Les califes maudits, Tome 3. Meurtre à la mosquée – Hela Ouardi

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Pour la troisième fois, Hela Ouardi croise les sources de la Tradition sunnite et de la Tradition shiite pour nous présenter, en historienne, les premiers temps de l’islam. Les deux premiers volumes de la série Les califes maudits, La déchirure et A l’ombre des sabres, étaient consacrés à la désignation et au règne d’Abû Bakr, premier calife après la mort du Prophète.

Dans ce troisième volume, Meurtre à la mosquée, Hala Ouardi nous fait revivre le règne du deuxième calife, ‘Umar, en rouvrant l’enquête sur son assassinat, un matin de novembre 644, dans la mosquée de Médine.

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Meurtre à la Mosquée – Prologue – ‘Umar ibn al-Khattâb, notre contemporain

Le mercredi 3 novembre 644 il est environ cinq heures du matin dans la mosquée de Médine, lorsque celui qui a succédé dix ans plus tôt à son ami Abû Bakr, le calife ‘Umar ibn al-Khattâb, est assassiné de trois coups de poignard par un esclave perse nommé Fayrûz. Les Shiites virent en lui un partisan de ‘Alî, et édifièrent un mausolée en son honneur. L’islam sunnite affirma que Fayrûz fut rattrapé peu après son crime et se donna la mort sans avoir parlé. Affaire classée. Fayrûz était un loup solitaire déséquilibré, chrétien ou zoroastrien, animé par l’éternelle rivalité entre Perses et Arabes. Cette version n’explique pourtant pas sa présence dans la mosquée interdite aux non musulmans. 

L’importance spirituelle et politique de ‘Umar nous invite à rouvrir cette enquête trop vite close il y a 14 siècles. Comme pour les assassinats de Henri IV ou de Kennedy, la vérité doit être recherchée au delà de ce que chaque partie a décidé de croire.

I – Enquête de personnalité

Si Muhammad les considérait aussi indispensables l’un que l’autre à l’Islam,  ‘Umar a éclipsé Abû Bakr dans la mémoire collective, restant celui que le Prophète avait surnommé al-Fârûq, le séparateur de la vérité du mensonge.

‘Umar naquit entre 583 et 586 à La Mecque, ou en Syrie selon certains textes, au sein de la tribu de Quraysh, dans le clan mineur des ‘Adiyy ce qui lui valut le mépris de l’aristocratie. Son physique de caractérise par carrure  impressionnante, une voix de stentor, une peau sombre liée à une arrière grand-mère et une grand-mère abyssines, une tête chauve, une barbe teinte au henné et une tâche de naissance sur la cuisse.

L’ascendance de ‘Umar gêne la Tradition sunnite. Sa mère Hantama, sans famille connue, a été adoptée au sein du prestigieux clan de Banû Makhzûm où elle fut domestique. Par ailleurs, son oncle ‘Amr a épousé Nayya, la seconde femme de son propre père à la mort de celui-ci. Nayya étant la grand-mère de ‘Umar, Zayd ibn ‘Amr, le fils de ‘Amr et Nayya, est donc à la fois l’oncle et le cousin de ‘Umar. Les mariages léviratiques furent interdits par l’islam. Les textes shiites affirment quant à eux que ‘Umar est issu d’un inceste comme une partie de son ascendance. 

‘Umar, était le fils d’un bûcheron dur et violent dont il hérita. De cette enfance difficile, il garda également un attachement fort pour ses deux soeurs et à son demi-frère Zayd. ‘Umar passa sa jeunesse à boire, à jouer de l’argent et à se bagarrer notamment lors de joutes intertribales. Travaillant comme domestique chez les Makhzûmites, il fit ensuite fortune dans le commerce et voyagea régulièrement en Syrie. C’est là bas qu’un moine chrétien lui annonça qu’il serait un jour roi. 

