Jésus et Israël – Jules Isaac

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Jules Isaac fut un artisan infatigable du dialogue entre le christianisme et le judaïsme. Il rencontra les papes Pie XII et Jean XXIII pour les convaincre de renoncer à l’anti-judaïsme chrétien. Il avait démontré, en tant qu’historien, que cet anti-judaïsme, entretenu dès le plus jeune âge dans l’esprit des fidèles, était sans fondement. L’histoire venait de prouver qu’il pouvait avoir pour conséquences les pires atrocités.

Jésus et Israël s’appuie sur 21 propositions suivies de leur démonstration. Dans la synthèse qui suit, ces propositions sont reproduites in extenso.

Historien suis, nullement théologien, mais disposé à croire qu’à tous égards l’histoire précède la théologie et que la valeur théologique d’un texte demeure subordonnée à sa valeur historique.

L’écriture de l’ouvrage, de 1943 à 1946, a été traversée par la mort de la femme et de la fille de l’auteur, tuées par les nazis, simplement parce qu’elles s’appelaient Isaac.

Au travers de vingt et une propositions, Jules Isaac montre de façon détaillée que le christianisme est né du judaïsme et que l’antisémitisme qu’il a enseigné et entretenu chez ses fidèles depuis le IIe siècle est sans fondement historique.

Résumé de Jésus et Israël de Jules Isaac

INTRODUCTION – REGARD PRELIMINAIRE SUR L’ANCIEN TESTAMENT

1e proposition – La religion chrétienne est fille de la religion juive. Le Nouveau Testament chrétien s’est édifié sur la base de l’Ancien Testament juif. A ce seul titre, le judaïsme doit inspirer le respect.

Le mot Testament signifie Alliance. L’Ancien Testament est le livre saint des Juifs, la révélation progressive de Dieu à son peuple élu. Cette élection, qui impose des devoirs et ne justifie aucun orgueil, choque certains Chrétiens. Mais, comment pourraient-ils rejeter l’Ancien Testament ? Il est en effet le socle du Nouveau Testament dans la mesure où :

  • le séparatisme du peuple élu lui a permis de préserver sa foi au cours des malheurs qu’il a connus après la chute du royaume de Juda,

  • cette préservation de la foi a permis à Jésus de connaître la loi et la morale juives et d’en citer régulièrement les formules dans son enseignement,

  • les Chrétiens considèrent Jésus comme le fils du Père de l’Ancien Testament, ce qui suppose une croyance dans ce texte.

Du point de vue chrétien, l’Ancien Testament est le prologue, charnel et temporel, indispensable au Nouveau Testament, spirituel et éternel. Jésus effectue la liaison entre les deux Alliances.

PREMIERE PARTIE – JESUS, LE CHRIST, JUIF « SELON LA CHAIR »

2e proposition – Jésus, le Jésus des Évangiles, Fils unique et Incarnation de Dieu pour les chrétiens, fut dans sa vie humaine un Juif, un simple artisan juif. C’est là un fait que nul chrétien n’a le droit d’ignorer.

Que ce soient les évangélistes ou saint Paul, tous témoignent que Jésus était juif, de religion mais aussi selon la chair, un ouvrier en bois comme son père, à la fois charpentier, menuisier et charron. Jean affirme que Jésus appartenait à la descendance de David ; Marc et Matthieu relatent la grande sagesse avec laquelle il prenait la parole à la synagogue, suscitant l’étonnement de l’auditoire.

Parallèlement à leur entreprise d’extermination des Juifs, les nazis ont tenté d’aryaniser le christianisme en imposant des théories qui faisaient sourire les historiens sérieux : Jésus n’aurait pas été juif mais galiléen. La Galilée n’étant pas peuplée que de Juifs, il y aurait donc de fortes probabilités qu’il fût aryen. Cette affirmation démentie par les faits et les textes oublie en particulier que les Juifs étaient majoritaires en Galilée.

Tous les catholiques n’éprouvent pas de la gêne concernant la judéité de Jésus. Péguy souligne que tous les prophètes du catholicisme sont juifs, jusqu’à celui qu’il place au sommet de la lignée, Jésus.

3e proposition – Tels que nous pouvons les connaître par les Évangiles, juive était la famille de Jésus, juive était sa mère, juifs leur entourage, leur parenté. Se dire antisémite et chrétien, c’est vouloir joindre l’outrage à la vénération.

Tout d’abord, les membres de la famille et de l’entourage de Jésus portent des noms sémitiques tels que Joseph ou Zacharie. Certains ont été transcrits en grec, en latin puis en français : Marie vient de Mariam ou de Miriam, Élisabeth de Elicheba, Jean de Johanan.

L’Évangile de Luc rapporte que Joseph et Marie respectaient la loi et les traditions juives. Ils allaient fêter la Pâque chaque année à Jérusalem et s’y rendirent pour présenter au Temple Jésus, leur premier né mâle, comme le veut la tradition.

Les Évangiles sont par ailleurs imprégnés de judaïsme. Le texte de Luc, bien qu’il soit le seul évangéliste non juif, contient par exemple en I, 46-55 une salutation de Marie à Elizabeth dont les phrases sont directement tirées de différents passages de l’Ancien Testament.

Comment dans ses conditions se dire chrétien et antisémite sans blasphémer ?

4e proposition – Chaque Jour de l’An, l’Église commémore la circoncision de l’Enfant Jésus. Ce n’est pas sans hésitation ni sans débat que le christianisme naissant s’est affranchi de ce rite, consacré par l’Ancien Testament.

Jésus a été circoncis selon la loi juive, huit jours après sa naissance. Ainsi, le calendrier chrétien fête la nativité le 25 décembre et la circoncision de Jésus le 1er janvier. Symbole de l’Alliance de Dieu avec son peuple, la circoncision a toujours été très importante pour les Juifs qui en font une condition à la conversion au judaïsme. La circoncision des convertis fit l’objet d’un débat entre les premiers chrétiens. Le Concile de Jérusalem auquel participèrent Paul de Tarses, Barnabé d’Antioche, des apôtres suivit l’avis de Paul et Barnabé : la circoncision n’était plus nécessaire. Le christianisme, libéré de cette entrave, prit alors son essor.

La circoncision est une pratique médicale et religieuse adoptée par de nombreuses cultures, présentes et passées. Elle concerne environ 15% de l’humanité. Les antisémites chrétiens ont-ils oublié lorsqu’ils dénigrent la circoncision que Jésus était circoncis ?

5e proposition – L’appellation Jésus-Christ est essentiellement sémitique, bien que de forme grecque : Jésus est un nom juif grécisé ; Christ est l’équivalent grec du terme juif messie.

Jésus, transcription grecque de l’hébreux Yeschoua ou Yehoschoua, signifie Dieu sauve. Il est le nom, relativement rependu à l’époque, que l’ange Gabriel demanda à Marie de donner à son fils. Christ, du grec Christos, signifie Messie ou Oint de Dieu. Jésus-Christ signifie donc Jésus-Messie.

La tradition juive veut que le Messie soit de la descendance du roi David. Qu’en est-il de Jésus ? Saint Paul affirme dans l’Épître aux Romains que Jésus était issu de la Semence de David. Contrairement aux trois Évangiles synoptiques celui de Jean n’en dit rien. Chez Luc et Matthieu, l’ascendance davidique de Jésus passe par Joseph qui n’est que son père adoptif.

Mais aux yeux de Jésus, qu’importe cette ascendance. Ses déclarations montrent que les liens qu’il entretient avec ses disciples sont aussi forts que ceux du sang.

6e proposition – Le Nouveau Testament est écrit en grec. L’Église catholique le cite en latin, un latin de traduction. Mais Jésus, comme tous les Juifs de Palestine auxquels il s’adressait, parlait une langue sémitique, proche parente de l’hébreu, l’araméen.

Les évangiles tels qu’ils nous sont parvenus sont écrits en grec et il n’est pas certain qu’ils aient existé dans une autre langue. En revanche, les discours de Jésus ont été prononcés en araméen, la langue couramment parlée au Ier siècle par les Juifs de Palestine, l’hébreu étant réservé à un usage religieux. Le recueil primitif des Dits de Jésus s’est perdu mais ses paroles dans les Évangiles, traduites de l’araméen en grec, possèdent un caractère littéraire sémitique affirmé, omniprésent dans les paraboles et le rythme poétique.

