Commentaire de lecture : La servante écarlate – Margaret Atwood

cropped-cropped-anciennemachineEn lien avec : La servante écarlate – Margaret Atwood.

La servante écarlate est une dystopie crédible. Les prémices de l’intrigue sont à la fois simples et plausibles : l’Occident est confronté à l’effondrement de la fertilité des femmes, conséquence de maladies devenues non maîtrisables et d’accidents industriels responsables de la dissémination de substances chimiques toxiques et radioactives. Dans les années 1980, alors que la Chine mettait en place la politique de l’enfant unique pour lutter contre la surpopulation et tenter de se donner un avenir économique, Margaret Atwood imaginait que les États-Unis devenaient la république de Gilead pour faire face à la menace inverse, le déficit démographique.

On peut avoir une lecture politique du roman. Le sort réservé aux femmes de Gilead, reléguées au rang de simples génitrices, peut être considéré comme une dénonciation du statut de la femme à certains endroits ou à certaines époques, un vaccin social contre le retour le retour de leur l’asservissement dans les sociétés occidentales. Mais il semble possible d’ajouter à la lecture politique du roman une lecture biologique, éclairée par la théorie du Gène égoïste.

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Cette théorie a été popularisée par le livre de Richard Dawkins Le gène égoïste, paru en 1976, qui connut un immense succès dans le monde anglo-saxon où il est aujourd’hui une référence. La France quant à elle passa à côté de cet ouvrage majeur qui explique de façon argumentée et convaincante, l’évolution de la vie sur la Terre, depuis son apparition jusqu’à nos jours, en utilisant de façon élargie la théorie de Darwin. Il est possible que Margaret Atwood, fille de zoologue, canadienne anglophone et sujet britannique ait été inspiré par Darwin et Dawkins.

Rappelons brièvement en quoi consiste la théorie du gène égoïste. Pour éviter tout contresens, précisons avant tout qu’il ne s’agit en aucun cas d’une légitimation génétique de l’égoïsme et qu’elle n’a pas pour contraire la théorie du gène altruiste. Dans ses grandes lignes, elle suppose qu’avant l’apparition de la vie sur la Terre, dans la soupe originelle, des molécules apparurent, par hasard, dotées de la capacité de se dupliquer du fait des propriétés chimiques de la matière. Dans la succession des innombrables cycles de réplication, des erreurs de copies donnaient régulièrement naissance à d’autres réplicateurs possédant des caractéristiques différentes en termes de durée de vie, de vitesse de reproduction et de fidélité au modèle. Parmi ces nouveaux réplicateurs, les plus stables et les plus rapides à se reproduire fidèlement devenaient majoritaires. L’augmentation de leur population était rendue possible par l’utilisation de la matière constitutive des réplicateurs moins performants. Puis, de nouvelles erreurs de copies produisaient à nouveau, de façon aléatoire, des réplicateurs encore meilleurs qui deviendraient, à leur tour, majoritaires. Cette alternance d’erreurs de réplication et de sélection permit l’apparition de structures de plus en plus complexes et efficaces. Ainsi, La théorie du gène égoïste voit dans les gènes les lointains descendant des premiers réplicateurs et dans les êtres vivants des machines qui leurs sont associées, élaborées au hasard de l’évolution, à seule fin d’assurer leur réplication. La conclusion à retenir de cette longue histoire est que les êtres humains, au même titre que tous les êtres vivants, sont programmés par leurs gènes pour se reproduire.

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Margaret Atwood a écrit La servante écarlate au lendemain des années 1960 et 1970, pendant lesquelles le monde occidental avait connu des bouleversements sans précédent en matière de morale et de mœurs : la libération sexuelle, la contraception, le droit à l’avortement, la banalisation du divorce et de l’union libre, l’émancipation des femmes dans le travail et plus généralement dans la société, l’affirmation des droits des homosexuels, le pacifisme et l’antimilitarisme, le rejet des religions établies parfois au profit de spiritualités plus ou moins fantaisistes voire dangereuses, la banalisation de la drogue… Les nouvelles valeurs portées par la jeunesse de l’après-guerre tournées vers le plaisir et le bonheur allaient à l’encontre de l’intérêt des nations. Mais l’Occident pouvait alors se permettre ce luxe. Ses pays, et notamment le premier d’entre eux, les États-Unis, étaient plus puissants que jamais, leur prospérité économique était solide, leurs enfants bien alimentés, leurs armées puissantes et la natalité ne constituait pas une préoccupation. D’un point de vue génétique, les gènes se répliquaient et se diffusaient bien. Les changements intervenant dans la société et les choix de vie nouvellement assumés ne menaçaient pas cette stabilité.

Mais l’effondrement de la fertilité des femmes imaginé par Margaret Atwood est une menace nouvelle et bien plus radicale. Faute de naissances, les pays concernés risquent d’être anéantis et les gènes de leurs habitants de disparaitre. La seule réaction possible est de relancer la natalité par tous les moyens. La sexualité ne doit plus avoir pour objet que la reproduction. Les pratiques sexuelles s’écartant de cet objectif telles que les relations extra-conjugales, l’homosexualité ou l’avortement sont durement réprimées. Le bonheur n’est plus un droit, le plaisir est un crime. Chacun doit être à son poste de combat pour faire face à la menace. La nature biologique reprend ses droits et les humains retrouvent leur condition de machine à répliquer leurs gènes.

