Les chemins de la philosophie – Kant, Critique de la faculté de juger

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Le beau dans la Critique de la faculté de juger d’Emmanuel KANT

Adèle Van Reeth reçoit : Jacques Darriulat,

ancien professeur de philosophie à la Sorbonne et en classes préparatoires au lycée Henri IV

« La beauté est le sujet du verbe apparaître » (J. Darriulat)

 

Le premier lieu commun du goût est contenu dans la proposition à l’aide de laquelle chaque personne dépourvue de goût pense se prémunir contre tout reproche : chacun possède son propre goût. Le second lieu commun du goût est celui-ci : du goût, on ne peut disputer. Car discuter et disputer sont différents en ce que si l’on se dispute, on préfère produire cet accord d’après des concepts déterminés, intervenant comme raison démonstrative, et qu’on admet par conséquent des concepts objectifs comme fondement du jugement. Entre ces deux lieux communs manque une proposition qui fait partie du sens commun, à savoir : du goût on peut discuter bien que l’on ne puisse pas en disputer. (Critique de la Faculté de juger – Emmanuel Kant).

Quelle place tient Kant dans votre cœur de philosophe expert en tant d’auteur ? Kant est un immense penseur : la Critique de la faculté de juger a donné son contenu à l’idée même d’esthétique, flottante mais insaisissable tout au long du XVIIIe siècle. C’est une œuvre déconcertante et originale, composée de deux parties qui au premier regard semblent sans rapport : la première est consacrée au sentiment esthétique du beau et du sublime, la seconde à la finalité dans la nature et à ce qu’est la vie. La partie sur l’esthétique contient des pensées inédites et d’une grande profondeur qui définissent un espace de perception et de réception de la beauté qui sera celui de tous les hommes jusqu’à la rupture de l’art contemporain autour des années 1970.

Dans l’extrait cité en introduction, Kant distingue le fait de discuter et de disputer d’un goût. Comment comprendre cette distinction qui est la clé de la pensée de Kant sur le goût ? Si au restaurant vos amis vous disent qu’ils préfèrent le vin de Bourgogne au Bordeaux alors que vous avez la préférence inverse, vous n’allez pas vous en offenser. En revanche, si vous allez voir une exposition ou un film qui vous a bouleversé et que vos amis ne partagent pas votre enthousiasme, vous n’êtes pas d’accord et vous allez disputer. Nous avons le sentiment que tout être humain, en tant qu’il est humain et indépendamment de sa personnalité individuelle et singulière, doit éprouver le même sentiment esthétique que nous. On peut même dire que pour Kant, le critère qui définit l’humain est l’émotion esthétique. Si je rencontre quelqu’un qui n’éprouve aucune des émotions esthétiques que je ressens, j’en déduirai que ce n’est pas un homme.

Ou qu’il n’est pas mon ami et que je ne peux rien partager avec lui ? Pourquoi l’exclure du champ de l’humanité ? Pour Kant le sentiment esthétique, le sentiment partagé de la beauté, est le fondement de la communicabilité entre les hommes, le premier lien de l’amitié, le contrat originaire qui fonde un projet social, une société esthétique. Le sentiment esthétique est ce que les hommes ont en commun et ce qui les fait s’interroger les uns les autres. Si un automate d’apparence humaine restait étranger au sentiment esthétique, j’en déduirais qu’il n’est pas humain, c’est à dire à la fois raisonnable et sensible.

Chez Kant trois sociétés sont possibles dont une seule est vraiment humaine :

  • la communion des saints, de ceux qui suivent la loi morale. Elle est magnifique mais sur humaine,
  • la société de l’intelligence, celle des scientifiques. Tout le monde est d’accord pour reconnaitre la vérité de théories scientifiques. Il s’agit d’une société logique ou savante qui ne fait pas intervenir la sensibilité,
  • la communauté esthétique dans laquelle l’homme tout entier, l’homme comme humain, intelligent et sensible, est questionné. C’est bien l’humanité dans sa finitude qui la constitue.

Pourquoi, si le jugement esthétique est le fondement d’une communauté humaine, ne pouvons-nous pas disputer des goûts. S’il y a une universalité dans le jugement de goût, pourquoi ne peut-on pas convaincre quelqu’un de trouver une chose belle ?Tout d’abord, je ne suis pas sûr qu’on ne puisse pas convaincre quelqu’un de la beauté d’une œuvre en le rendant attentif aux détails singuliers.