DEUXIEME PARTIE – L’EVANGILE DANS LA SYNAGOGUE

7e proposition – On se plait à dire qu’à la venue du Christ la religion juive, dégénérée, n’était plus qu’un légalisme sans âme. L’histoire ne ratifie pas cette condamnation. En dépit du légalisme juif et de ses excès, tout à cette époque atteste l’intensité et la profondeur de la vie religieuse en Israël.

La tradition chrétienne enseigne que la foi juive dans la Palestine du Ier siècle était une foi rétrécie, motivée par des intérêts matériels et mesquins, se traduisant par une pratique du culte purement mécanique. Cette vision monolithique ne rend pas compte des nombreuses facettes de la société juive ni de la ferveur de sa foi. Si le haut sacerdoce de Jérusalem, les Sadducéens, détenaient pouvoir et richesses, cette caste orgueilleuse ne constituait qu’une petite fraction de la population juive, sans influence sur la pratique du culte.

Les Pharisiens, membres du parti des dévots vivaient comme une caste à l’écart de la masse qu’ils considéraient comme impure. Ils jouaient le rôle de guides en matière de religion. Si certains pratiquaient le culte de façon ostentatoire et hypocrite, nombreux étaient ceux qui possédaient une foi sincère et faisaient vivre le judaïsme, comme les six mille Pharisiens qui refusèrent courageusement de prêter serment à l’empereur païen qu’Hérode voulait leur imposer. Les Zélotes combattaient quant à eux les armes à la main l’occupant romain avec pour seule perspective d’être brûlés ou crucifiés.

Ils comptaient parmi eux Simon, l’un des douze apôtres. Enfin, de nombreuses sectes cohabitaient comme celles des Fils de la Nouvelle Alliance ou les Esséniens dont les pratiques étaient rigoureuses et exigeantes. Enfin, l’ardente parole de Jean le Baptiste et l’ascétisme de ses disciples témoignaient d’une grande ferveur religieuse.

Ainsi, la foi juive était vivante et foisonnait d’idées et de pratiques.

8e proposition – L’enseignement de Jésus s’est fait sans le cadre traditionnel du judaïsme. Selon une très libérale coutume juive, « le fils du charpentier » a pu parler et enseigner dans les synagogues ; à Jérusalem, dans le Temple même.

En reprochant à la Synagogue son aveuglement, le christianisme oublie à la fois ce qu’elle était et ce que l’Église lui doit. Au 1ersiècle, le Temple de Jérusalem était l’unique sanctuaire du culte juif où étaient célébrées les fêtes religieuses. Les synagogues étaient des lieux de réunions destinées à nourrir collectivement la foi des fidèles par la prière, le chant, la lecture et l’explication de la Loi. Ces pratiques servirent de matrice à celles instituées plus tard dans les églises et les mosquées.

Dans le cadre de la coutume juive, Jésus put parler et commenter la Loi dans les synagogues mais aussi dans le Temple, s’adressant ainsi à un grand nombre de fidèles. Après lui, ses apôtres continuèrent à diffuser sa parole dans les synagogues qui ont ainsi joué un rôle primordial dans la diffusion du christianisme naissant.

9e proposition – Né « sous la Loi », Jésus a vécu sous la Loi (juive). En a-t-il voulu, prononcé, ou annoncé l’abrogation ? Beaucoup d’auteurs l’affirment, mais leurs affirmations débordent, déforment ou démentent les textes évangéliques les plus essentiels.

Une certaine tradition chrétienne et de nombreux auteurs chrétiens, comme Renan, enseignent que Jésus aurait abrogé la Loi de Moïse ainsi que les pratiques du culte jérusalémite, conférant au judaïsme un statut transitoire. Les Évangiles montrent le contraire à de nombreuses reprises et notamment :

  • en chassant les marchands du premier parvis du Temple où ils étaient tolérés, Jésus montre qu’il considère le lieu comme sacré,

  • si Jésus place les commandements d’amour, de charité, de moralité et de justice au-dessus des rituels de la Loi, les Évangiles montrent qu’il ne s’opposait à aucun rite : il célébrait lui-même le sabbat et les fêtes juives dans les synagogues ou au Temple, portait sous son habit un tsitsith, tresse de laine aux quatre coins de ses vêtements, en souvenir des commandements de Dieu, conformément à la Loi et, à la veille de sa Passion, il donna des instructions pour la célébration de la Pâque,

  • à un scribe qui lui demandait quel est le premier des commandements, Jésus répondit que c’est Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur, et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de tout ton esprit et de toute ta force, le Schema Israël, et ajouta Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Marc, XII, 28-31

  • Jésus a déclaré ne pas être venu pour abolir la Loi mais pour l’accomplir et qu’Il est plus facile que le ciel et la terre passent, que ne tombe un seul (trait de lettre) de la loi. De nombreux commentateurs ont donné au verbe accomplir le sens d’abroger. Le mot araméen prononcé est perdu mais le verbe grec pléroôsaï à la voie active, utilisé dans les Évangiles, signifie remplir, féconder. Il n’exprime en rien une volonté d’en finir avec la loi juive,

  • enfin, les Actes des Apôtres témoignent qu’après la mort de Jésus, les apôtres ont continué à respecter rigoureusement la Loi juive.

Ces éléments du Nouveau Testament montrent que Jésus a respecté la Loi juive jusqu’à sa mort humaine.

10e proposition – Rien de plus vain que d’opposer l’Évangile au judaïsme, cet Évangile prêché par Jésus dans la synagogue et dans le Temple. La vérité est que, par toutes leurs racines, L’Évangile et la tradition évangélique se rattachent étroitement à la tradition juive.

S’il est faux de prétendre que l’Évangile doit peu au judaïsme comme de lui dénier toute originalité par rapport à la tradition juive, les attaches de l’Évangile au judaïsme sont innombrables. En voici quelques exemples :

  • avant d’exercer son ministère, Jésus se retire et jeûne 40 jours dans le désert, à l’instar de Moïse qui avait jeûné 40 jours sur le mont Sinaï,

  • lorsque dans le désert Jésus est tenté par Satan, il cite le Deutéronome à plusieurs reprises : l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu; tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ; ou encore Retire toi Satan ! Car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul,

  • les Béatitudes reprennent ou reformulent de nombreux textes de l’Ancien Testament sur la consolation que Dieu accordera aux humbles, à ceux qui sont persécutés pour avoir agi de façon juste, aux innocents… Comme dans l’Ancien Testament, ces phrases débutent souvent par Heureux ceux…

  • lorsque Jésus répond à ses disciples qui l’interrogent sur la bonne façon de prier, il reformule des passages de l’Ancien Testament : une pratique dans l’intimité de la chambre, la sanctification de Dieu le père et sauveur, peu de demandes mais portant sur des choses importantes,

  • sans aller jusqu’à affirmer que Jésus était Essénien, ses paroles témoignent de l’influence de cette secte : condamnation du serment, mépris des richesses terrestres, respect de l’autorité politique (rendre à César ce qui est à César), règles missionnaires,

  • les paroles de Jésus présentent également des affinités pharisiennes, la plus marquante étant sa phrase : Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le aussi pour eux, car telle est la Loi des Prophètes directement inspirée par celle du maitre pharisien Hillel : Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fit : c’est là la loi, le reste n’est que commentaire.

Ces exemples montrent à quel point l’enseignement de Jésus a pour racine la tradition juive.

TROISIEME PARTIE – JESUS ET SON PEUPLE

11e proposition – Les auteurs chrétiens oublient volontiers qu’au temps de Jésus la Dispersion juive était un fait accompli depuis plusieurs siècles. La majeure partie du peuple juif ne vivait plus en Palestine.

La tradition chrétienne enseigne que le peuple juif dans sa masse n’a reconnu ni la messianité ni la divinité de Jésus et l’a finalement crucifié ; à ce titre, il est le peuple déicide. Pourtant, à l’époque de Jésus, la plus grande partie du peuple juif ne vivait plus en Palestine.