*

La Tradition affirme étrangement que son oncle et cousin Zayd ibn ‘Amr pratiquait, avant la prédication de Muhammad, un monothéisme abrahamique désignant déjà son Dieu par Allâh. L’islam serait-il antérieur à Muhammad ? Zayd avait annoncé à son fils Sa’îd, marié à Fâtima, la soeur de ‘Umar, l’arrivée prochaine d’un prophète. Zayd mourut avant la prédication, mais Sa’îd fut l’un des premiers convertis. ‘Umar en revanche harcelait Muhammad, lui reprochant de diviser la tribu de Quraysh. Un soir qu’il cherchait le Prophète pour le tuer, il apprit que son beau-frère et sa soeur s’étaient convertis. Lorsqu’il entra chez eux, il découvrit un feuillet du coran qui le bouleversa. Le soir même, Muhammad qui faisait sa prière du crépuscule l’accueillit avec joie. Il lui fit réciter la profession de foi de l’islam et lui versa de l’eau sur la tête. Cette conversion tardive eu lieu en l’an 6 de la prédication soit en 616.

La scène pose plusieurs questions concernant les emprunts de l’islam. Alors que les heures des prières n’étaient pas encore fixées, celle du soir qu’accomplissait Muhammad correspondait-elle à la prière juive du soir ou aux vêpres chrétiennes ? Le rituel de l’eau était-il inspiré du baptême chrétien ?

‘Umar rendit sa conversion publique et défendit vigoureusement sa nouvelle foi contre les idolâtres. La force que dégageaient sa prestance et son tempérament permirent aux fidèles du Prophète de sortir de la clandestinité. L’islam est incontestablement une oeuvre collective non réductible à la vie de Muhammad.

Mais contrairement à une histoire figée par le dogme, au vu de différents textes, il semble que plusieurs religions cohabitaient pacifiquement dans La Mecque du VIIe siècle. Dans ce contexte, la persécution du Prophète et de ses compagnons pourrait être liée, non à l’intolérance des mecquois, mais à leur opposition à  voir Muhammad imposer sa religion et devenir le chef de la ville.

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Muhammad et ‘Umar entretinrent des relations complexes d’amitié mêlée de rivalité. Lors de l’Hégire, alors que le Prophète émigra en secret avec Abû Bakr et ses fidèles, ‘Umar défia les notables de Quraysh en annonçant son départ. Panache de ‘Umar, prudence de Muhammad. Par ailleurs, les révélations de plusieurs versets confirmèrent des avis de ‘Umar contraires ceux du Prophète. Il en fut ainsi de l’interdiction  de boire de l’alcool, de l’obligation pour les femmes du Prophète de porter le hijâb ou de l’interdiction de prier pour le salut de l’âme des hypocrites. Les rôles de prophète et de disciple se trouvèrent alors inversés.

Muhammad et ‘Umar avaient des caractères opposés. Le premier savait parler aux hommes, les convaincre, manier la carotte et le bâton. Le second ne connaissait que la brutalité et trouvait Muhammad trop conciliant avec ses ennemis. Peu assidu auprès du Prophète, ‘Umar était en proie au doute. Croyait-il vraiment que Muhammad était le messager de Dieu lorsqu’il l’empêcha, mourant, de rédiger son testament ? Enfin, ‘Umar craignait la guerre et ne s’y illustra jamais. Lors de la bataille d’Uhud au cours de laquelle le Prophète fut gravement blessé, il déserta même piteusement.

Mais malgré leurs désaccords et leurs altercations, ‘Umar fit partie du cercle des dix Compagnons à qui le Prophète promit le paradis. Sa position fut encore renforcée lorsque le Prophète épousa sa fille Hafsa.

Au contact de Muhammad, en aidant son ami Abû Bakr à devenir calife et pendant les deux ans où il fut son bras droit, ‘Umar ne perdit jamais de vue son principal objectif, le pouvoir.

