La vie non organique est-elle l’avenir de l’homme ?

L’humanité va devoir faire face, dans les prochaines décennies, à des défis inédits : surpopulation, changements climatiques rendant invivables des régions immenses, manque d’eau potable… Certains voient dans la vie non organique une solution pour échapper aux désastres qui s’annoncent. Plutôt que de souffrir de la chaleur et de la soif, de se battre pour accéder aux puits devenus rares ou pour exploiter les dernières terres cultivables avant d’affronter l’épreuve de la mort, ces technophiles pensent que notre esprit pourrait être transféré sur un support électronique quasi indestructible ne requérant pour fonctionner qu’un peu d’électricité. Examinons le contenu de l’offre : fini la rage de dent et l’indigestion, la migraine et l’angoisse du dimanche soir, mais aussi la gastronomie, la mode, le football, les voitures décapotables, les boîtes de nuit et la gaudriole… sans oublier le petit plus : l’immortalité.

L’hypothèse d’une telle arche technologique créée par un Noé tout droit sorti de la Silicon Valley est-elle crédible ? Certains, comme Luc Ferry, répondent par la négative en invoquant une certaine transcendance de l’esprit sur la matière, autrement dit le fait que l’esprit ne peut se réduire à un assemblage de matière. Je crois qu’il existe une façon matérialiste de mettre en doute cette possibilité.

Pour les matérialistes, la vie et l’esprit sont des propriétés émergeantes de structures matérielles complexes. A ce titre, rien n’interdit, en théorie, de penser qu’en reproduisant des structures adéquates d’un niveau de complexité suffisant on puisse faire émerger une certaine forme de vie. Le problème consiste dans le passage de la théorie à la pratique.

L’homme, comme n’importe quelle organisation matérielle, ne peut créer que des structures moins complexes, beaucoup moins complexes, considérablement moins complexes, presque infiniment moins complexes que lui. Son esprit ne peut ni concevoir ni reproduire un système fonctionnel équivalent en complexité à son cerveau. Autrement dit son cerveau ne peut pas inventer une machine dont le fonctionnement mettent en œuvre des mécanismes et une logique plus complexe que les mécanismes et la logique qui l’anime. Il est donc impensable qu’il puisse créer un support matériel suffisamment complexe pour héberger son esprit.

Les capacités des appareils électroniques modernes peuvent paraître troublantes mais il faut faire la différence entre la quantité de données traitées et la complexité du traitement. Prenons un exemple simple. Une calculatrice électronique effectue des opérations à une vitesse bien supérieure à l’esprit humain. Si on assemble 1000 calculatrices capables d’effectuer les quatre opérations, elles pourront additionner, soustraire, multiplier et diviser des quantités de nombres très importantes en quelques fractions de seconde. Pourtant, elles ne sauront pas extraire une racine carrée. Le niveau de complexité de ce calcul leur restera à jamais inaccessible. Si pour combler cette lacune, on réalise des machines qui effectuent les quatre opérations et extraient également les racines carrées, elles ne sauront jamais résoudre une équation du second degré. Et ainsi de suite…

Certes la technologie a largement dépassé ce stade. Aujourd’hui les machines ont des capacités impressionnantes. Des ordinateurs sont notamment capables d’apprendre seuls les échecs ou le jeu de go et de battre les humains les plus doués. Mais, si comme hier la calculatrice, ces ordinateurs dépassent les capacités humaines dans certains domaines spécifiques, ils ne disposent pas de l’ensemble de nos capacités. Leur structure est bien moins complexe que celle des cerveaux qui les ont conçus et fabriqués.

Indépendamment de ce raisonnement, les technophiles invoquent généralement ce qui est communément appelé la loi de Moore et extrapolent la progression future de la puissance des microprocesseurs à partir de la vitesse à laquelle cette puissance a augmenté dans le passé. Bien entendu rien n’est plus incertain que de telles conjectures qui consiste à extrapoler sans justifier et, puisqu’il est question de remplacer le corps humain par un support inorganique, il parait utile de comparer le mode d’évolution de chacun d’eux.

Les espèces vivantes et notamment l’homme sont le résultat de plusieurs milliards d’années d’évolution, d’un combat permanent pour la survie au cours duquel les mutations génétiques aléatoires ont distribué les atouts et les mauvaises cartes, donnant à certains individus une nombreuse descendance, condamnant d’autres au néant. Lentement, des espèces apparaissaient avant d’être éradiquées de la surface du globe ou de s’adapter en se modifiant pour gravir une à une les marches de la complexité. Les espèces actuellement présentes sur Terre ont été élaborées par ce long processus.

Les machines quant à elles sont le résultat de l’intelligence humaine. Elles ont progressé au rythme des découvertes accessibles à nos capacités, mais puisque leur complexité ne pourra pas dépasser celles du cerveau humain, leur développement ne pourra progresser au-delà d’un certain niveau. Bien entendu, elles pourront calculer, raisonner, remplacer l’homme dans bien des tâches, de façon plus performante car plus rapide et sans états d’âmes. Des robots guerriers ne connaissant ni la peur ni la pitié pourront massacrer avec une efficacité inédite. Mais, faute d’une complexité suffisante, aucune machine créée par l’homme ne pourra héberger son esprit.

Pour que la complexité des machines puisse franchir l’asymptote en dessous de laquelle elles sont cantonnées, il faudrait enclencher un processus d’évolution semblable à celui qu’ont connu les espèces vivantes : une reproduction des machines à l’identique dans un contexte de concurrence pour les ressources et l’énergie, laissant la possibilité d’erreurs aléatoires de copie conférant des avantages ou des handicaps ne permettant aux plus aptes de survivre et de se reproduire en transmettant ces mutations à leur descendance. On est loin de cette situation.

Ainsi, ni la révolte des machines contre les humains ni le transfert de notre esprit sur un support inorganique ne semblent envisageables. Il faudra trouver autre chose pour échapper au piège du changement climatique.

Malgré ces considérations, rien ne nous empêche de vibrer en regardant des films de science-fiction qui présentent des systèmes informatiques qui prennent le pouvoir et veulent détruire l’humanité, des robots conscients qui revendiquent la reconnaissance de leur dignité, ou encore une intelligence artificielle sous les traits d’une femme qui mise sur son potentiel de séduction pour manipuler les hommes. Ces histoires permettent d’amorcer une réflexion sur les faiblesses de l’humanité et les conséquences de son hybris.

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