propriété de penser en groupe alors qu’un individu sait très peu de choses. Il accomplit ses propres tâches espérant que les autres s’acquitteront des leurs dont il ignore presque tout. Nous formons ainsi une communauté d’individus interdépendants qui partagent les mêmes points de vue et refusons, par attachement au groupe, de suivre notre raison dans des cheminements originaux. Ainsi, dans la société occidentale actuelle, nous partageons tous l’idée que l’électeur et le client ont toujours raison.

Ce phénomène de pensée de groupe associé à l’ignorance individuelle touche les dirigeants politiques et les grands patrons : n’ayant pas le temps de développer leur propre vision du monde, ils perçoivent une réalité filtrée par leurs collaborateurs qui évacuent toute idée hétérodoxe, fantaisiste ou génialement nouvelle. Le phénomène va s’accélérer à mesure que le monde deviendra plus complexe. Il ne reste plus qu’à reconnaitre son ignorance comme y invitait Socrate.

16. Justice – Notre vison de la justice semble dépassée. Le confort des citoyens des pays développés repose sur le travail des enfants dans le tiers monde, le pillage des ressources et la destruction de l’environnement. Le monde est trop complexe pour pouvoir être étranger à ces drames. Notre cerveau comme nos valeurs de justice ont été façonnés par l’évolution à l’époque où nous étions des chasseurs cueilleurs. Ils ne sont pas adaptés au monde moderne dont personne ne comprend le fonctionnement global ni les enjeux moraux. Ainsi, comment juger de ce qui est juste en ignorant tout de la vie réelle des groupes qui le constitue. Que savons-nous de l’existence d’un afro-américain, d’un aborigène de Tasmanie ou d’une lesbienne chinoise ?

Face à cette complexité insurmontable, il nous faut simplifier. Quatre attitudes sont possibles :

  • réduire les conflits à l’opposition de deux personnes, l’une bonne, l’autre mauvaise,
  • identifier le sort d’un groupe à celui d’un enfant afin de faire émerger des certitudes morales,
  • élaborer ou adhérer à une théorie du complot en oubliant que la complexité du monde rend impossible un tel scénario, même pour une poignée de multimilliardaires bien renseignés,
  • adopter un dogme ou suivre un chef censé tout savoir.

Bien entendu, il s’agit là de fausses solutions, inadaptées pour appréhender les problèmes mondiaux par-delà son horizon communautaire.

17. Post-vérité – Les termes de post-vérité et de fake news désignent aujourd’hui les fausses informations diffusées à dessein. Pourtant, ces notions ne sont pas nouvelles. Les mythologies que sont les religions, les idéologies et les histoires nationales ont toujours permis aux membres d’une même communauté de mettre en commun leurs forces de façon efficace, grâce à cette faculté unique des humains de pouvoir coopérer du simple fait qu’ils partagent une croyance. Le communisme et le nazisme ont largement usé de fake news et d’image aussi fortes que fausses pour fédérer l’action de leurs adeptes. La réflexion permettrait de détecter les fictions, mais au quotidien le temps et l’énergie manquent souvent. 

Accéder au pouvoir nécessite de diffuser des fictions. Pour le citoyen se pose alors la question qui servir ? : le pouvoir ou la vérité ? Si vous rêvez d’une société où la vérité soit souveraine et où les mythes soient ignorés, il n’y a pas grand-chose à attendre d’Homo Sapiens. Mieux vaut tenter votre chance avec les chimpanzés.

Pour autant, chercher la vérité reste légitime. Cela suppose de prendre conscience que sa complexité la rend difficilement accessible. Il convient aussi de tenter d’identifier nos partis pris et de vérifier nos sources d’informations. Pour cela, il faut accepter de les payer afin d’éviter que notre erreur en constitue le prix mais aussi choisir des publications validées par des comités de lecture. Enfin, il appartient aux chercheurs de s’engager dans le débat public pour ne pas laisser, par leur silence, les mensonges s’y installer.

18. Science-fiction – L’importance des récits pour l’humanité donne une responsabilité majeure aux artistes de toute sorte et en particulier à ceux qui, au travers de la science-fiction, diffusent des visions du futur au grand public. Or bien souvent, ces artistes font erreur.

Les films de science-fiction confondent souvent intelligence et conscience. Ils mettent en garde contre une révolte de robot en ignorant le risque, bien plus probable, qu’une élite aidée de robots asservisse un sous prolétariat. Ils abordent encore plus souvent la manipulation des individus par la technologie : Truman, vivant à son insu sur un plateau de télé-réalité dans The Truman Show, ou Neo, évoluant dans un univers virtuel dans Matrix, sont tous deux prisonniers d’une bulle créé par la technologie dont ils parviennent finalement à s’extraire. Ce que ces films ne disent pas c’est que Truman et Neo ne peuvent espérer accéder qu’à une bulle plus grande. La science affirme en effet que notre esprit a été entièrement façonné par ceux qui nous ont précédé et que le moi authentique n’existe pas. Nous vivons tous dans un cerveau formaté et dans une société où prospèrent une myriade de fictions. Notre moi n’est pas un noyau dur mais l’illusion donnée par les interactions matérielles de nombreux mécanismes biochimiques. Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley est à ce titre prophétique. Il décrit comment le piratage de l’algorithme humain peut apporter le bonheur à chacun dans une société apathique sans grandeur, beauté ni vérité. 