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D’après les textes, ‘Umar eut au moins sept épouses et deux concubines qui lui donnèrent treize enfants. Avant sa conversion, il épousa Zaynab dont il eut une fille, Hafsa, et deux fils, ‘Abd Allah et ‘Abd al-Rahmân al-Akbar. Convertie à l’islam, elle mourut avant l’Hégire. Il épousa ensuite Qarîba et Malîka dont il eu deux fils, ‘Ubayd Allâh et Zayd al-Asghar. Refusant de se convertir, toutes deux furent répudiées. Quand ’Umar émigra à Médine, il n’était accompagné que de ses trois premiers enfants. Après sept ans de célibat, il épousa Jamîla dont il eut un fils, Assîm, avant leur séparation. Cinq ans plus tard, il épousa ‘Âtika bint Zayd, sa cousine germaine, veuve du fils d’Abû Bakr. Pour qu’elle accepte de rompre le serment de chasteté fait à la mort de son premier époux, il dût promettre de ne pas la frapper et de la laisser sortir prier librement. ‘Umar, violent et jaloux, soustrayait au regard des hommes ses autres épouses. Pendant la nuit de noces, alors qu’elle se refusait à lui, ‘Umar la viola. Leurs relations devinrent ensuite plus tendres et elle lui donna un fils, ‘Iyâdh.

Pour faire oublier son origine modeste et sa généalogie trouble, ‘Umar devenu calife épousa des femmes de haut rang : la makhzûmite Umm Hakim, puis la très jeune Umm Kulthûm, fille de ‘Ali et Fatima et petite fille du Prophète. ‘Ali, d’abord opposé à cette union finit par l’accepter contre une grosse somme d’argent. Avant le mariage, il envoya la fillette chez ‘Umar sous un faux prétexte pour qu’il décide définitivement si elle lui plaisait. Umm Kulthûm lui plut et il la viola. Deux enfants, Zayd et Ruqaya, naquirent de cette union scandaleuse basée sur une vente et précédée d’un viol.

Enfin deux concubines serviles, Luhayya et Fukayha donnèrent à ‘Umar deux fils et une fille : ‘Abd al-Rahmân al-Awsat, ‘Abd al-Rahmân al-Asghar dit Abû l-Mujabbar et Zaynab.

‘Umar contracta donc des mariages d’amour et des mariages dynastiques. Il connut des périodes de célibat, mais ne s’entoura pas d’un harem surpeuplé. 

‘Umar fut également strict et violent avec ses enfants. Seule Hafsa échappa à cette rigueur. Laide et veuve à vingt ans, alors que personne ne voulait l’épouser, Muhammad la demanda finalement en mariage, faisant de ‘Umar son beau père. Ce dernier n’eut alors de cesse de commander à sa fille tout à la fois de ne pas contrarier son mari afin de n’être pas répudiée et d’espionner sa maisonnée.

‘Umar aima certaines de ses épouses. Il aima aussi sa fille Hafsa dont il fit son unique héritière au détriment de ses fils, alors que la loi coranique veut que les fils héritent du double des filles. Son comportement envers les femmes correspondait aux usages de son temps et ne fait pas de ‘Umar un misogyne.

II – ‘Umar le terrible

‘Umar tenait sa légitimité de calife de la seule désignation d’Abû Bakr. Il débuta son règne sans cérémonie d’allégeance, par un discours menaçant, déclarant Je suis une épreuve pour vous et vous êtes une épreuve pour moi, puis, brandissant sa dirra, sa matraque qui ne le quitterait plus, Vous êtes un troupeau et je saurai vous guider. Il tint parole, mais ce règne fut-il l’âge d’or resté dans les mémoires ?

‘Umar, prit des décisions fondamentales pour l’islam. Il fixa l’origine du calendrier à l’Hégire et les principaux lieux saints : Médine, La Mecque et Jérusalem. Il fit également agrandir la mosquée de Médine et l’esplanade autour de la Ka’ba.

Sur la plan militaire, ses armées s’emparèrent de Jérusalem et des principales villes de Syrie, entrèrent en Egypte, reprirent l’Irak aux Sassanides, conquirent les villes perses de Shushtar et de Nahavand dans laquelle Fayrûz, le futur assassin du calife, fut capturé. ‘Umar structura ces nouveaux territoires en fondant des villes-camps qui deviendraient de vraies villes : Kufa et Bassora en Irak, Fustât en Égypte, la future le Caire. Sur les territoires conquis, il déploya des agents chargés de collecter les impôts spécifiques au Juifs et aux Chrétiens vivant en terre d’islam, faisant converger vers Médine des trésors considérables.