Par ailleurs, la difficulté pour faire partager la connaissance artistique, la co-naissance c’est à dire la renaissance à l’occasion d’un événement qui nous fait découvrir en nous des facultés créatrices et poétiques insoupçonnées, c’est qu’il s’agit toujours, comme pour l’amour, d’une connaissance du singulier. Ce qu’on aime dans l’amour ce n’est pas l’homme en général mais une personne qui possède une singularité. Toute émotion esthétique est fondée sur un point de regard, une rencontre, une surprise unique et singulière. Or, il n’y pas de connaissance du singulier puisque tout concept est général. Dès que j’essaie de conceptualiser cette singularité, je l’affadis.

Je peux dire à mon interlocuteur écoute ce passage magnifique d’une symphonie. Il est possible de l’orienter, mais je ne peux pas le convaincre de la beauté du passage en question. La raison de cette impossibilité est qu’il n’y a pas de concept. L’agréable, le beau, le bon désignent trois relations différentes des représentations aux sentiments de plaisir et de peine. L’agréable signifie pour chacun ce qui lui fait plaisir. Le beau ce qui simplement lui plait. Le bon, ce qu’il estime, ce qu’il approuve, c’est à dire ce à quoi il attribue une valeur objective. On peut dire que parmi ces trois espèces de satisfaction, celle que le goût prend au beau est seule une satisfaction désintéressée et libre. Car aucun intérêt, ni celui des sens ni celui de la raison ne contraint à donner notre assentiment. D’où cette définition : le beau est ce qui est représenté sans concept comme objet d’une satisfaction universelle.

Ce passage de la troisième critique est précédé par une première partie. Il est intéressant de constater que dans les analytiques de Critique de la raison pure et Critique de la raison pratique Kant commence par considérer la quantité, c’est à dire une grandeur mesurable dans une unité universelle. Dans Critique de la faculté de juger, il commence par la qualité qui définit une singularité.

La qualité du jugement esthétique est qu’il est désintéressé. Il ne s’agit pas de s’approprier l’objet pour le consommer. Son pur apparaitre phénoménal suffit. La notion de quantité quant à elle tient dans le fait que le beau plait universellement et sans concept. Mais tout est mystérieux dans cette formule. La pensée de Kant explore ses propres limites et celles des possibilités de connaissance. Les catégories, la qualité, la quantité, la modalité, la relation, nécessaires à l’entendement humain sont inopérantes avec le beau. Le beau n’est pas conceptualisable. L’application de ces catégories accouche de concepts bancals : par exemple, une universalité sans concept. Quel est le sens de cette formule alors que seul le concept ouvre la connaissance au général et que seule la raison qui est législative c’est à dire énonce des lois dont le propre est de valoir universellement ? Que vient faire l’universel dans une expérience esthétique, c’est à dire étymologiquement sensible, enracinée dans le singulier. Le beau est ainsi une finalité sans fin, une universalité sans concept. Ces formes boiteuses de la pensée sont liées au fait que nous sommes humains et que notre intelligence n’a pas d’autre possibilité que d’utiliser les catégories et les formes conceptuelles qu’elle a à sa disposition.

Ces catégories sont ce dont Kant s’est servi pour établir la connaissance dans la Critique de la raison pure et la morale dans la Critique de la raison pratique. Il les tient d’Aristote. C’est le canon de base pour établir la connaissance et il en mesure les limites lorsqu’il parle d’esthétique. Absolument. Nous n’avons rien d’autre que ces catégories à notre disposition compte tenu de la structure de la pensée humaine. C’est ainsi que nous construisons des objets. Or le beau n’est jamais objectif mais subjectif. Nous considérons que quelque chose est beau par une espèce de projection. Kant nous apprend que l’objet est réfléchissant, il nous fait voir quelque chose de nous-même. Ce quelque chose est à la fois nous-même, au cœur de notre intimité, et universel. C’est ce qu’il appelle la force vitale ou l’élan vital. C’est ce mouvement créateur de la vie, cette production de la vie que nous réfléchissons sur l’objet esthétique qui n’est en fait qu’un mirage, un miroir.