Le roman nous montre à quel point une religion adaptée à la situation, exigeante et appliquée avec rigueur est efficace dans ce contexte. Celle de Gilead est, sur bien des points, tout à fait classique. Elle prévoit l’obligation pour chacun de fonder une famille au besoin par des mariages arrangés, interdit le divorce, impose aux couples qui le peuvent de faire des enfants et de les élever en leur donnant des valeurs morales qu’ils transmettront à leur tour. Le rôle des femmes et des hommes sont clairement définis et bornés. La société a été organisée conformément à la parole divine. Aucune discussion n’est donc possible. Ceux qui transgressent les règles peuvent légitimement être persécutés au nom du Seigneur : les traitres au genre dont les pratiques sexuelles ne permettent pas de procréer, les fidèles d’autres religions qui contredisent la foi sur laquelle repose l’organisation sociale… Jusque-là, rien de bien original. Si on examine les valeurs qu’elles véhiculent, on s’aperçoit que les religions visent toutes à renforcer la démographie et la stabilité des sociétés avec lesquelles elles sont liées, c’est-à-dire à favoriser la transmission des gènes de leurs fidèles.

Mais la religion de Gilead doit faire face au problème inédit dans l’histoire de la stérilité d’une grande part des femmes. Elle le résout en puisant son inspiration dans la Bible par la création de la caste des servantes et en instituant les cérémonies d’accouplement. Sur le plan biologique, les gènes des femmes stériles sont perdus mais la transmission de ceux du reste de la population est assurée. La religion a parfaitement joué son rôle en permettant à la loi de la nature de s’exprimer à nouveau.

Quelques passages de l’ouvrage sont explicites sur ce point. Lors d’une discussion entre les deux héros du roman, Defred et le Commandant, ce dernier énonce ce qu’il considère comme des dérives coupables de l’ancienne société : le recours à des moyens indignes pour les femmes de plaire aux hommes tels que la chirurgie esthétique ou les régimes, les mères de familles abandonnées par leur conjoint ou les enfants élevés par des nourrices brutales pour que leur mère puissent travailler et gagner de l’argent. Le Commandant conclut : maintenant elles sont protégées, elles peuvent accomplir leur destin biologique en paix. Quand Defred regrette que l’amour fasse désormais défaut aux relations entre hommes et femmes, le Commandant rétorque : Est-ce que cela valait vraiment la peine de tomber amoureux ? Les mariages arrangés ont toujours aussi bien marché, sinon mieux. Un peu plus tard, il affirme : nous n’avons fait que ramener les choses à la norme de la Nature.

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Face à cette dictature de la reproduction, Defred et certains autres personnages tentent de grappiller quelques miettes de bonheur et de liberté. Ils ont connu le monde d’avant, celui des droits de l’homme, de la lutte des femmes pour l’égalité, de la liberté de conscience, de la liberté sexuelle. Ils considèrent le bonheur comme un but et sa recherche comme légitime.

Ces rebelles sont les ambassadeurs de notre monde occidental actuel. Les valeurs qu’ils défendent sont les nôtres et c’est parce que nous jugeons leur comportement légitime qu’ils nous apparaissent sympathique et que nous nous identifions facilement à eux. Leurs aspirations sont présentées comme naturelles, inhérentes à la nature humaine, moralement et matériellement inaliénables, même par une société totalitaire.

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La servante écarlate présente la lutte, dans un contexte particulier, entre la nature biologique, dont l’unique but est la transmission des gènes, et de la nature humaine qui aspire à la liberté et au bonheur. Ce conflit qui nous habite tous est complexe et non binaire. Nature biologique et nature humaine divergent souvent sans pour autant être étrangères l’une à l’autre. Ainsi, les membres d’une société plongée dans le malheur et l’angoisse se reproduiraient peu, comme l’illustrent les faibles taux de fécondité en temps de guerre. Inversement, la demande de la société et les efforts de la médecine pour favoriser la procréation médicalement assistée depuis 50 ans illustrent la place de la reproduction et de la transmission des gènes dans la quête du bonheur des humains.

Chaque société trouve un point d’équilibre à l’opposition de ces deux natures. Lorsqu’une communauté est faible ou menacée, la nature biologique revient en force. Il faut peupler le pays, fabriquer la force de travail et la puissance militaire nécessaires à sa survie. Toute tentative de s’exonérer de ses missions sociales est une trahison. En revanche, lorsque la sécurité et la prospérité sont là, la nature biologique s’estompe au profit de la nature humaine.

Margaret Atwood nous livre une dystopie qui interpelle chacun d’entre nous, parce que nous sommes à la fois des êtres vivants programmés par nos gènes pour nous reproduire et des humains qui aspirent à la liberté et au bonheur.

La servante écarlate invite aussi à réaliser que chaque totalitarisme prône un retour à ce qu’il désigne comme la loi naturelle, que ce soit le devoir de procréation, la parole divine, la hiérarchie des races ou le socialisme scientifique.

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