Pour répartir ce butin ‘Umar institua un système de rentes, consignées dans des registres. La somme allouée ne dépendait que de l’engagement dans l’islam, non de la naissance. Les plus gros revenus allaient à la famille du Prophète puis à ses Compagnons selon le nombre de batailles qu’ils avaient livrées. Parallèlement, il organisa un califat-providence comprenant des repas pour les pauvres qu’il supervisait personnellement, des pensions pour les veuves et les orphelins de guerre et une allocation pour les nouveaux nés.

Le calife montrait l’exemple. S’allouant deux dirhams par jour, soit un revenu moyen, il s’habillait de vêtements rapiécés, se nourrissait de denrées peu appétissantes dont se plaignaient ses invités et montait un chameau alors qu’un cheval eût mieux convenu à un chef d’État. ‘Umar mit toujours un point d’honneur à ne favoriser ni sa famille, ni son clan, ni ses collaborateurs.

Dans sa pratique du pouvoir la violence était omniprésente. Il utilisait régulièrement sa dirra, même pour des motifs bénins, exigeait l’application des châtiments corporels réglementaire comme l’amputation des mains et des jambes pour les voleurs ou la lapidation pour punir l’adultère. Pour juguler le fléau de la consommation d’alcool, il augmenta de 40 à 80 le nombre de coups de fouet.

La nuit, arpentant les rues de Médine, ‘Umar écoutait les conversations pour connaitre et si possible régler des problèmes conjugaux. Cette pratique lui valut une réputation de défenseur de la vertu des femmes.

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’Umar instaura un système autocratique et centralisé et prit grand soin d’écarter ses rivaux : aristocrates, grand Compagnons et membres de la famille du Prophète. Il nomma aux postes clés des Compagnons issus de clans modestes ou des personnages sulfureux, convertis tardifs ou anciens apostats, qui lui resteraient loyaux. Il démit ainsi, du poste de chef d’état major des armées Khâlid ibn al-Walîd, stratège génial que le Prophète appelait le glaive dégainé d’Allâh, pour nommer Abû ‘Ubayda ibn al-Jarrâh, d’un clan inférieur. Les Compagnons du Prophète les plus anciens furent comblés de richesses pour les rendre inoffensifs. 

Après qu’Abû Bakr mourant eut désigné ‘Umar comme successeur, six grands Compagnons se réunirent en secret : ‘Alî, ‘Uthmân ibn ‘Affân, ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf, Sa‘d ibn Abî Waqqâs, Talha ibn ‘Ubayd Allâh et Zubayr ibn al-‘Awwâm. Pendant son règne, ‘Umar tint ce prestigieux sextumvirat à l’écart de toute responsabilité. Il tiendrait à nouveau conseil après sa mort.

Lorsque ‘Umar constatait qu’un de ses gouverneurs ou un de ses agents menait trop grand train, sans égard pour son rang, il faisait saisir la moitié de ses biens et le démettait de ses fonctions. ‘Amr ibn al-Âss fit les frais de cette pratique.

‘Amr et ‘Umar se connaissaient depuis l’enfance. Issu de l’aristocratie, ‘Amr refusait d’obéir au fils d’un bûcheron. Parti à la conquête de l’Egypte contre l’avis du Calife, son succès lui avait néanmoins valu d’en devenir gouverneur. Mais quand ‘Umar apprit qu’il s’était enrichi de façon spectaculaire, il fit saisir la moitié de sa fortune. ‘Amr ne garda son poste que par égard pour son père. Celui-ci avait en effet sauvé ‘Umar, peu après sa conversion, alors qu’il était sur le point d’être tué en raison sa nouvelle foi. Le calife aimait   néanmoins humilier les aristocrates, comme lorsqu’il rendit un jugement, dans une affaire sans importance, autorisant l’offensé de frapper ‘Amr ainsi que son fils à titre de dédommagement. ‘Umar alla jusqu’à confisquer les terres du riche et puissant Abû Sufyân, chef du clan des Umayyades, pour agrandir d’esplanade de la Ka’ba en exigeant que le vieille homme évacue lui même les pierres de sa maison détruite.