Cette beauté que nous contemplons est-elle la nôtre ? Pour Kant, elle est l’insurrection de la vie au plus intime de nous-même. Elle nous fait nous sentir vivants. En ce sens elle est ce qu’il y a de plus grave. Elle est subjective et en chacun de nous. C’est pourquoi nous nous comprenons quand nous parlons de la vie qui soulève tous les hommes c’est à dire les êtres vivants à la fois intelligents et sensibles. Il faut alors s’interroger sur ce qui se passe en nous lorsque nous nous sentons vivants ce qui, hélas, n’arrive pas tout le temps. Mais quand cela arrive, par exemple lorsque nous sommes émus par une beauté, nous ressentons la vie en nous, un sentiment comparable à la santé, une envie de rire, un soulagement vital, une euphorie intellectuelle. Le beau est une amorce, un appât. La rencontre d’une singularité sensible unique, ici et maintenant, il y en aura d’autres mais celle-là n’arrivera plus jamais. Et cette singularité provoque en nous une activité poétique intérieure, elle met en action les activités créatrices et dynamiques de l’imagination qui veut faire apparaitre la pensée abstraite sous forme de phénomène, elle la dessine dans l’espace et le temps.

L’imagination est indispensable à la connaissance nous dit Kant. Bien sûr, dans la théorie de la connaissance telle qu’elle est exposée dans la Critique de la raison pure, le jugement de connaissance est un jugement déterminant, c’est à dire qu’il construit son objet. Nous projetons le monde comme un non-moi. Je pose l’objet dans le monde pour me poser moi-même comme un non-monde car je suis une volonté, un vivant possédant une destination morale et non une chose. C’est moi qui définit la chose comme objet, c’est à dire étymologiquement quelque chose qui est jeté devant moi. Dans le sentiment esthétique, je ne construis pas un objet puisque le sentiment est en moi. Je ne poserai jamais la vie comme un objet. C’est pourquoi il n’y aura jamais de science du vivant. Transposée dans le monde actuel, cette affirmation revient à dire qu’il n’y aura jamais d’ordinateur capable d’accéder à la vie. La vie n’est pas objectivable. Elle est un élan intérieur que nous ressentons quand l’esprit vit en nous c’est à dire quand, d’une part, l’imagination produit des représentations et, d’autre part l’entendement les fait varier.

Dans le jugement de connaissance, où il s’agit de construire un objet, l’imagination est l’esclave de l’entendement qui, par ses catégories, dessine la loi et s’efforce de la représenter. Par exemple un polynôme du second degré peut être représenté par une parabole. C’est l’imagination, faculté essentielle en mathématiques, qui produit cela. Elle est ici aux ordres de l’entendement. Dans le jugement esthétique c’est l’inverse, l’imagination est libre, elle joue, et l’entendement est à la traine de cette espèce de rêverie, de ces métamorphoses, de ces formes en perpétuelle fusion. L’entendement cherche alors la règle, il cherche à comprendre et il fait varier ces formes comme un peintre cherche le trait juste par des esquisses.

Kant pense-t-il que ce jaillissement de la force vitale qui survient lorsque nous faisons l’expérience de la beauté naturelle survient aussi lorsque nous nous trouvons devant une œuvre d’art, un tableau, une musique qui est le produit d’un esprit humain ? Nous avons tendance à associer la beauté à l’art. Pourtant il y a un postulat de l’esthétique kantienne qui est que la nature est toujours plus belle que l’art. Pourquoi ? Devant une œuvre d’art on peut toujours se demander ce que l’artiste a voulu dire. Pour Kant, le beau ne signifie rien. Un coucher de soleil n’a aucun sens. La force de la nature est qu’elle ne veut rien dire, elle est pure présence. Sans résoudre l’énigme de la beauté, on devine qu’elle a à voir avec le rayonnement radieux d’une apparition. La beauté, c’est le sujet du verbe apparaître. Quelque chose apparait. Et quand cela apparait dans la splendeur de son avènement, nous appelons cela la beauté. Ce n’est pas une forme. C’est un événement, une scansion, une pulsation temporelle. C’est une rencontre. C’est la passante de Baudelaire que l’on a à peine vu, un éclair… puis la nuit.

Quelle place Kant fait-il à cette mélancolie ou cette douleur qui survient parfois lorsque nous assistons à quelque chose de beau ? A une passante de Baudelaire peut susciter notamment une mélancolie. Augustin nous dit dans ses Confessions que les larmes que nous versons à la tragédie sont délicieuses. Platon dit la même chose dans la République. Le fait qu’il y a un délice à pleurer est un vieux paradoxe. La musique notamment peut nous faire verser des larmes mais comment ne pas reconnaître que dans cette émotion il y a une expérience de la vie, nous sentons que nous sommes vivants. Il est triste d’être mélancolique mais quand on éprouve violemment le sentiment de la mélancolie par l’invitation de l’œuvre d’art, nous ne sommes pas mélancoliques. Nous remettons le disque qui nous a émus, nous adorons ça, nous sommes comme un instrument de musique qui vibre et qui se connait vivant. Cette connaissance de la vie n’est pas stérile.