La Dispersion du peuple juif commença en 722, avec la destruction, par Sargon, l’assyrien, du royaume d’Israël regroupant les descendants de 10 des 12 tribus formant le peuple hébreu. Ces tribus s’assimilèrent sans laisser de trace. En 586, Nabuchodonosor, le chaldéen, détruisit le royaume de Juda, où vivaient les descendants des tribus de Juda et de Benjamin. Le peuple de ce second royaume fut déporté en Babylonie où il resta fidèle à sa foi, avant d’être autorisé à rentrer en Palestine en 538. Un grand nombre de Juifs restèrent toutefois en Chaldée où ils s’étaient implantés. De plus, avant et après la destruction du royaume de Juda, de nombreux Juifs s’installèrent en Égypte où les Pharaons les regroupèrent en colonies militaires. Nombres d’entre eux furent capturés, vendus comme esclaves, affranchis, envoyés en Asie Mineure ou en Cyrénaïque. Finalement la présence juive s’étendit à tout le monde ancien. Jérusalem restait la capitale religieuse du judaïsme et la Palestine sa terre sainte mais, selon des évaluations approximatives, entre un demi-million et deux millions de juifs y vivaient, alors que la Diaspora représentait environ quatre millions d’individus dont un million en Égypte.

12e proposition – On n’a pas le droit d’affirmer que le peuple juif « dans sa masse » a repoussé Jésus. Il est infiniment probable que le peuple juif « dans sa masse » ne l’a même pas connu.

Les Juifs dans leur masse ont-ils pu être en mesure de recevoir la parole de Jésus ? Parmi les Juifs de la Diaspora qui constituaient la majorité du peuple hébreu, quelques centaines de milliers de pèlerins se rendaient chaque année à Jérusalem pour la Pâque. D’après les Évangiles, Jésus a passé entre un et quelques jours dans cette ville avant sa passion. Même si son séjour a été un peu plus long, il est peu probable qu’il ait pu, en un temps aussi court, délivrer son message à ces pèlerins dont la plupart ne parlaient pas comme lui l’araméen mais le grec. Quant au Juifs de Palestine, comment aurait-il pu les convertir en profondeur alors que son ministère n’a duré qu’entre un et trois ans, les Évangiles étant discordants sur ce point. Comment aurait-il pu donner une foi solide à tant d’individus en si peu de temps alors que ses apôtres ont eux-mêmes fait preuve d’une foi chancelante lors de son arrestation et de sa Passion.

Sur le plan des lieux, les Évangiles indiquent que Jésus a prêché en Galilée mais ne citent que quelques villes alors que, d’après Flavius Josèphe le pays comptait plus de deux cents localités importantes et quinze villes fortes. Jésus quitta ensuite la Galilée pour la Judée et Jérusalem où il fut très vite arrêté. Rien n’atteste donc qu’il ait visité de nombreuses villes pour porter sa parole.

L’immense majorité de la population juive contemporaine de Jésus n’a donc matériellement pas pu le connaître ni recevoir son message.

13e proposition – Mais, partout où Jésus a passé, partout – sauf de rares exceptions – le peuple juif lui a fait un accueil enthousiaste, au témoignage des Évangiles. S’est-il, à un moment donné, retourné contre lui ? On l’affirme plutôt qu’on ne le prouve.

Catholiques et Protestants s’accordent pour affirmer que les Juifs seraient restés sourds aux paroles de Jésus et l’auraient repoussé. Ces affirmations sont pourtant contraires aux textes des Évangiles.

Les Synoptiques tout d’abord décrivent Jésus prêchant devant des foules nombreuses, guérissant les malades, multipliant les pains à deux reprises. Partout en Galilée, Jésus fut reçu avec enthousiasme sauf à Nazareth, sa ville, où ceux qui avaient côtoyé sa famille ne voulurent pas reconnaitre son autorité à la synagogue. Après cet événement, il déclara que nul n’est prophète en son pays. En Judée, Jésus trouva aussi une foule enthousiaste et son entrée à Jérusalem fut triomphale. Les grands-prêtres et les pharisiens qui voulaient faire taire sa voix originale ne tentèrent rien pour le faire disparaitre par crainte d’une émeute à l’approche de la Pâque.

Plutôt que de reprocher au peuple juif de ne pas s’être massivement converti, ne serait-il pas plus juste de considérer que c’est en son sein que le christianisme trouve ses fondations et ses premiers fidèles ?

L’Évangile de Jean ensuite. Elle surprend d’abord en mettant à distance le peuple juif, auquel appartenait pourtant Jean, par des expressions telles que la fête des Juifs, ou la Pâque des Juifs… Par ailleurs, il est capital pour la compréhension du texte de réaliser que l’évangéliste désigne par les Juifs indifféremment le peuple juif dans son ensemble et les ennemis de Jésus alors que les Synoptiques sont plus précises et nomment ces ennemis : les grands-prêtres, les scribes, les Pharisiens et les anciens. Ainsi, le texte de Jean décrit tout à la fois le bon accueil que la foule fait à Jésus et son rejet par les Juifs, c’est-à-dire les dignitaires. Cette confusion volontaire entre la foule juive et ses dirigeants a été à l’origine de bien des malentendus et d’accusations injustifiées. Une fois cette précaution de lecture prise en compte, il apparait dans l’Évangile de Jean, comme dans les Synoptiques, que Jésus fut accueilli chaleureusement par le peuple.

14e proposition – En tout cas, on n’a pas le droit d’affirmer que le peuple juif a rejeté le Christ ou Messie, qu’il a rejeté le Fils de Dieu, avant d’avoir prouvé que Jésus s’est révélé comme tel au peuple juif pris « dans sa masse » et qu’il a été repoussé comme tel. Or les Évangiles nous donne quelques sérieuses raisons d’en douter.

Des siècles durant, les théologiens chrétiens ont accusé les Juifs d’avoir, par orgueil, hypocrisie et matérialisme, rejeté Jésus sans reconnaitre en lui le Messie et le fils de Dieu. Qu’en disent les textes ?

Messie, de l’hébreu Mâschiah, Christos en grec, désigne celui qui a reçu l’onction divine. Selon une croyance tardive du judaïsme, il est celui par lequel Dieu triomphera de l’idolâtrie païenne et imposera sa loi au monde. La croyance messianique la plus répandue se fonde sur la promesse que Dieu fit à David de mettre sa descendance à jamais sur le trône d’Israël. Cette généalogie conférait au Messie un caractère terrestre et spirituel. Il devait à la fois rassembler le peuple juif, dominer ses ennemis et faire advenir le royaume de Dieu.

Sous le joug de Rome, si les Juifs gardaient à l’esprit la mission spirituelle du Messie, ils attendaient avant tout un libérateur. Cela leur fut reproché par le christianisme. Pourtant comment les en blâmer ? Pourquoi auraient-ils dû séparer la mission temporelle et la mission spirituelle du nouveau David ?

Pour légitimer son reproche, l’Église pointa un texte de l’Ancien Testament dans lequel le second Isaïe décrit un homme de douleur méprisé, humilié mais promis à une grande postérité comme serviteur de Dieu. Comment les Juifs avaient-ils pu ne pas y reconnaître le Messie Jésus ? La concordance avec Jésus est certes frappante mais ce serviteur n’a rien de commun avec le Messie attendu, descendant du glorieux David, désigné pour faire régner la loi de Dieu sur la Terre. Les disciples eux-mêmes n’ont pas fait le rapprochement et Les Évangiles synoptiques relatent leur incompréhension lorsque Jésus leur annonce son supplice et sa résurrection à venir. Pour tout Juif contemporain de Jésus, y compris ses disciples, une messianité douloureuse était inconcevable.

Par ailleurs, les expressions Fils de Dieu et Fils de l’homme utilisés par Jésus pour revendiquer sa messianité sont incompréhensibles pour les Juifs de son époque. Dans l’Ancien Testament, l’expression Fils de Dieu désignent les anges ou le roi David, mais toujours dans un sens métaphorique. Que Dieu eut un fils au sens charnel était inconcevable dans le théologie juive. Quant à l’expression fils de l’homme, elle est utilisée dans l’Ancien Testament pour désigner un homme dans sa condition misérable comparée à la grandeur divine. L’unique exception concerne un songe de Daniel dans lequel un être céleste désigné Fils de l’homme reçoit de Dieu domination, gloire et règne sur tous les peuples. Mais rien ne dit qu’il s’agit du Messie. De plus qui connait ce texte ? Il y a peu de chance que la foule ait compris cette expression obscure et ambiguë.