Les humiliations qu’avaient subies depuis la mort du Prophète les Hashémites, les Umayyades et les Makhzûmites, les clans les plus puissants de Quraysh, avaient fait naitre un puissant ressentiment à l’égard de ‘Umar, à commencer par la mise à l’écart de ‘Ali pour succéder au Prophète puis la confiscation de la fortune de sa femme Fâtima, fille de Muhammad, par Abû Bakr avec l’aide violente de ‘Umar. La haine suscitée par tant d’humiliations pouvait-elle en conduire certains jusqu’au meurtre ?

*

Les années 17 et 18 de l’Hégire, 638 et 639 du calendrier civil, sont représentatives des splendeurs et des misères du règne de ‘Umar. Après les grandes victoires militaires de son armée en Irak et en Syrie, il accomplit en l’an 17 un voyage en Syrie. À al-Jâbiya, sa première étape, il prononça un discours resté célèbre dans lequel il annonça que le partage du butin de guerre serait favorable aux premiers Émigrants, marginalisant ainsi les seigneurs de Quraysh qui n’avaient pour la plupart jamais émigré. Il annonça également la révocation et la confiscation des biens de Khâlid ibn al-Walîd,  accusé de corruption. ‘Umar assouvissait enfin sa haine envers le glaive dégainé d’Allâh, le condamnant à finir ses jours dans la misère.

Jérusalem fut la seconde étape du voyage. ‘Umar y fut accueilli en libérateur par les Juifs ravis du départ de l’oppresseur Byzantin. Indigné de voir que les occupants avaient transformé le Mont du Temple en décharge, le calife le fit nettoyer et décida d’y faire construire une mosquée. Ainsi, le calife faisait de Jérusalem une rivale de la Mecque, la ville de Quraysh.

Ces années furent aussi celles des catastrophes. En 17, la peste d’Emmaüs s’abattit sur la Syrie et décima la plupart des généraux de l’armée. ‘Umar, en route pour un second voyage en Syrie rebroussa chemin dès qu’il apprit la nouvelle. Son chef d’état Major et ami, Abû ‘Ubayda poursuivit, laissant Allâh décider de son sort. Il mourut de la peste peu après. Vint ensuite une terrible sécheresse qui provoqua une famine de neuf mois. Ce fléau, resté dans les mémoires sous le nom d’année des cendres emporta une part importante de la population d’Arabie. ’Umar qui s’affamait par solidarité alla jusqu’à supplier l’oncle du Prophète, Abbas, qu’il détestait, de conduire la prière pour faire venir la pluie. Enfin un tremblement de terre frappa Médine. ‘Umar était persuadé que Dieu punissait les Musulmans pour leur conduite.

En 17, un scandale sexuel éclata, impliquant un proche du calife, Mughîra ibn Shu’ba, le gouverneur de Bassora et le propriétaire de l’esclave qui tua ‘Umar. Cet homme violent et sans scrupule, était aussi un grand séducteur. Un de ses ennemis organisa un piège pour le prendre en flagrant délit d’adultère. Informé de cette affaire embarrassante, le calife le convoqua à Médine ainsi que ses accusateurs. Mughîra n’échappa à la lapidation que grâce à la rétractation d’un des quatre témoins requis pour établir de tels faits. Mais le calife n’était pas dupe. Mughîra fut révoqué avant d’être nommé à Kufa, où il acheta Fayrûz.