Kant nous dit que prendre conscience de la beauté des choses nécessite un certain recul. Il faut être au monde comme un spectateur, n’y prendre aucun intérêt : ne pas être intéressé par la possession de l’objet, ne pas considérer une forêt pour l’exploiter mais la voir comme un pur apparaître. Et pourtant, dans ce désintérêt qui me révèle le monde comme le mystère d’un apparaitre permanent, je découvre un intérêt subjectif, celui de la force vitale qui se soulève en moi et qui est ce qui m’intéresse le plus, bien plus que d’exploiter une forêt. Ce détachement du monde me rend attentif au pur mystère de l’apparaître, pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas rien ? question que l’on refoule et oublie sans cesse et que me rappelle la beauté. Ce regard contemplatif me permet de trouver l’intérêt suprême qui est de me mettre à l’écoute de la vie qui est en moi.

Écoutons comment Baudelaire a tiré les leçons de l’esthétique kantienne, dans le peintre de la vie moderne écrit en 1863 : Il y a dans le monde, et même dans le monde des artistes, des gens qui vont au musée du Louvre, passent rapidement et sans leur accorder un regard devant une foule de tableaux très intéressants, quoique de second ordre, et se plantent, rêveurs, devant un Titien ou un Raphaël, puis sortent satisfaits, plus d’un se disant Je connais mon musée.

Par bonheur, se présentent de temps en temps des redresseurs de torts, des critiques, des amateurs, des curieux qui affirment que tout n’est pas dans Raphaël, que tout n’est pas dans Racine, que les poètes mineurs ont du bon, du solide et du délicieux ; et, enfin que pour tant aimer la beauté générale qui est exprimée par les poètes et les artistes classiques, on n’en a pas moins tort de négliger la beauté particulière, la beauté de circonstance et le trait de mœurs.

Le beau est fait d’un élément éternel, invariable, dont la quantité est excessivement difficile à déterminer, et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera si l’on veut, tour à tour ou tout ensemble, l’époque, la mode, la morale ou la passion. Sans ce second élément, qui est comme l’enveloppe amusante, titillante, apéritive du divin gâteau, le premier élément serait indigestible, inappréciable, non adapté et non approprié à la nature humaine. Je défie qu’on découvre un échantillon quelconque de beauté qui ne contienne pas ces deux éléments.

Peut-on dire que cette définition du beau de Baudelaire vient de celle de Kant ? Ce texte admirable est en grande partie tributaire de Kant même si l’élément éternel pose problème. Dans un autre passage du texte Baudelaire écrit Pour moitié le transitoire, le fugitif, le contingent, pour moitié l’éternel. Avant Kant, le beau était l’éternel. C’était un beau classique qui avait été déterminé et était connu par concept : le nombre d’or, le canon des proportions du corps humain… Il avait été défini lors de la Renaissance italienne au XVe siècle par les académies et en particulier Marsile Ficin, inspirées par le néoplatonisme. Elles avaient énoncée les règles du beau sur la base de l’existence d’une idée du beau.

La modernité de Kant tient dans le fait que le beau n’est plus connaissable par concept puisqu’il est le résultat purement intérieur du jeu créateur des facultés et ne peut être objectivé. Il ne peut plus être enseigné car il n’y a plus de canons, de proportions. L’harmonie ne veut plus rien dire. Seul le sixième sens de la sensibilité esthétique doit juger. Par conséquent, le beau n’étant plus un objet, il n’a plus de stabilité, il est une rencontre entre la sensibilité, l’imagination et l’entendement. Au XVIIIe siècle, le dessin, qui n’était jusque-là qu’un moyen de donner une idée à son commanditaire d’une fresque en préparation, devient un art à part entière. Il en est de même pour l’esquisse. On cherche le premier sentiment produit par les quelques traits qui font apparaître la chose dans l’étonnement du premier coup d’œil. Le beau perd sa forme. Il se dissout dans un jeu de métamorphoses, dans un informe qui ne peut plus être défini de façon intemporelle par des formes classiques susceptibles d’être données en modèles aux élèves dans les académies. Il faut désormais aller en plein air et faire des croquis pour saisir l’instant. L’esthétique cherche le motif qui déclenche le jeu poétique et créateur de la beauté, le fugitif, le transitoire, le contingent. Toutes les roses sont belles n’est pas un jugement esthétique. La rose que je vois ici et maintenant est un jugement esthétique. C’est un absolu sensible dans l’instant.