Dans un passage fondamental des Évangiles synoptiques, alors qu’il est à Césarée, Jésus demande à ses disciples ce qu’on dit de son identité. Pierre lui répond que les foules disent qu’il est un prophète. Il demande alors à ses disciples qui ils pensent qu’il est. Pierre lui répond qu’il est le Messie et, seulement chez Matthieu, le Fils de Dieu. Jésus conclut en enjoignant ses disciples de garder le silence sur sa messianité. Ainsi, Jésus est considéré comme un prophète par les Juifs, non comme le Messie, et il veut garder secrète sa messianité.

Curieusement, dans d’autres passages des Évangiles synoptiques, Jésus est appelé par des gens qui le croisent Fils de David, en référence à l’ascendance du Messie. Plus inexplicable encore, dès le début de l’Évangile de Jean, Jésus se présente comme le Messie et le Fils de Dieu. Ces contradictions n’ont été levées par aucun théologien mais la plupart d’entre eux donne du crédit au secret messianique des Synoptiques. Jésus revendiqua finalement sa messianité très tardivement, en entrant dans Jérusalem sur un ânon, selon les prophéties de Zacharie relatives au Messie.

Dans ces conditions, comment le peuple juif pouvait-il reconnaitre le Messie en Jésus, lui qui était si éloigné de l’image glorieuse qu’il s’en faisait, qui se désignait par le Fils de l’Homme, une expression obscure sans lien apparent avec le Messie et qui ne se présentait pas comme tel ? La fraction du peuple juif qui a connu Jésus n’a pu l’admirer que comme un prophète, compte tenu des miracles dont elle avait été témoin. Pourtant, l’Église voulut condamner les Juifs et leur esprit charnel qui ne leur aurait pas permis de comprendre la nature purement spirituelle de Jésus.

15e proposition – On prétend que le Christ aurait prononcé l’arrêt de condamnation et de déchéance du peuple juif. Et pourquoi donc, démentant son évangile de pardon et d’amour, eût-il condamné son peuple, le seul auquel il ait voulu s’adresser, son peuple, où il trouvait, avec des ennemis acharnés, des disciples fervents, des foules adorantes ? Il y a toutes les raisons de croire que le vrai condamné est le vrai coupable, un certain pharisaïsme qui est de tous les temps et de tous les peuples, de toutes les religions et de toutes les Églises.

Les traditions catholique et protestante affirment que Jésus aurait rejeté le peuple juif. Qu’en disent les textes ?

Tout d’abord, il apparait que Jésus est venu exclusivement pour son peuple et que c’est à lui seul qu’il s’adresse, comme en témoignent plusieurs passages des Évangiles :

  • Matthieu X,5-6 : Jésus ordonne à ses apôtres : N’allez point vers les Gentils, n’entrez point dans les villes des Samaritains, allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël,

  • Matthieu, XV, 21-28 : Jésus dit à une chananéenne qui lui demandait de sauver son enfant possédé : Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. … il n’est pas bien de prendre le pain de ses enfants [les Juifs] et de le jeter aux chiens [les Gentils]. L’humilité de la réponse, Oui, Seigneur, mais les chiens sous la table mangent les miettes des enfants, émut Jésus qui guérit l’enfant. Marc, VII, 24-90 donne une version approchante,

  • Matthieu XIX, 28 et Luc XXII,30 : Jésus promet à ses apôtres douze trônes d’où ils jugeront les Douze tribus d’Israël, laissant supposer que seuls des Juifs seront accueillis dans le Royaume.

Ces passages montrent que Jésus s’est adressé à son peuple et excluent un quelconque rejet par celui qui, imprégné de l’Ancien Testament, a enseigné dans les synagogues et le Temple, s’est entouré de douze apôtres juifs avec qui il a fêté sa dernière Pâque et qui a reçu l’admiration et l’amour des masses juives.

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Dans les décennies qui suivirent la crucifixion, les tensions entre le judaïsme et le judéo-christianisme, considéré par le premier comme une secte, se retrouvent sous différentes formes dans les Évangiles. Seule une analyse précise des textes peut permettre de connaitre la position de Jésus envers son peuple.

Dans les Évangiles, les passages relatifs aux relations directes de Jésus avec les Gentils sont rares. Le principal, lourd de conséquences dans la tradition chrétienne, raconte l’épisode d’un centurion à Capharnaüm, acquis à la cause juive, demandant à Jésus de guérir son serviteur malade. Touché par son humilité Jésus accepta et déclara :

  • Matthieu, VIII, 5-13 : En vérité, je vous le dis, je n’ai trouvé autant de foi chez personne en Israël. Et je vous dis que beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident qui seront à table avec Abraham, Isaac et Jacob dans le royaume des cieux, et les fils du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures, où il y aura des pleurs et des grincements de dents,

  • Luc, VII, 1-10 : Je vous le dis, même en Israël, je n’ai pas trouvé une telle foi. Luc, XIII, 28 et 29, dans un autre contexte Jésus déclare : Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ; car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer, et ne pourront pas…Alors vous vous mettrez à dire : nous avons mangé en ta présence, et bu, et tu as enseigné sur nos places. Et il répondra : je vous le dis, je ne sais d’où vous êtes. Retirez-vous de moi, tous artisans d’iniquité. Là il y aura des pleurs et des grincements de dents, lorsque vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et vous jetés dehors. Et il en viendra de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi, et ils prendront place à table dans le royaume de Dieu. Et voici, il y en a des derniers qui seront les premiers, des premiers qui seront les derniers.

Le texte de Matthieu, interprété abondamment comme une condamnation sans appel de tout le peuple juif, est corrigé par celui Luc qui fait porter la condamnation sur ceux qui, parmi les Juifs, ont fait preuve d’iniquité. La cohérence du texte de Matthieu avec celui de Luc ainsi qu’avec le contexte rappelé plus haut impose toutefois cette seconde interprétation. L’épisode du centurion devient alors clair : il y a de la place dans le Royaume de Dieu pour les Gentils et les Juifs qui s’en seront montré dignes par leur foi.

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Après ces textes concernant Jésus et les Gentils, examinons pourquoi certaines paraboles sont souvent utilisées à l’appui de la thèse de la réprobation du peuple juif.

Tout d’abord, les Évangiles synoptiques convergent sur le fait que Jésus avait dévoilé à ses disciples le mystère du royaume de Dieu. Mais pourquoi usait-il de paraboles hors de ce cercle ? Pour Marc, VI, 10-12, et Luc, VIII, 9-10, Jésus utilise les paraboles pour que les Juifs qui l’avaient rejeté ne le comprennent pas ; pour Matthieu, XIII, 10-15, c’est parce qu’ils ne comprenaient pas son message qu’il parle par paraboles. Jean pour sa part ne fait aucun lien entre son reproche aux Juifs d’avoir rejeté leur messie et l’usage de paraboles. Les quatre Évangiles voient dans l’attitude des Juifs la réalisation d’une prophétie d’Isaïe, VI, 9-10, interprétée comme endurcissement du peuple et refus de se convertir.

Ces textes sur l’usage des paraboles ont donné lieu aux interprétations suivantes :

  • un aveuglement providentiel destiné à humilier les Juifs avant de les punir d’être resté sourd à la parole du Messie, afin de les déchoir de leur position d’interlocuteurs de Dieu,

  • une nouvelle chance donnée au Juifs de se convertir en stimulant leur intelligence.

Trois remarques s’imposent :

  • Jésus n’a sûrement pas voulu aveugler, humilier et punir les foules aimantes qu’il avait rencontrées,

  • Jésus utilise des paraboles tout au long de son ministère pour parler à la foule comme à ses apôtres,

  • Marc a pu rédiger avec maladresse son texte, dont Luc s’est inspiré, de sorte que Jésus n’aurait pas dit ce qu’affirme Marc, ce qui serait en cohérence avec le reste du texte.