*

Les paradoxes de ‘Umar furent nombreux : 

  • affirmant se placer dans la continuité du Prophète et d’Abû Bakr, il démit pourtant Khâlid ibn al-Walîd et s’entoura de personnages sulfureux tel de Mughîra. Il édicta également des lois plus strictes que celles du Prophète, telles que l’interdiction des relation sexuelles durant le pèlerinage, se présentant plus comme un rival qu’un continuateur,

  • alors qu’il n’aimait pas faire lui même la guerre, son territoire s’étendit grâce à son armée et aux initiatives de ses généraux,

  • vivant humblement, très strict en matière d’argent, ‘Umar donna 40 000 dirham à ‘Ali pour épouser sa fille, contracta de très gros prêt et mourut avec 80 000 dirhams de dettes,

  • alors qu’il n’hésite pas à utiliser sa dirra, ‘Umar interdit à ses gouverneurs d’humilier ses sujets.

Durant son règne, ‘Umar se fit beaucoup d’ennemis parmi les membres de la famille du Prophète et les premiers Compagnons. Les humiliations dont il était coutumier lui valurent de solides inimitiés. Son animosité envers Quraysh se manifesta jusqu’à la dernière année de son règne lorsqu’il nomma Nâfi’ ibn ‘Abd al-Hârith gouverneur de La Mecque : non seulement il n’était par Qurayshite mais il appartenait à la tribu de Khuzâ’a qui gouvernait jadis la ville et y organisait le pèlerinage païen. ‘Umar avait par son comportement et ses décisions allumé une bombe à retardement.

III – Meurtre à la mosquée

Lors des dernières semaines de sa vie, tout le monde semblait pressentir la mort prochaine du calife. Lui même faisait part d’une lassitude et de son désir de rejoindre le Prophète et son ami Abû Bakr. Pendant son dernier pèlerinage les mauvais signes s’accumulèrent : un homme l’interpella, lui annonçant qu’il ne reviendrait plus à La Mecque et on lui rapporta qu’après sa mort, des personnages importants ne feraient pas faire allégeance à son successeur.

Le vendredi suivant son retour, ‘Umar prononça dans la mosquée de Médine un discours qui marqua les esprits : il condamna d’abord la disparition récente de certains versets du Coran, notamment celui concernant la punition de l’adultère par la lapidation. Puis, répondant aux rumeurs d’apostasie entendues à La Mecque, il promit que la désignation de son successeur ferait l’objet d’une concertation, shûrâ, et d’une consultation des Musulmans. Cinq jour plus tard, il fut assassiné à ce même endroit.

Son futur meurtrier Fayrûz, aussi appelé Abû Lu’lu’a, soit le père de Lu’lu’a, avait été envoyé à Médine par son maître Mughîra ibn Shu’ba, comme factotum. Le calife avait interdit la présence de Perses dans la ville mais Mughîra avait obtenu une dérogation faisant valoir l’exceptionnelle habileté de son esclave. Ecrasé par la redevance qu’il devait envoyer chaque mois à son maître, Fayrûz demanda un jour à ‘Umar d’intervenir auprès de Mughîra. Le calife refusa, se faisant un nouvel ennemi.

Les récits de la mort de ‘Umar à l’aube du 3 novembre 644 sont confus. Personne n’a vu grand chose. ‘Umar blessé cria le chien m’a tué ! Rattrapez le chien puis demanda à ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf de poursuivre la prière. La Tradition sunnite affirme que Fayrûz fut rattrapé par des fidèles, qu’il tua plusieurs d’entre eux puis, se voyant perdu, qu’il se donna la mort. Dans sa fuite, il tua un certain Kulayb dont on ne sait rien sinon qu’il était boucher à Médine. Les Shiites affirment quant à eux que Fayrûz gagna l’Iran où il finit sa vie.

‘Umar, blessé de trois coups de poignard fut ramené chez lui après la prière. Pendant son agonie qui dura plusieurs heures, conscient de l’hostilité de nombreux Compagnons, il chargea Ibn ‘Abbas d’interroger sur leur implication ceux qui s’étaient rassemblés devant sa porte. Bien sûr, tous nièrent. 