21 Leçons pour le XXIe siècle – Yuval Noah Harari

CINQUIEME PARTIE – RESILIENCE

19. Education – Les systèmes éducatifs actuels transmettent des savoirs théoriques et techniques pour préparer les élèves à leur vie future. Pourtant, nul ne sait à quoi ressemblera le monde en 2050, sinon qu’il sera en perpétuel changement et que la vie y sera plus longue qu’à présent. Développer les capacités d’adaptation des jeunes serait donc plus utile que de leur apprendre à réaliser des tâches que des machines effectueront sans problème, telles qu’écrire des codes informatiques ou parler des langues étrangères. Certains spécialistes proposent l’enseignement des quatre C : pensée critique, communication, collaboration et créativité, pour faire face aux changements du monde futur, inconcevables aujourd’hui, sur des terrains aussi divers que l’activité professionnelle, l’univers dans lequel elle se déroulera, le genre, les relations sociales, le déroulement de la vie….

Dans cette société mouvante et inconnue, les expériences passées ou les conseils des sages ne seront d’aucun secours, quant à la technologie elle pourrait bien être utilisée par l’Etat et les multinationales pour nous contrôler en manipulant nos émotions. La seule solution pour garder un peu le contrôle de sa vie dans cette réalité inédite semble consister à se connaître soi-même, prendre conscience de sa façon de réagir et de son fonctionnement émotionnel avant les algorithmes, de façon à contrer leurs tentatives de prise de contrôle.

20. Sens – Depuis toujours les humains ont recherché un sens à leur vie dans des récits qui donnent à chaque individu un rôle actif en le faisant participer à quelque chose de plus grand que lui. Beaucoup pensent que ce sens tient dans le fait de laisser quelque chose derrière soi. Certains croient donc à la réincarnation, d’autres veulent une descendance ou une postérité culturelle. Malheureusement, les tragédies de l’histoire rendent ces objectifs difficiles à atteindre et détruisent souvent les gènes comme les écrits. Enfin, beaucoup voient en l’amour le sens de la vie, soulignant que les amoureux n’éprouvent plus le besoin de le chercher.

L’attachement aux récits, dont aucun ne semble vrai à la lumière de la raison et de la science, tient à ce qu’ils fondent nos identités et nos sociétés à tel point que leur remise en cause pourrait conduire à l’effondrement de l’édifice. Pour aider à croire à ces mythes des rituels ont donc été établis : coutumes vestimentaires et alimentaires, cérémonies, hymnes… Un rituel est un acte magique qui rend l’abstrait concret et le fictif réel. Le plus puissant des rituels est le sacrifice, de ses biens, de son temps, de sa vie… En effet, celui qui consent le sacrifice ne peut admettre qu’il est un sot crédule et celui qui l’exige ou l’inflige qu’il est cruel. Ils n’ont d’autre choix que de se persuader de la vérité de leur croyance. Quant aux témoins qui n’auraient pas été convaincus, ils ne peuvent exprimer leurs doutes, ce qui reviendrait à affirmer que le sacrifice a été vain. Pourtant, malgré les paroles, les hommes ne sont pas absolument convaincus de la vérité de leurs récits comme en atteste le fait que des islamistes commettent des attentats en occident pour venger leurs frères tués en Syrie tout en affirmant que ceux-ci sont déjà au paradis. Enfin dans leur quête du sens de la vie, les humains adhèrent souvent à différents récits contradictoires. Par exemple, certains Américains sont à la fois chrétiens pratiquants, opposés à la protection sociale et militants de la National Rifle Association.

La culture moderne, sous tendue par le mythe libéral, invite chacun à trouver un sens à sa vie en adhérant aux récits de son choix. Tout le monde doit pouvoir penser, inventer, créer selon sa volonté. Malheureusement, malgré la liberté politique, nous restons prisonniers de notre biologie. L’existence du libre arbitre tient à sa définition : Si par libre arbitre vous entendez la liberté de faire ce que vous désirez, alors, en effet, les humains ont un libre arbitre. Si, au contraire, vous entendez la liberté de choisir leurs objets de désir, alors non, ils n’ont pas de libre arbitre. Notre moi n’est qu’une illusion. Nous ne contrôlons ni notre corps, ni nos pensées, ni nos réactions, ni nos désirs. Notre propagande intérieure élabore un récit pour donner une cohérence à nos actions mais nous ne sommes pas un récit et notre vie n’a pas de sens. Le bouddhisme enseigne depuis des millénaires que prendre conscience de cette réalité permet de se libérer de la souffrance de l’attachement à des phénomènes vides.

La vraie question n’est pas quel est le sens de la vie ? mais comment en finir avec la souffrance ? car la souffrance est la chose la plus réelle au monde. L’explorer et en connaître la nature sont indispensables pour découvrir la vérité sur l’univers, la vie et sa propre identité. La réponse n’est pas un récit.

21. Méditation – Yuval Harari raconte un peu de son parcours intellectuel. Alors qu’il avait 24 ans et après quelques hésitations, il effectua une retraite consacrée à la méditation Vipassana. Cette discipline tournée vers la pratique ne comporte pas de mystique mais se fonde sur l’expérience concrète de l’observation de ses sensations. Cette expérience d’auto-observation conduit à découvrir que l’on n’est pas maître de sa vie, que les réactions aux événements du monde, aux contrariétés ou aux idées sont dues à des sensations physiques et que la source la plus profonde de la souffrance réside dans les configurations de l’esprit.

Les chercheurs se sont jusqu’ici concentrés sur le cerveau délaissant l’esprit. Pourtant, son émergence reste un mystère. La connaissance de l’esprit nécessite donc pour l’instant une exploration directe dont la méditation est un outil indispensable. 

S’observer pour mieux découvrir qui l’on est devient une urgence, avant que les algorithmes nous aient percés à jour et décident à notre place qui nous devons être.

3 réflexions sur “21 leçons pour le XXIe siècle – Yuval Noah Harari

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