Les tenants de la réprobation du peuple juif par Jésus se réfèrent principalement aux trois paraboles suivantes :

  • Les invités récalcitrants – Matthieu, XXII, 1-14 et Luc, XIV, 15-24 : un roi avait fait préparer un festin pour le mariage de son fils. Mais lorsque ses domestiques appelèrent les convives, ceux-ci restèrent à leurs occupations. Alors le roi demanda qu’on invitât des gens rencontrés dans les rues et sur les routes et la fête eut lieu avec ces invités de remplacement.

  • Les vignerons homicides – Marc, XIII, 1-12, Matthieu, XXI, 33-46, Luc, XX 9-1 : Jésus devant les grands-prêtres, scribes et pharisiens raconta qu’un homme confia sa vigne à des vignerons avant de quitter le pays. Plus tard, il envoya à plusieurs reprises des domestiques pour prendre sa part de raisin. Chaque fois les domestiques furent battus ou tués. Finalement il envoya son fils bien aimé qui fut à son tour mis à mort. Finalement, l’homme confia la vigne à d’autres vignerons après avoir tué les premiers.

  • Le figuier desséché – Marc, XI, 12-14 et 20-23, Matthieu, XXI, 18-22 : Jésus ayant voulu manger les figues d’un figuier, alors que ce n’était pas la saison, constata qu’il n’avait que des feuilles. Il maudit l’arbre qui se dessécha. Luc, XIII, 6-9 : un homme ayant planté un figuier dans sa vigne constata qu’il ne donnait pas de fruits et ordonna qu’on l’abatte. Son jardinier le convainquit de le laisser encore une année en lui donnant du fumier.

Chaque parabole fait l’objet de la même interprétation : le peuple juif est déchu, remplacé par les Gentils, car il s’est montré indigne de demeurer le peuple de Dieu. Mais à chaque fois, la même objection s’impose : la condamnation s’adresse aux ennemis de Jésus, membres du Sanhédrin et pharisiens hypocrites, mais rien dans les textes ne permet d’affirmer qu’il a prononcé une quelconque déchéance ni le remplacement du peuple juif. Concernant la parabole du figuier, comment imaginer que Jésus ait pu comparer le peuple juif à un arbre sans fruit, ce peuple dont il est lui-même issu comme ses apôtres et qui a donné tant de prophètes.

D’autres textes encore ont été interprétés dans le sens de la déchéance et de la condamnation du peuple juif, parmi lesquels des promesses de châtiment de Dieu concernant Jérusalem. Chaque fois les exégètes chrétiens ont étendu à l’ensemble d’Israël les menaces et les reproches l’encontre de l’oligarchie dirigeante du judaïsme. Dans de nombreux passages des Évangiles, Jésus condamne sans ambiguïté les pharisiens hypocrites, les gens riches attachés aux biens terrestres, ceux qui recherchent les honneurs ou font preuve d’orgueil doctoral. Ils sont juifs, comme le sont ses apôtres, ceux qui l’ont aimé ou admiré et plus généralement ceux à qui il s’est adressé.

QUATRIEME PARTIE – LE CRIME DE DÉICIDE

16e proposition – Dans toute la chrétienté, depuis dix-huit cents ans, on enseigne couramment que le peuple juif, pleinement responsable de la Crucifixion, a commis le crime inexpiable de déicide. Il n’est pas d’accusation plus meurtrière, et, effectivement, il n’en est pas qui ait fait couler plus de sang innocent.

L’accusation de déicide que le christianisme profère à l’encontre du peuple juif dans son intégralité depuis 18 siècles est un mélange d’érudition et d’une perversité dont Auschwitz est le point culminant. Pourtant, les textes des Évangiles n’accusent jamais les Juifs mais les membres du Sanhedrin, les grands-prêtres, les riches…

Les Actes des Apôtres décrivent l’essor vertigineux du christianisme naissant. Après un siècle d’existence, il avait rompu avec la Loi de Moïse pour se tourner vers la Gentilité, il était passé de l’exclusivisme à l’universalité. Il rompit alors rapidement ses liens avec le judaïsme, désignant le peuple juif comme responsable de la mort de Jésus et à ce titre peuple maudit. L’antisémitisme présent dans les Évangiles s’amplifia sur la base de cette accusation. Lorsque l’Empire devint chrétien, toute retenue disparut et le mot déicide fut prononcé par Constantin lui-même.

Les Pères de l’Église tel saint Jean Chrysostome furent particulièrement injurieux. Les violences matérielles firent écho aux violences verbales. Les incendies de synagogues se multiplièrent. L’enseignement religieux, la liturgie, les prêtres entretenaient chez les fidèles une profonde haine des Juifs, illustrée par la prière du vendredi saint Oremus et pro perfidis Judaeis : prions aussi pour les Juifs perfides.

Au Moyen Age, l’alliance de l’Église et de l’État conduisit à une législation anti-juive. L’accusation de déicide justifiait les pires humiliations, des plus hautes autorités de l’Église jusqu’au peuple.

Luther, du côté de l’Église réformée, avait espéré, comme Mahomet avant lui, rallier les Juifs à sa cause, mais après 10 ans d’insuccès, il eut à son tour les mots les plus durs à leur encontre, déclarant que s’il se trouvait quelque juif pieux à baptiser, il le conduirait sur le pont de l’Elbe, lui attachera une pierre au cou, et le précipiterait dans le fleuve en disant Je te baptise au nom d’Abraham.

Bossuet, évêque de Maux, se réjouit de la destruction de Jérusalem et du Temple en 70 par Titus, interprétant le massacre des Juifs par les Romains puis leur dispersion comme la punition divine pour leur crime. Bossuet faisait erreur : la dispersion avait eu lieu bien avant et aucune nouvelle dispersion n’eut lieu après 70.

Les révolutions permirent ensuite aux Juifs d’accéder à la liberté politique. Toutefois, l’animosité, les préjugés et les condamnations restèrent vives au sein des communautés catholiques et protestantes. Les accusations restaient les mêmes : ne pas avoir reconnu Jésus comme le Messie et l’avoir crucifié, comme si les apôtres et les premiers chrétiens n’avaient pas été juifs. Israël était comparé à Caïn ou à Judas. La destruction de Jérusalem de 70 et la prétendue dispersion étaient toujours considérées comme une punition divine. L’enseignement religieux destinés aux enfants comme les manuels de formation des prêtres accusaient le peuple juif du crime inexpiable de déicide, accusation reprise dans la littérature sans aucune mesure. L’antisémitisme, savamment entretenu dans l’esprit des fidèles, dès leur plus jeune âge, préparait les crimes du nazisme.

17e proposition : Or Jésus dans les Évangiles a pris soin de désigner par avance les auteurs responsables de la Passion : pontifes, notables et docteurs, espèce commune dont aucune nation n’a le monopole, la nation juive pas plus que les autres.

Marc, VIII,31 ; IX, 31 ; X, 32-33, Matthieu, XVI, 21 ; XVII, 22-23 ; XX,17, Luc, IX,22 ; IX, 43-44 et XVIII, 31-32 rapportent que Jésus annonça aux apôtres sa Passion et sa résurrection à venir, désignant alors explicitement ceux qui le condamneraient à mort : les grands-prêtres, les scribes, les anciens. Le quatrième Évangile utilise comme à son habitude le terme les Juifs pour désigner les coupables.

La tradition chrétienne considère que les grands-prêtres, les scribes et les anciens, en tant qu’élite du judaïsme, étaient représentatifs du peuple qui, à ce titre, porte la responsabilité de la mort de Jésus. Il convient d’examiner la réalité historique de cette hypothèse et de préciser qui étaient les scribes, les grands-prêtres et les anciens.