Avant de mourir, ‘Umar désigna six Compagnons pour constituer une commission dite de la shûrâ, chargée de choisir à la majorité le nouveau calife. Ces six hommes étaient précisément ceux qui constituaient le sextumvirat qui s’était réuni à la mort d’Abû Bakr. En cas d’égalité, le choix d’Ibn ‘Awf était prépondérant et, en l’absence d’unanimité, les Compagnons minoritaires devaient être décapités. Si la commission n’avait pas désigné de calife après trois jours, tous ses membres devaient subir le même sort.

Enfin, ‘Umar terrorisé à l’idée d’aller en enfer mourut dans l’après midi du 3 novembre.

*

Le récit du meurtre de ‘Umar regorge d’incohérences : Fayrûz n’avait aucun intérêt à tuer le calife plutôt que son maître qui l’exploitait. À moins qu’il n’ait pas agi pour son propre compte. Dans ce cas, son suicide en était-il vraiment un ? Les poursuivants, dont plusieurs sont morts, auraient dû être honorés dans la Tradition sunnite comme des héros. À moins qu’ils aient formé un commando lancé aux trousses de Fayrûz pour le faire taire à jamais. La poursuite de la prière dans l’agitation qui suivit le crime est peu crédible. Par ailleurs, la composition du conseil de la shûrâ est surprenante. Hormis Ibn ‘Awf, ‘Umar tenait ses membres en bien piètre estime. En outre, ce conseil préexistait à sa désignation et s’était déjà réuni à la mort de Abû Bakr. Enfin, l’instruction de ‘Umar d’exécuter les Compagnons minoritaires au sein du conseil est insensé. À moins que ce conseil ne se soit formé sur la seule initiative de ses membres et que chacun d’entre eux ait fait le serment sur sa vie de taire le projet d’attentat contre le calife.

Comme nous l’avons vu, durant son règne, ‘Umar avait mal traité l’aristocratie de Quraysh, en l’éloignant du pouvoir et en l’humiliant à la moindre occasion. Abû Sufyân, ‘Amr ibn al-Âss, Mughîra et bien d’autres en gardaient un souvenir cuisant. Les grands Compagnons, premiers convertis à l’islam, avaient également été tenus à distance à commencer par ‘Alî, écarté dès la mort du Prophète. Or les membres du sextumvirat étaient tous des grands Compagnons, des aristocrates qurayshites liés par la parenté. À l’exception de Ibn ‘Awf, proche du calife, tous détestaient et méprisaient ‘Umar, ce fils de bûcheron converti tardivement.

Il est désormais possible de reconstituer une première version des faits en utilisant les éléments fournis par la Tradition : les membres du sextumvirat commanditèrent le meurtre de ‘Umar, scellant leur pacte par un serment sur leur vie ; Mughîra, dans le secret lui aussi, fit entrer à Médine Fayrûz, un esclave perse, un coupable idéal pour détourner les soupçons. Après l’assasinat, un commando tua Fayrûz, le réduisant au silence. Enfin, pour donner une légitimité aux successeurs de ‘Umar, la tradition transforma l’histoire pour la rendre présentable mais la truffa d’incohérences.

Apprenant que Fayrûz avait été vu en discussion avec deux perses vivant à Medine, ‘Ubayd Allâh, un des fils de ‘Umar, pris de fureur, les tua ainsi que les deux fils de l’un d’eux et la petite Lu’lu’a, la fille de Fayrûz âgée de six ans. Uthmân le convoqua. Lors de l’entrevue, ’Ubayd Allâh se jeta sur lui avant d’être maîtrisé. Cette agression est un nouvel indice que le fils du calife connaissait les coupables dont Uthmân faisait partie. ‘Ubayd Allâh fut condamné à mort puis gracié. Le règne du nouveau calife ne pouvait commencer par l’exécution du fils de son prédécesseur.

Le conseil de la shûrâ ne se réunit qu’une fois, sans Talha ibn ‘Ubayd absent de Médine. ‘Alî et Uthmân se portèrent candidats. N’arrivant pas à les départager, Ibn Awf qui menait les débats consulta, en contradiction avec les ordres de ‘Umar, les autres compagnons puis les seigneurs des tribus et enfin engagea une consultation générale. Après d’intenses hésitations, il désigna Uthmân. Avec lui, les Umayyades accédaient au pouvoir pour un siècle. ‘Alî, le cousin du Prophète, avait apporté de la légitimité au conseil de la shûrâ, mais, dénué de charisme et physiquement disgracieux, avait encore perdu.