Cette définition est celle de la modernité. Ce transitoire, ce contingent, ce qui n’est pas du côté de l’éternel, c’est ce que Baudelaire appelle la modernité. Absolument. Ce qui revient à dire que l’invention de la modernité c’est la troisième critique de Kant. Mais là où Kant est vraiment génial, car il écrit sa Critique en 1790, c’est qu’il n’y a pratiquement personne pour répondre à cet art. Parmi les grands artistes, seuls Mozart, Watteau, Fragonard sont modernes. L’art impressionniste n’existe pas encore. Ce qui explique le relatif analphabétisme et le total désintérêt de Kant pour l’art. Il ne connait rien en art, il cite des œuvres complètement tartes et se trompe sur l’auteur et le thème de l’École d’Athènes, fresque extrêmement célèbre au XVIIIe siècle. Kant parle d’un art à venir.

Comment expliquer qu’un texte philosophique exigeant ait eu une telle influence dans le milieu artistique dans les années qui ont suivi ? Kant semble avoir prédit l’avenir. Diderot, déjà, a une attitude esthétique devant la peinture même si le mot esthétique n’apparait pas dans son œuvre. Il se compare à un homme clavecin qui vibre à la sollicitation sensible. Tout le XVIIIe siècle rêve devant la rencontre avec le beau et pense au sujet qui saisit l’objet et qui est lui-même saisi par l’objet. Mais il est néanmoins extraordinaire de voir que Kant ouvre un espace esthétique qui va être exploré par l’art pendant les décennies qui vont suivre. Cela fait de la Critique de la faculté de juger une œuvre tout à fait exceptionnelle dans l’histoire de la philosophie.

Par opposition à Kant, Hegel est un grand penseur de l’art et non de l’esthétique. Il place l’art très au-dessus de la nature. Ces leçons d’esthétique, ainsi nommées à tort par un de ses élèves, sont en fait des leçons sur la philosophie de l’art. Hegel déteste l’esthétique qui est le refus du concept ou du moins la dénonciation de l’incertitude du concept pour saisir cette chose fuyante et subjective qu’est la beauté. Hegel ouvre son cours par une longue critique de l’esthétique. Il est en cela un homme de son temps. Pour lui la beauté dans l’art est l’art néoclassique, c’est à dire la beauté académique définie par le néoplatonisme italien à la fin du XVe siècle, dont Marsile Ficin ou Pic de la Mirandole sont les plus célèbres représentants, avant de se répandre dans toute l’Europe. Héritier de cette tradition, Hegel pense que le beau peut être défini par concept purement a priori.

Il conclut que l’art est chose du passé. Il dit que l’art romantique est fini, pas l’art. Ce qu’il a compris à juste titre c’est que l’art n’est plus le lieu de la révélation de l’absolu. Et que reste-t-il ? Eh bien le fugitif, le transitoire et le contingent, ce qu’il admire dans la peinture hollandaise.

Revenons à Kant. Il évoque dans la troisième critique un sens commun à tous c’est à dire une faculté de juger qui, dans sa réflexion, tient compte du mode de représentation de tout autre homme, afin de rattacher pour ainsi dire son jugement à la raison humaine tout entière. On retrouve ici l’idée de communauté que crée le jugement esthétique. Faut-il en faire, comme Hannah Arendt, une lecture politique. Faut-il voir dans l’esthétique le fondement, l’origine de la politique. Non, pas du tout, du moins chez Kant. Il n’y a malheureusement pas beaucoup de républiques qui ont pu se fonder sur le partage de l’émotion esthétique. Chez Kant, il n’y a qu’une seule citée possible : celle du droit. C’est le droit qui est fondateur de la république et il est lui-même fondé sur la loi du talion, violence contre violence. Le droit a pour mission de redresser l’hostilité des hommes entre eux, produite par leur amour propre et leur vanité, en exerçant une violence contraire. L’esthétique ne fait rien à cela.

Arendt appuie sa lecture avant tout sur le sens commun dont l’esthétique est le lieu d’apparition. Avec ce sens commun, Kant signale notre capacité mentale à entrer dans une communauté. Oui, mais ce n’est pas une communauté politique. Kant recevait des convives toutes les semaines autour d’un repas, de bons vins, il avait de la conversation et jouissait de cette amitié mondaine, de cette capacité à écouter les autres. Cette communauté de partage autour du sentiment esthétique était constituée d’amis choisis et n’avait rien de politique.

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