Les scribes étaient les docteurs de la Loi et jouissaient d’un grand prestige. La plupart étaient pharisiens, certains d’entre eux participaient au pouvoir politique et siégeaient au Sanhedrin, conseil gouvernemental et cour de justice. D’après les Évangiles, des scribes et des pharisiens reprochaient à Jésus de ne pas respecter strictement les rites, notamment le sabbat, son indulgence pour les pêcheurs, ses prétentions messianiques et l’usurpation de l’autorité de Dieu. En réponse, Jésus leur reprochait de manquer aux commandements essentiels de la Loi : la justice, la miséricorde et la foi. Toutefois, les Évangiles décrivent aussi des relations cordiales entre Jésus et certains pharisiens. Il est plus que vraisemblable que Jésus condamne les faux dévots, ceux qui recherchent l’argent et les honneurs, des personnages qui existent dans toutes les religions. En outre pharisiens et scribes ne représentaient une petite partie du peuple juif.

Les grands-prêtres constituaient une oligarchie exerçant à Jérusalem un pouvoir politique et religieux des plus fermés et des plus conservateurs, ce qui leur valait la détestation du peuple. Le plus haut dignitaire religieux qui présidait le Sanhédrin était choisi par le procurateur de Judée, toujours au sein de quatre mêmes familles. Susceptible d’être démis à tout moment, la durée de sa charge dépendait de son degré de soumission à l’occupant romain. Kaïphe, qui présidait le Sanhédrin à l’époque de la crucifixion, resta à ce poste 18 ans… Si les grands-prêtres ont pris la décision de faire mourir Jésus qui menaçait leur pouvoir, il n’est absolument pas légitime de voir en eux des représentants du peuple.

Enfin, les anciens, formaient la caste laïque des notables de Jérusalem, attachés à leur statut à leurs biens, en conséquence très conservateurs. Eux non plus, au regard de leur nombre, ne peuvent être considérés comme représentatifs du le peuple.

Enfin, grands-prêtres, anciens et scribes composaient le Sanhédrin. En désignant ceux qui le composaient Jésus désigne ce Grand Conseil et en aucun cas tous les scribes et les pharisiens ni tout le peuple juif.

18e proposition : Jeanne d’Arc aussi a été condamnée par un tribunal de grands-prêtres et de scribes – qui n’étaient pas Juifs – mais après un long procès dont nous possédons le texte authentique et complet. Il n’en est pas de même du procès de Jésus, expédié en quelques heures et connu seulement par ouï-dire : aucun texte officiel, aucun témoignage contemporain (de l’événement) n’est parvenu jusqu’à nous.

Sur le plan de la foi, le procès de Jésus est unique ; sur le plan de l’histoire, il mérite d’être comparé à celui de Jeanne d’Arc. Tout d’abord, les hauts dignitaires de l’Église qui jugèrent Jeanne sont semblables aux membres du Sanhédrin, l’évêque Cauchon est le fils spirituel de Kaïphe. Jeanne, comme Jésus furent condamnés pour hérésie et parce que leur popularité menaçait la religion dominante de leur temps. Mais lorsque Jeanne fut réhabilitée, seuls les juges qui l’avaient condamnée, au terme d’un procès de quatre mois dont nous connaissons tout, ont porté la responsabilité de sa mort. En revanche, la responsabilité de la mort de Jésus a été rejetée pour toujours sur tout le peuple juif, pour un jugement rendu par le Sanhédrin, sans témoins, en moins de 24 heures.

Par ailleurs, les Évangiles ont été écrits longtemps après les faits. Entre 30 et 40 ans pour les Synoptiques, entre 60 et 70 ans pour celui de Jean. Certains textes ont été déformés par les copistes voire inventés comme la fin de l’Évangile de Marc. Enfin, ils ont été rédigés à une époque où accuser les juifs de la mort de Jésus permettait aux chrétiens de s’émanciper du judaïsme et de ménager leurs relations avec l’occupant romain. Ainsi, sans nier l’intérêt historique des Évangiles, on ne peut pas les considérer comme des textes historiques.

Les quatre évangiles divergent sur de nombreux point notamment concernant la Passion :

  • Marc et Matthieu relatent que Jésus fut arrêté, condamné et exécuté le 1er jour de la Pâque, le 15 du mois de Nisan. Chez Jean, la Passion eut lieu le 14, la veille de la Pâque,

  • les Synoptiques relatent que c’est la police juive aux ordres du Sanhedrin qui procéda à l’arrestation. Chez Jean, elle est accompagnée de la troupe romaine,

  • d’après les Synoptiques, Judas désigna Jésus par un baiser aux hommes qui venaient l’arrêter. Chez Jean, Jésus se désigne lui-même et par deux fois,

  • d’après Marc et Matthieu, Jésus aurait comparu devant le Sanhédrin le soir de son arrestation puis le lendemain matin, d’après Luc, seulement le matin. Jean ne parle pas de procès. Il ne relate qu’une audition chez Hanan, beau-père et prédécesseur de Kaïphe à la fonction de grand-prêtre, puis son transport ligoté chez Kaïphe,

  • Selon Marc et Matthieu, des témoins à charge ont participé au procès tenu le soir. Nous ignorons pourquoi Judas n’a pas été appelé pour témoigner. Les autres évangélistes ne parlent pas de témoins,

  • Durant le procès, aux questions de Kaïphe sur la véracité du fait qu’il était le Messie et le fils de Dieu, Jésus répond clairement oui d’après Marc mais fait des réponses évasives selon Matthieu et Luc,

  • Marc et Matthieu affirment que Jésus fut condamné à mort par le Sanhédrin à l’issue de l’audition du soir. Luc ne parle pas de la condamnation.

Quelle que soit la réalité des faits, une chose est sure, c’est que le peuple juif n’a aucune responsabilité dans la condamnation de Jésus prononcée à l’issue d’un procès sans témoin et sans trace écrite. On ignore comment les évangélistes ont pu connaitre les éléments qu’ils relatent.

19e proposition : Pour établir la responsabilité du peuple juif dans le procès romain – l’arrêt de mort romain – le supplice romain – il faut attribuer à certains textes évangéliques une valeur historique qui est ici particulièrement contestable ; il faut passer sur leurs divergences, leurs invraisemblances ; il faut en donner une interprétation qui, pour être traditionnelle, n’en est pas moins tendancieuse et arbitraire.

Les Évangiles affirment que Jésus fut arrêté de nuit, par crainte du peuple qui le considérait comme un prophète, le premier jour de la Pâque ou la veille. Jésus comparut le soir même devant Kaïphe et des membres du Sanhedrin. Pourtant, la coutume juive exclut catégoriquement tout procès le soir et un jour de fête ou de veille de fête. Au matin Jésus fut conduit chez Pilate par Kaïphe et ses proches. Qui était ce procurateur ? Flavius Josèphe, Philon et Luc l’évangéliste le décrivent comme un homme violent et sanguinaire, qui aimait provoquer les Juifs, heurter leurs coutumes et n’hésitait pas à réprimer les émeutes dans le sang. Pourtant, les textes chrétiens ont fait de Pilate un personnage débonnaire et influençable, déjà chrétien au fond de sa conscience selon Tertullien. Une fois le procurateur mis hors de cause, la liturgie chrétienne pouvait alors répéter à l’envi aux fidèles, génération après génération que les Juifs avaient tué le Christ.

Après le procès juif, le procès romain. Là encore, en l’absence de témoin, on ignore comment les évangélistes furent informés de son déroulement. La première phase du procès est une entrevue entre Pilate et Jésus. Les quatre Évangiles rapportent que Pilate demanda à Jésus s’il était le roi des Juifs. D’après les Synoptiques, il répondit c’est toi qui le dis, puis il se tut, refusant de poursuivre l’interrogatoire. D’après Jean, il répondit à Pilate : Est-ce de toi-même que tu dis cela, ou est-ce d’autres qui te l’ont dit de moi ? et le dialogue se poursuivit. Enfin, dans les quatre Évangiles, Pilate conclut que le prisonnier n’avait rien fait qui méritât la mort. Que nous apprennent ces récits ? Soulignons d’abord l’ambiguïté des réponses de Jésus, compréhensibles aussi bien de façon affirmative que négative, et le caractère contradictoire des textes : Jésus parla ou ne parla-t-il pas à Pilate ? Par ailleurs, il est peu probable qu’un prisonnier arrêté pour agitation messianique soit entendu sur l’heure par le procurateur de Judée lui-même et que ce dernier prenne son parti. Quelle importance la vie d’un tel homme pouvait-elle avoir pour un procurateur sanguinaire ? Au-delà de leurs divergences, les quatre Évangiles ont visiblement un but commun : réduire les responsabilités romaines et augmenter au maximum celles des Juifs.