*

S’il est établi que les Compagnons de la shûrâ ont organisé la mort du calife, pourquoi ont-il attendu dix ans ? Les auteurs de la Tradition nous apprennent qu’à la fin de son règne, la santé mentale de ‘Umar s’était dégradée de façon catastrophique. Il s’habillait de guenilles sales et devenait impudique. De plus en plus irascible et violent, le calife fouettait ou mordait ceux qui le mettaient en colère. Ne supportant pas les gémissements, il frappait les femmes se lamentant de la mort d’un proche. Obsédé par la peur de l’enfer, il parlait parfois seul. Il était pris d’agitation ou bien restait prostré chez lui des semaines, pleurant beaucoup et se nourrissent d’aliments volontairement infectes. Paranoïaque, il arpentait Médine de nuit pour s’assurer qu’il n’était visé par aucun complot. Sa mémoire le trahissait. Il peinait à diriger la prière, tenant des propos incohérents aussitôt oubliés. ‘Umar n’avait plus le comportement que la population attendait de son calife. Tout le monde constatait les symptômes mais personne ne savait nommer ce mal.

Mais un élément majeur pousserait le sextumvirat à l’action : ‘Umar va tuer son fils ‘Abd al-Rahmân. La Tradition donne de ce drame plusieurs versions. D’après l’une d’elle, le calife aurait appris que son fils avait bu de l’alcool en Égypte et que le gouverneur ne l’aurait pas puni à la hauteur de sa faute. Convoqué à Médine, ‘Abd al-Ramân aurait été fouetté puis jeté en prison où il serait mort. Une autre version affirme qu’il aurait été accusé de viol. Ayant reconnu les faits, le calife aurait fait fouetter à mort son fils sans aucune pitié.

Les compagnons ne pouvaient pas laisser entre les mains d’un homme en proie à la démence le nouvel empire naissant. La seule solution était de le tuer.

*

Alors que l’enquête semble finie, une question subsiste pourtant : pourquoi Fayrûz a-t-il tué Kulayb le boucher qui ne le poursuivait pas ? Lorsqu’il venait d’être poignardé ‘Umar a crié le chien m’a tué ! Rattrapez le chien ! En arabe, le chien se dit al-kalb. Kulayb en est le diminutif. Et si Kulayb était le vrai meurtrier ? L’ayant reconnu, le calife ordonna qu’on le rattrape. Ibn ‘Awf aurait alors pris la direction de la prière pour le laisser prendre de l’avance. Mais un commando lancé à sa poursuite l’aurait tué pour le faire taire. Fayrûz était quant à lui le coupable idéal, un perse tuant un arabe. Le même commando aurait donc tué Fayrûz qui serait devenu le meurtrier officiel, permettant à l’affaire d’être classée rapidement sans enquête.

Dans cette reconstitution des faits, chaque pièce a été prise dans la Tradition. En recoupant les sources et les versions, on s’aperçoit que ses auteurs semblent avoir laissé à dessein des indices permettant au lecteur attentif d’entrevoir la vérité, derrière le discours officiel et apologétique.

*

Le meurtre de ‘Umar constitue un changement radical dans l’islam. Il s’agit de la revanche de Quraysh, de l’aristocratie pré-islamique sur le système social mis en place par Muhammad, qui permettait au fils d’un bûcheron d’être le Commandeur des croyants. Avec ‘Umar disparait l’islam originel. Les Umayyades dirigeraient le nouvel empire pendant un siècle. Pour assoir ce pouvoir, Mu’âwiya le fils d’Abû Sufyân, écarterait ‘Alî, le quatrième calife, au cours d’un affrontement entre Hashémites et Umayyades, un conflit tribal bien antérieur à l’islam et qui se poursuit de nos jours dans la rivalité entre Shiites et Sunnites.

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