La deuxième phase du procès romain, relatée uniquement par Luc, est une entrevue entre Jésus et Hérode Antipas à la demande de Pilate. Jésus, muet, en présence des grands-prêtres et des scribes, fut alors humilié par Hérode et ses hommes puis renvoyé à Pilate. Cet épisode semble avoir été ajouté par Luc pour mettre en cause Hérode Antipas, roi juif de la Galilée. Le peuple n’a aucun rôle dans le récit.

L’ultime phase du procès est une scène au cours de laquelle Pilate, ayant coutume de libérer un prisonnier pour la fête de Pâque, demande s’il doit libérer Jésus ou Barabbas, présenté par les évangélistes tantôt comme un émeutier et un meurtrier, tantôt comme un prisonnier de marque, tantôt comme un brigand. Dans les Synoptiques, Pilate interroge la foule et les grands-prêtres, dans l’Évangile de Jean, la foule est absente et il s’adresse aux seuls grands-prêtres et à leurs gens. Alors que le procurateur manifeste sa volonté de libérer Jésus qui selon lui ne mérite pas la mort, la foule et les grands-prêtres réclament que Jésus soit crucifié. Matthieu, XXVII, 25, ajoute à la scène deux éléments majeurs : Pilate se lave les mains et déclare : Je suis innocent de ce sang ; voyez vous-même, à quoi tout le peuple répond la terrible phrase : Son sang sur nous et sur nos enfants.

La mort de Jésus réclamée par la foule et les grands-prêtres, par tout le peuple d’après Matthieu, a conduit la liturgie, les exégètes et les auteurs, catholiques et protestants, à considérer le peuple juif maudit pour l’éternité. Condamnation effrayante et irrévocable.

Pourtant, lorsqu’on examine les textes on s’aperçoit qu’ils ne sont pas convergents et rapportent des faits peu crédibles ou non historiquement fondés. En particulier :

  • La foule est présente dans les Synoptiques mais absente dans le quatrième Évangile. Jean a connaissance des trois autres textes lorsqu’il écrit le sien. Cette absence du peuple ne peut être un oubli.

  • Le lavage des mains de Pilate et les terribles paroles de la foule ne sont rapportées que par Matthieu. Des mots d’une telle gravité n’auraient-ils pas dû frapper à jamais la mémoire des témoins ? Celle de Jean, témoin visuel, celle de Pierre présent également et dont Marc est connu comme l’interprète ?

  • La libération par Pilate, procurateur implacable, de Barabbas qui avait combattu Rome les armes à la main est peu crédible.

  • La coutume évoquée par les Évangiles de libérer un prisonnier pour les fêtes juives n’est confirmée par aucun auteur ni historien de l’époque. Flavius Josèphe, pourtant prolifique, n’en dit rien.
  • Alors que le peuple juif vouait une haine féroce à l’occupant romain qui le persécutait, peut-on croire qu’il soit venu demander à Pilate de tuer celui en qui il voyait un prophète quelques heures plus tôt ? Rien ne permet d’expliquer ce revirement.

  • L’identité de Barabbas constitue une énigme. Plusieurs manuscrits de l’Évangile de Matthieu indiquent qu’il s’appelait aussi Jésus. Quant au nom lui-même, Bar Abba peut se traduire par : fils du père. Si la foule a crié de libérer Jésus Bar Abba, de qui s’agissait-il ? Hypothèse fragile.

  • Le rite du lavage des mains que Matthieu fait accomplir à Pilate est un rite juif, décrit notamment au chapitre XXI du Deutéronome pour expier un meurtre dont l’auteur est inconnu. On voit mal Pilate le connaitre et l’utiliser. Il est probable que Matthieu ait inventé cet épisode. De plus, les juges romains assumaient pleinement leurs décisions et le geste de Pilate est tout à fait contraire à cette coutume.

  • Le cri Son sang sur nous et sur nos enfants aurait nécessité de la part de ceux qui l’ont poussé une rage particulière à l’encontre de Jésus ainsi que la connaissance précise de l’accusation de blasphème dont il faisait l’objet, afin de ne pas craindre la vengeance céleste. Or, rien ne justifiait cette rage de la part du peuple. De plus, le Sanhédrin et quelques anciens étaient seuls à connaître précisément l’accusation.

  • En cette période de Pâque, la population de Jérusalem, habituellement de 100 000 personnes, est multipliée par 4, 5…10. La ville est remplie de pèlerins qui préparent la fête, priant et s’activant. Dans leur immense majorité ils n’ont jamais entendu parler de Jésus. Comment imaginer qu’au petit matin une marée humaine de 500 000 personnes aille, toute affaire cessante, demander à Pilate de mettre à mort un homme inconnu du plus grand nombre et admiré de quelques-uns ? Comment imaginer qu’une telle foule, qui ne tiendrait pas sur la place de la Concorde à Paris, puisse entendre les questions que Pilate lui adresse et les paroles des grands-prêtres. Si une foule était présente, il ne s’agissait que de quelques centaines de personnes au plus, en aucun cas de tout le peuple comme l’affirme Matthieu.

La conclusion qui s’impose est que Pilate ne s’est pas lavé les mains, qu’il n’a pas protesté de son innocence et que la foule juive n’a pas crié Son sang sur nous et sur nos enfants. Ces faits ont été inventés dans le seul but de faire porter au peuple juif l’entière responsabilité de la mort de Jésus.

La lecture attentive des textes et leur mise en perspective permettent de démontrer que Jésus n’est pas mort victime de son peuple. L’antisémitisme entretenu au fil des générations par la tradition chrétienne a rendu possible Auschwitz et la mort de six millions de Juifs. Voilà pourquoi l’historien a le devoir, aujourd’hui plus que jamais, d’affirmer catégoriquement : non, vous n’avez pas le droit d’écrire, d’enseigner que « le peuple juif a pleinement assumé la responsabilité de la mort de son Christ », de ce Christ que la plupart des Juifs ont ignoré, et dont ceux mêmes qui l’ont connu ont généralement ignoré la mission, la mission de Christ.

20e proposition : Mettant le comble à son injustice, trop heureuse d’obéir à un parti pris séculaire compliqué d’ignorance ou d’incompréhension (de l’Évangile), une certaine dévotion dite chrétienne n’a jamais cessé d’exploiter contre le peuple juif tout entier, le thème douloureux de la Crucifixion.

Dès le IIe et jusqu’au XXe, siècle les récits de la Passion se sont multipliés, accusant les Juifs de nombreuses humiliations envers Jésus. Écrit au IIe siècle et considéré à juste titre par l’Église comme apocryphe, l’Évangile dit de Pierre affirme par exemple que les Juifs ont couronné le Christ d’épines, en contradiction avec les Évangiles de Marc, Matthieu et Jean qui attribuent cet acte aux Romains alors que Luc n’en parle pas. Mais les évangiles apocryphes, très anti-juifs, imprégnèrent la culture chrétienne médiévale à un point tel que des auteurs comme Léon Bloy au XIXe siècle dans Le salut par les Juifs ou Henri Guillemin au XXe dans son texte Reste avec nous accusaient toujours les Juifs d’avoir couronné le Christ d’épines dans des textes très violents.

Concernant la montée au Calvaire, les Évangiles sont très succincts. Les Synoptiques affirment que la croix fut portée par un passant réquisitionné pour cela, Simon de Cyrène. Luc ajoute que ceux qui suivaient Jésus se lamentaient sur lui et se frappaient la poitrine. D’après Jean, Jésus porta lui-même sa croix. Aucun évangéliste ne relate d’humiliation ni de station sur le Chemin de Croix. Qu’importe, théologiens, exégètes et auteurs chrétiens ont rivalisé d’imagination puisant abondamment dans les évangiles apocryphes pour décrire une foule juive prise d’une excitation vulgaire dont les sarcasmes ont rendu la souffrance de Jésus plus insupportable.

Les récits des Évangiles relatifs aux dernières heures du Christ sur la croix sont plus précis mais souvent contradictoires. Chez Marc, XV,22-41 et Matthieu, XXVII, 33-56, Jésus reçoit des injures et des sarcasmes de la part des passants, des grands-prêtres et des scribes, ainsi que des deux brigands crucifiés à ses côtés. Matthieu ajoute les anciens à la liste. Chez Luc, XXIII, 31-79, le peuple regarde muet et, après la mort de Jésus, le gens s’en retournent en se frappant la poitrine. Seuls ceux qu’il nomme les chefsse moquent de Jésus, ainsi que l’un des deux brigands crucifiés avec lui, alors que le second fait preuve de compassion et se voit promettre le paradis. Chez Jean, XIX, 17-37, aucune foule, pas d’humiliation, seulement les soldats et les proches de Jésus. Quelle réalité historique tirer de textes aussi contradictoires qui, selon les versions, présentent devant la Croix une foule hostile, des témoins muets et affligés, ou uniquement les soldats et les proches de Jésus ?

Mais au-delà de ces divergences, ces textes relatant la mort de Jésus se réfèrent constamment à l’Ancien Testament pour montrer que les Écritures ont été accomplies, comme le soulignent explicitement Marc et Jean. Quelques exemples :

  • Marc indique qu’on a proposé à Jésus du vin aromatisé à la myrrhe, ce qui correspond à une coutume juive précisée dans le Talmud (Sanhédrin, 43a) pour atténuer les souffrances du condamné. Matthieu parle de vin mêlé de fiel. Les quatre évangélistes précisent qu’une éponge de vinaigre fut approchée des lèvres de Jésus. Ces détails font référence au psaume LXIX, 22 : Pour nourriture ils m’ont donné du fiel, dans ma soif, ils m’ont abreuvé de vinaigre.

  • Les Synoptiques relatent le tirage au sort des vêtements de Jésus par les soldats romains. Chez Jean, ils se les partagent et ne tirent au sort que la tunique. Ce partage correspond au psaume XXII, 19, cité explicitement par Jean dans son texte : Ils se partagent mon habillement, ils tirent au sort mon habit.

  • Marc et Matthieu précisent que les passants injuriaient Jésus en hochant la tête, en référence aux Lamentations de Jérémie, II, 15 : Tous ceux qui passent sur le chemin, ils sifflent, ils hochent la tête… ainsi qu’au psaume XXII, 8-9, Tous ceux qui me voient se moquent de moi… ils hochent la tête disant…

  • Matthieu fait dire aux grands-prêtres : Il a mis sa confiance en Dieu, qu’il le sauve maintenant s’il l’aime, car il a dit : Je suis le Fils de Dieu, paroles reprenant le Livre de la Sagesse, II, 13-18 : Le juste prétend posséder la connaissance de Dieu et se nomme fils du Seigneur… Il se vante d’avoir Dieu pour père… Si le juste est fils de Dieu, Dieu prendra sa défense et le délivrera de la main de ses adversaires.

Ces références attestent que les récits de la mort de Jésus ne visent pas à décrire la réalité historique.

Enfin, les récits de la Passion décrivant une foule et des dignitaires hostiles, malveillants et sarcastiques oublient deux points capitaux : en ce jour de fête ou de veille de fête, la loi juive interdit tout procès et toute exécution capitale et le peuple ainsi que les prêtres sont dans le recueillement ou les préparatifs de la Pâque, ce qui exclut leur présence massive sur le Chemin de Croix ou au Golgotha.

Pourtant, au-delà de toute réalité historique, sans hésiter à contredire les Évangiles ou à leur ajouter des épisodes sordides, les théologiens, les exégètes et les auteurs chrétiens se sont acharnés sur le peuple juif pour l’accuser de déicide. Certains continuent à faire vivre cette tradition séculaire, sous couvert de piété et de dévotion, sans aucun respect pour ses conséquences récentes ni pour les martyrs à venir.

CONCLUSION

21e proposition : Quels que soient les péchés d’Israël, il est innocent, pleinement innocent des crimes dont l’accuse la tradition chrétienne : il n’a pas rejeté Jésus, il ne l’a pas crucifié. Et Jésus non plus n’a pas rejeté Israël, ne l’a pas maudit : de même que les dons de Dieu sont sans repentance (Romains, XI, 29), de même l’évangélique Loi d’amour est sans exception. Puissent les Chrétiens le reconnaitre enfin, reconnaître et réparer leurs criantes iniquités. A l’heure présente où une malédiction semble peser sur l’humanité tout entière, c’est le devoir pressant que leur dicte la méditation d’Auschwitz.

En lisant les Évangiles, deux certitudes s’imposent :

  • Le christianisme est né du judaïsme qui lui a transmis la foi en un Dieu unique, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob,

  • Jésus était un juif, un juif selon la chair, comme sa mère Marie, comme toute sa famille, tous ces apôtres Jean le Baptiste, tous ses compagnons, tous les membres des premières communautés chrétiennes. Il a vécu en juif, il était circoncis et n’a cessé, jusqu’à sa mort de prêcher dans les synagogues et au Temple.

Malgré ces liens, le christianisme a affirmé auprès des communautés de ses fidèles que la dispersion et les tourments du peuple juif à travers l’histoire étaient le juste châtiment divin d’une nation déchue pour avoir rejeté Jésus, l’avoir outragé, supplicié et, crime inexpiable, crucifié.

Nous avons vu que ces accusations étaient fausses :

  • Au Ier siècle, la dispersion avait déjà eu lieu et la majorité des Juifs vivaient hors de la Palestine. Jésus s’est donc adressé à une fraction des Juifs de Palestine qui étaient eux-mêmes minoritaires par rapport aux Juifs de la diaspora. La majorité du peuple juif n’a donc pas connu Jésus.

  • Les Évangiles montrent que le peuple a aimé et admiré Jésus comme un prophète. Soulignons que Jésus n’a révélé être le Messie qu’à la toute fin de son ministère et n’a pas eu le temps d’être reconnu comme tel.

  • Jésus n’a jamais rejeté Israël. L’analyse des textes des Évangiles montre que ces paroles réprobatrices ne sont dirigées que contre les grands-prêtres, les notables, les dévots hypocrites, ces gens jaloux de leur autorité et de leur statut qui existent dans toutes les sociétés et à toutes les époques.

  • Les évangélistes ont, à travers des récits contradictoires, attribué aux Juifs la responsabilité de la mort de Jésus qui fut en réalité condamné pour prétention messianique à un supplice romain par le procurateur romain Pilate. Les Églises chrétiennes ont décidé que la responsabilité des quelques juifs en cause devait, par solidarité, être étendue à tout le peuple pour l’éternité. A-t-on fait reposer sur le peuple chrétien ou sur Église, par solidarité, la responsabilité de la mort de Jeanne d’Arc ou celle de papes indignes tel Alexandre Borgia ?

Cet acharnement est lié au fait que les Évangiles furent rédigés à une époque où les conversions de Juifs au christianisme devenaient de plus en plus rares et qu’un fossé s’était creusé entre les deux religions. Le prosélytisme juif est resté par ailleurs actif jusqu’au milieu du Moyen Age. Face à cette concurrence, le mythe du déicide et de la malédiction a permis aux Chrétiens de combattre le Judaïsme. Une fois la victoire acquise, ces mythes faisaient partie de la tradition.

L’antisémitisme plus ou moins latent qui règne dans tous les pays chrétiens est le résultat de l’enseignement et des traditions des Églises. Il a parfois débouché sur une politique d’avilissement et de pogroms dont le système hitlérien n’a été qu’une copie perfectionnée. Ces drames appellent une réflexion commune des Juifs et des Chrétiens en vue d’une rénovation spirituelle et religieuse.

La lueur du four crématoire d’Auschwitz est le phare qui éclaire, qui oriente toutes mes pensées. Ô mes frères juifs, et vous aussi mes frères chrétiens, ne croyez-vous pas qu’elle se confond avec une autre lueur, celle de la Croix ?

Lien : Réflexion sur la question juive – Jean-Paul Sartre

3 réflexions sur “Jésus et Israël – Jules Isaac

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